En 2025, les débats sur les baisses de financement pour la culture s’enflamment, suite à des diminutions de subsides publics sans précédent et à un mouvement politique allant en ce sens. Ce n’est pas « la culture » qui est menacée, mais le secteur culturel subventionné. Le vrai enjeu ? Peut-être pas tant les montants, mais le sens : pourquoi et quelle culture finançons-nous avec nos impôts ? Explorons ce tabou pour une vision plus juste, dans le sens de défendre un service public culturel au service de la démocratie.
En ce milieu d’année 2025, l’un des grands débats de société porte sur les baisses de financement pour le secteur culturel. On parle souvent de « baisses de financement de la culture », mais c’est inexact. Ce qui est en cause, ce sont des baisses pour le secteur culturel subventionné. Soyons clair·e·s : la culture dépasse largement ce cadre restreint. Dans son sens anthropologique, elle est ce qui nous construit en tant qu’êtres humain·e·s, ce qui englobe nos pratiques intimes, nos histoires personnelles, nos goûts quotidiens… La culture intègre aussi les patrimoines immatériels reconnus par l’UNESCO, comme les traditions orales, les savoir-faire artisanaux ou les fêtes communautaires, par exemple.
L’UNESCO définit le patrimoine culturel immatériel comme « les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire, ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés, que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. » Cette vision large montre que « la culture » est bien loin d’être restreinte aux institutions financées par l’État et les collectivités. Et dans cet immense ensemble, il y a le secteur culturel marchand, comme les plateformes de streaming ou les industries du divertissement. Il me semble très important de commencer par nommer les choses de façon précise, afin d’éviter de simplifier ou d’essentialiser les débats.
Les changements actuels concernent donc uniquement une tendance forte à la baisse de certains financements publics de certaines collectivités pour le secteur culturel. C’est une réalité indéniable que ces réductions budgétaires mettent en tension les différent·e·s acteur·rice·s du secteur culturel public, dont l’équilibre repose sur des soutiens croisés entre l’État, les régions, les départements et les villes. La baisse de l’une des sources de ces financements croisés déséquilibre ce type de montage, qui peut se révéler fragile comme un château de cartes. On voit des associations culturelles devoir fermer pour ces raisons-là. La crise budgétaire actuelle ne fait qu’exacerber une fragilité ancienne : la danse subtile et instable du financement croisé (État, région, département, municipalité), aujourd’hui minée par le repli de chaque niveau institutionnel sur ses « priorités », ce qui déclenche une mise en concurrence encore plus vive entre acteur·rice·s du secteur culturel : grandes institutions historiques, compagnies indépendantes, associations, artistes sur les territoires.
Les débats enflammés et polarisés contre les élu·e·s, malheureusement trop souvent tou·te·s mis·es dans le même panier, se concentrent exclusivement sur le sujet des montants des soutiens financiers, c’est-à-dire sur la forme, qui est un élément partiel de ce qui fait la culture, ce dont la collectivité doit prendre soin, plutôt que sur le fond, c’est-à-dire le sens collectif de ces dépenses au regard de leurs coûts publics. Et pourtant, là se situe le vrai sujet et la raison véritable de ces baisses de financements publics : ce sont des choix politiques, qui ont un impact budgétaire, mais ce ne sont pas des choix au départ budgétaires, quoi qu’on puisse en dire. Les collectivités locales notamment, qui ont perdu des ressources fiscales, doivent parfois plus qu’avant arbitrer leurs choix budgétaires — mais en réalité, ce fut toujours le cas.
Comprenons-nous bien : le budget de la culture en France ne représente qu’environ 0,6% du budget général de l’État, selon les chiffres officiels pour 2025, soit environ 4 milliards d’euros sur un budget total de plus de 800 milliards. Les décisions budgétaires, en plus ou en moins, concernant la culture subventionnée n’ont donc qu’un impact global très faible. On ne peut pas faire croire que la ponction des budgets culturels réglera les déficits d’autres secteurs.
Ainsi, il est évident que le vrai enjeu des baisses n’est pas budgétaire, mais de fond : pourquoi l’impôt doit-il financer un secteur culturel spécifique, et surtout, de quelle culture parle-t-on ? Quels sont les choix des responsables politiques avec l’argent des citoyen·ne·s ? Cette question taboue, souvent évitée au profit de querelles sur les chiffres, est pourtant essentielle, car elle interroge la légitimité des modèles culturels subventionnés.
On discute de chiffres et de montants, comme si la valeur intrinsèque de la culture se mesurait uniquement en euros. Pourtant, à l’image du budget de l’éducation, la vraie valeur réside moins dans les sommes allouées que dans les méthodes et les contenus transmis. Bien sûr, culture et éducation nécessitent des moyens financiers, mais à budget équivalent, on peut promouvoir des approches émancipatrices ou, au contraire, castratrices et excluantes.
Certaines structures subventionnées, comme les EPCC (Établissements Publics de Coopération Culturelle), destinées à des actions culturelles structurantes sur les territoires (entre 80 et 90 EPCC en France), voient leurs budgets financés par les collectivités fondatrices, garantis statutairement. Leur budget ne peut donc devenir une variable d’ajustement politique à moins de dissoudre ou transformer l’établissement — ce qui est faisable mais complexe (comme cela a été le cas pour Arcadi, dissous fin 2018 par la Région Île-de-France présidée par Valérie Pécresse).
Regardons autour de nous : la culture majoritaire a basculé depuis 20 ans dans le numérique et le marchand. Dans un train, un métro ou un bistrot : ce ne sont pas les productions du secteur subventionné que les gens consomment, mais les plateformes, les réseaux sociaux, les communautés virtuelles. Selon une étude de 2024, plus de 80% des moins de 40 ans citent le streaming vidéo, la musique en ligne ou les jeux vidéo comme pratiques culturelles principales, tandis que la fréquentation des équipements subventionnés stagne.
Et pourtant, la dépense publique continue de privilégier le modèle historique : institutions lourdes, « héritières » du système royal puis républicain, perpétuant symboliquement la distinction entre haute culture et culture populaire. En réalité, les subventions profitent souvent à un public déjà acculturé à certaines pratiques élitistes, et à une profession culturelle organisée, souvent urbaine, déjà intégrée aux réseaux de reconnaissance.
On fait croire que financer un secteur professionnel garantit automatiquement l’émancipation culturelle. Mais les faits sont là : les pratiques culturelles des citoyen·ne·s, y compris des professionnel·le·s, ont en grande majorité lieu en ligne, sur des plateformes commerciales.
Survaloriser les expressions dites « d’excellence » revient sociologiquement à produire des systèmes de hiérarchisation et de domination. Pierre Bourdieu l’a bien montré dans La distinction (1979) : « le goût classe, et il classe celui·celle qui classe ». Aujourd’hui, ces hiérarchies sont devenues largement illusoires, car le pouvoir culturel s’est déplacé vers les réseaux numériques, plus horizontaux, plus démocratiques.
Le secteur subventionné, héritier du mécénat royal, était un outil d’influence politique. Depuis Louis XIV jusqu’à Malraux, la culture a toujours été pensée pour porter une vision de l’État. La culture, en intervenant sur les représentations du monde, est un outil de pouvoir puissant ; ce qui fait la différence, ce n’est pas son existence, mais ses modalités d’usage et la probité avec laquelle on l’emploie.
Osons transposer la question à l’éducation : sommes-nous heureux·ses de financer, avec nos impôts, un système éducatif qui exclut, classe, et stigmatise, plutôt que de soutenir, inclure, et encourager les enfants à s’exprimer ? La même logique s’applique à la culture : voulons-nous qu’elle serve à maintenir un système hiérarchique, patriarcal et postcolonial, ou à en sortir ? Les acteur·rice·s qui œuvrent au respect des droits culturels existent, mais restent marginalisé·e·s, souvent les premier·ère·s touché·e·s par les baisses.
Dès qu’on interroge les contenus financés, certain·e·s crient à l’ingérence dans la liberté artistique. Mais cette liberté fonctionne parfois comme un bouclier idéologique servant à maintenir des privilèges. Historiquement, les subventions avaient pour rôle d’asseoir une influence. Aujourd’hui, leur efficacité est partiellement remise en cause.
La défense de la liberté de création devient parfois la défense d’un statu quo, d’un microcosme attaché à ses avantages, sans remise en question de ses pratiques. Les fonctionnaires et agent·e·s territoriaux·ales expriment leur découragement face aux coupes, mais les tensions révèlent aussi une forte mise en concurrence, qui renforce les inégalités.
Les baisses de budget, comme celles annoncées dans les Pays de la Loire, fragilisent en priorité les structures associatives et citoyennes, incarnant une vision plus horizontale des politiques culturelles. Des élu·e·s, comme à Avignon, tentent de prioriser les quartiers populaires. Mais ces démarches isolées ne suffisent pas à inverser une tendance de fond : recentralisation, compétition exacerbée, hiérarchisation culturelle.
Mon rôle dans les accompagnements d’équipe artistique repose souvent sur quelques questions simples mais fondamentales : qu’est-ce qu’on fait ? Pourquoi ? Pour qui ? Et comment ? En réintroduisant ces questions dans le débat, on peut créer des espaces fertiles, sortir des logiques défensives, et produire du sens commun.
Les élu·e·s qui arbitrent les priorités doivent pouvoir dialoguer avec les acteur·rice·s de terrain de manière sincère, sur le sens des politiques culturelles. Le chemin pour avancer, pour les acteur·rice·s du secteur culturel, consiste à faire l’effort de créer du lien avec les élu·e·s, sur les fondamentaux démocratiques de ces financements, et ce sans rester à la surface, mais en osant le dialogue et la remise en question. Bref, ouvrir de nouvelles voies de coopération.
Si l’on veut dépasser la plainte budgétaire, il faut avoir le courage de poser les véritables questions :
La culture ne peut plus esquiver une remise en cause honnête de ses contenus, de ses hiérarchies, de ses modalités de production et de diffusion. Elle ne vivra que si un véritable dialogue, entre artistes, institutions, élu·e·s, publics et citoyen·ne·s, s’ouvre sans faux-semblants sur la vocation de l’action culturelle publique et sa place dans une démocratie en renouvellement.
Hannah Arendt, dans « La crise de la culture » (1961), écrivait :
« La culture, qui est ce qui subsiste dans le monde sous forme d’œuvres, a besoin d’un espace public pour apparaître et se transmettre. Car culture et politique s’appartiennent mutuellement : ce n’est pas le savoir ou la vérité qui est en jeu, mais le partage du monde commun. »
Tant que la politique culturelle demeurera un supplément d’âme (ou un résidu de pouvoir institutionnel), elle ne sera ni démocratique, ni émancipatrice. Le défi : accepter d’affronter ce débat de fond, l’usage de l’argent public, certes, mais surtout la définition de ce qui fait culture, aujourd’hui, et qui en a légitimité. Sans ce mouvement, la culture restera le mauvais sujet, le symptôme d’une démocratie qui n’ose pas se regarder en face.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.