La fréquentation culturelle ne dépend pas de la communication mais du lien tissé entre les personnes et les propositions. Cette relation préalable détermine le sens que chacun·e trouve à participer.
Dans l’action culturelle, qu’elle soit subventionnée ou privée, l’objectif est le plus souvent d’atteindre un public, c’est-à-dire que des personnes éprouvent l’envie de participer. Je suis convaincu que toute proposition culturelle, dans sa singularité, a quelque part son public naturel. Lorsque la fréquentation est faible, la cause ne réside pas dans l’inadéquation de l’œuvre proposée, mais dans l’absence de lien tissé entre cette proposition et les personnes qu’elle pourrait toucher. L’enjeu consiste donc à établir cette relation, à construire ce pont entre l’œuvre et celles et ceux qu’elle concerne.
L’approche que je défends ici dépasse la simple adéquation entre offre et demande. Comme l’explique Antoine Hennion dans La Passion musicale (1993), la médiation culturelle ne se résume pas à la transmission d’un contenu mais implique la construction d’attachements. Il s’agit de travailler d’emblée sur la nature du lien, car la participation culturelle relève avant tout d’une question identitaire : ai-je en moi une connexion profonde qui me fait reconnaître cette activité culturelle comme essentielle à mon parcours ?
Prenons un exemple : j’adore depuis mon adolescence ce groupe de musique que j’écoute régulièrement. Il symbolise pour moi quelque chose de très important, si ce n’est essentiel, dans la construction de mon identité. Lorsque j’apprends que ce groupe se produit dans une grande salle, je me précipite pour acheter des billets. En quelques minutes, des milliers de places peuvent s’écouler. Une analyse superficielle pourrait conclure que c’est une bonne communication qui a généré cette affluence. En réalité, c’est précisément l’inverse : la communication n’a été que l’étincelle. La véritable raison de cette mobilisation réside dans l’importance préalable de ce groupe de musique pour ces personnes. Rares seront dans l’assistance celles et ceux qui découvrent l’artiste. Les néophytes présents auront été convaincus par des proches eux-mêmes profondément attaché·e·s à ce groupe, désireux·ses de partager une expérience commune.
Nous rêvons que le même processus puisse s’appliquer aux artistes émergent·e·s. La place doit exister pour tout le monde, et le renouvellement nourrit la diversité culturelle, essentielle à notre écosystème créatif et humain. Comme l’affirme l’UNESCO dans la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005), cette diversité constitue « un patrimoine commun de l’humanité » qui « devrait être célébrée et préservée au profit de toutes et tous. »
Le raisonnement habituel postule qu’un artiste avec moins de notoriété nécessite davantage de communication pour créer des occasions de rencontre. Cette logique est elle aussi fausse. Pourquoi ? Parce que le lien n’ayant pas été préalablement tissé, même la communication la plus sophistiquée, la mieux ciblée, se heurtera à cette absence de connexion préexistante. Il convient donc de cultiver ce lien par d’autres moyens.
Les professionnel·le·s connaissent certaines techniques éprouvées. Un groupe émergent de métal industriel peu connu sera programmé en misant sur l’appartenance au genre musical pour toucher les amateur·rice·s de cette esthétique. C’est le principe des premières parties : des artistes établi·e·s accueillent des talents émergents du même univers musical. Cette pratique, devenue presque un dogme dans la programmation des musiques actuelles, permet effectivement de tisser progressivement des liens. Les spectateur·rice·s, venu·e·s pour l’artiste principal·e, découvrent malgré elles et eux de nouveaux horizons qui peuvent, avec le temps, devenir significatifs pour leurs parcours.
Le lien ne se construit pas uniquement dans la continuité esthétique des propositions. Il faut comprendre l’ensemble des motivations qui conduisent les personnes à participer à une proposition culturelle. Aller au spectacle, visiter un musée ou un monument constitue avant tout une expérience sociale et identitaire. Pourquoi se presser pour voir la Joconde au Louvre dans une salle bondée, alors que des reproductions numériques de qualité exceptionnelle sont accessibles en deux clics sur nos écrans haute définition ?
On ne se rend pas au Louvre pour contempler la Joconde, la distance imposée et le temps limité devant l’œuvre ne le permettent guère. On s’y rend pour vivre l’expérience, personnelle et collective, d’avoir approché le tableau le plus célèbre du monde. Cela s’applique à toutes les propositions culturelles. Je ne nie pas la possibilité d’une découverte ou d’une émotion esthétique authentique dans un musée. Mais ce qui donne sens à notre déplacement, c’est l’importance symbolique de cette visite et la transformation identitaire qu’elle opère en nous.
« Je suis allé·e au Louvre » ne construit pas la même identité en tant que personne que « Je ne suis jamais allé·e au Louvre ». Nous devenons différent·e·s par cette pratique. Et « Je suis allé·e au Louvre Abu Dhabi » construit encore une autre facette identitaire. Je n’évoque pas ici les bénéfices sociaux ou le capital culturel au sens de Bourdieu (La Distinction, 1979), mais notre propre identité, transformée par une pratique culturelle. Certaines personnes, néanmoins, ne trouvent aucune résonance dans le Louvre et n’y verraient aucune transformation identitaire, même en le visitant, faute de lien préalable avec leur construction personnelle. Chacun·e possède des critères identitaires différent·e·s, qui peuvent être enrichis, transformés, proposés, et cultivés.
Observons comment certaines plateformes contemporaines travaillent cette question du lien. Par exemple, Netflix représente bien plus qu’un simple canal de diffusion. La plateforme est devenue un label identifié : on y trouve des contenus moins convenus qu’à la télévision traditionnelle, mais remarquablement scénarisés et réalisés. Netflix cultive le lien en permanence grâce à une analyse extrêmement fine de ses audiences.
La plateforme ne relève pas d’une simple logique d’offre mais d’une stratégie de lien profond, intrinsèque à sa conception même. Après avoir acquis les droits de séries de qualité, Netflix a analysé les comportements de visionnage avec une précision chirurgicale. L’intelligence artificielle a ensuite orienté la production de leur première série originale, House of Cards (2013), dont le cadre narratif répondait précisément aux attentes identifiées. Cette série, d’une grande qualité, a été littéralement conçue pour faire lien avec ce qui importait déjà à de nombreux·ses spectateur·rice·s.
Cette approche (dite « data-driven »), bien qu’efficace commercialement, soulève des questions sur la standardisation culturelle et la prise de risque artistique. Néanmoins, elle démontre l’importance de connaître celles et ceux à qui l’on s’adresse, non pour les flatter, mais pour établir une connexion authentique.
Pour les lieux culturels ancrés dans des territoires, le travail consiste simplement, mais cette simplicité est très exigeante, à aller à la rencontre des habitant·e·s, à les connaître et les reconnaître. Il ne s’agit nullement de démagogie mais de connaissance de l’autre. Interrogeons-nous honnêtement : quelle part de notre temps professionnel consacrons-nous à la rencontre formelle avec nos publics ? Nous légitimons aisément le temps passé en prospection au Festival d’Avignon ou à au Festival de Cannes pour repérer de nouvelles créations. Mais déployons-nous autant d’efforts pour rencontrer celles et ceux à qui nous nous adressons ?
Sans cette connaissance, comment proposer des œuvres qui résonnent avec ce qui leur importe, qui leur donnent une raison profonde de se déplacer ? C’est tout bonnement impossible. Cette exigence, car c’en est une, ne relève ni de la démagogie ni de la volonté de plaire. Il s’agit de connaître celles et ceux à qui l’on s’adresse. Connaître l’autre, c’est être en lien avec cette personne. De cette relation peuvent naître l’enrichissement mutuel, les surprises, les désaccords féconds, les disputes constructives.
Le lien authentique permet la prise de risque : « Je te fais confiance, je viens voir tout ce que tu proposes, même ce qui pourrait me déplaire. Cela m’intéresse quand même. » C’est cela, le lien véritable. Ce lien, il faut le construire, l’activer, le cultiver. Cette responsabilité nous incombe. On ne peut demander aux personnes de faire ce travail à notre place sur la base de quelques affiches, aussi esthétiques soient-elles, ou de publications sur les réseaux sociaux, aussi nombreuses soient-elles.
Ma proposition est simple dans son énoncé et exigeante dans sa mise en œuvre : organiser dans notre emploi du temps des moments formalisés consacrés à la rencontre avec les personnes auxquelles nous nous adressons. À partir de cette pratique régulière, nous établirons des connexions profondes, nous les connaîtrons véritablement.
Attention, cette connaissance n’est jamais acquise définitivement. Les communautés évoluent, les attentes se transforment, les identités se recomposent. Il ne s’agit pas de commander une étude de public à un cabinet externe pour connaître une fois pour toutes « les attentes du public ». Je parle exactement de l’inverse : il ne s’agit pas de connaître les goûts ou les attentes d’un public abstrait, mais de se mettre en lien avec des personnes concrètes.
Ce lien passe entre des êtres humains. Ce n’est pas un questionnaire en ligne à remplir, c’est une relation vivante. Les outils numériques et les bases de données doivent aussi nous accompagner. Dans un lieu culturel, le travail est collectif, le personnel change, il faut préserver la mémoire des relations tissées. Nous ne pouvons nous permettre de perdre le lien. Car si nous le perdons, nous perdrons bien plus : nous perdrons notre lieu lui-même. Sans liens, pas de lieux. La formule peut sembler lapidaire, mais elle résume l’enjeu fondamental de notre action culturelle, à mon sens.
Comme l’écrivait déjà Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), l’expérience culturelle authentique relève de l’aura, cette « singulière trame d’espace et de temps » qui nous relie à l’œuvre (avec bien des nuances, que j’ai documentées dans l’article L’œuvre d’art à l’époque de sa médiation numérique). Aujourd’hui, cette aura ne réside plus seulement dans l’unicité de l’œuvre, mais dans la qualité du lien tissé entre les personnes et les propositions culturelles. C’est ce lien qu’il nous appartient de cultiver, patiemment, avec humilité mais détermination et organisation.
(Collage réalisé par des jeunes de la PJJ dans le cadre d’un atelier animé par Benoît Labourdette - 2025)
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.