Les financements du secteur culturel français se délitent. L’héritage « colonial » de Malraux (1959) est obsolète face au numérique et aux attaques politiques. Urgence vitale : décoloniser ou disparaître.
Le secteur culturel français traverse actuellement une crise qui fait étrangement écho à celle qui précéda la création du ministère des Affaires culturelles en 1959. À l’époque, comme le raconte Marie-Ange Rauch (historienne, chercheuse spécialisée dans l’histoire des théâtres publics et des organisations sociales et syndicales et des mobilisations collectives du spectacle vivant en France) dans « Les hussards du Ministère de la Culture » (1998), André Malraux héritait de « segments administratifs prélevés pour l’essentiel sur le ministère de l’Éducation nationale », dans un contexte où « l’Éducation nationale, à qui on avait arraché le secrétariat d’État aux Beaux-Arts, nous détestait » et où « les Finances ne nous voulaient aucun bien ».
Il faut toutefois rappeler que ce ministère ne fut pas une création ex nihilo imposée d’en haut. Les travailleur·euse·s du spectacle, tous métiers confondus, réclamaient un ministère de tutelle depuis les années 1920, sans cesse renvoyé·e·s de l’Éducation nationale aux PTT. Cette création répondait donc à un besoin ancien et légitime du secteur culturel.
Si 1981 marque le début d’une apogée avec le doublement du budget sous Jack Lang (passant de 0,47% à près de 1% du budget de l’État), 2025 semble sonner le glas de ce modèle. Nous assistons aujourd’hui à un mouvement inverse : là où les « hussards », ces ancien·ne·s administrateur·rice·s coloniaux·ales reconverti·e·s, avaient bâti une administration culturelle à partir de presque rien, nous voyons aujourd’hui ce même projet en danger sur les territoires.
Il est important de comprendre que ces administrateur·rice·s de la France d’Outre-mer ont apporté avec elles et eux leurs méthodes d’administration des territoires colonisés. Comme le souligne Marie-Ange Rauch, Emile Biasini appliquait avec les élu·e·s sur le territoire français « la bonne vieille méthode de brousse : la tournée, le contact, la palabre », des méthodes qui, en contexte colonial, servaient à imposer la culture française aux populations colonisées.
Cependant, il serait réducteur de résumer l’action du ministère aux seules méthodes des administrateur·rice·s coloniaux·ales. La vision de l’histoire, de l’art, de la France, l’intelligence et la personnalité hors du commun d’André Malraux ont été le souffle qui a poussé son équipe à travailler sans ménager ses efforts. Le charisme intellectuel de Malraux a joué un rôle déterminant dans la survie et le développement du ministère.
Cette transposition des méthodes coloniales au territoire métropolitain révèle néanmoins une continuité troublante : la même logique d’imposition culturelle verticale, du haut vers le bas, a été appliquée aux citoyen·ne·s français·es. Les maisons de la culture étaient conçues comme des « bases culturelles de départ, centres de diffusion et de rayonnement », exactement comme les postes coloniaux diffusaient la « civilisation française » en Afrique.
Biasini lui-même l’exprime clairement dans un rapport de 1959 : « l’évolution de l’Afrique et l’avenir de la Communauté passeront nécessairement par le dépassement des particularismes africains, et donc par un retour aux valeurs universelles défendues par la culture française ». Cette vision, profondément colonialiste, a été transposée telle quelle en France : dépasser les « particularismes » populaires pour imposer une culture « universelle » définie par les élites.
N’oublions pas non plus que cette approche n’était pas uniforme sur tout le territoire. Bien des artistes ont œuvré en leur temps à un théâtre populaire au sens noble et politique du terme, il y a toujours des exceptions qui confirment la règle.
Cette logique de domination culturelle a trouvé son aboutissement, malheureusement logique, lors de la crise Covid (2020-2022). Face aux mesures liberticides et anticonstitutionnelles, le secteur culturel subventionné a révélé sa véritable nature : non pas défenseur de la démocratie, mais instrument docile du pouvoir en place.
Alors que les centres culturels belges ont collectivement refusé de fermer pour continuer leur mission démocratique, leurs homologues français ont obéi sans broncher. Cette soumission volontaire a envoyé un message clair aux responsables politiques : le secteur culturel, héritier des méthodes coloniales de contrôle, reste un outil de domination plus que d’émancipation.
Plus fondamentalement encore, nous assistons à l’effondrement de ce système de domination culturelle. Nous sommes au début d’une nouvelle phase, comparable en importance à celle de 1981 quand le budget du ministère a doublé. Mais cette fois, le mouvement est inverse : les institutions culturelles, autrefois centrales et dominantes symboliquement, sont devenues marginales face aux pratiques numériques. Les citoyen·ne·s consacrent en moyenne 35 heures par semaine aux pratiques culturelles en ligne, contre quelques heures au mieux dans les institutions traditionnelles.
Cette marginalisation doit cependant être mise en perspective. Le ministère de la Culture n’a jamais obtenu de financements à la hauteur des attentes, 185 millions en 1962 contre 9 milliards pour la Jeunesse et Sports, et n’a dû sa survie qu’à son acharnement à exister. Les difficultés actuelles ne sont donc pas uniquement le résultat d’un modèle intrinsèquement défaillant, mais aussi de contraintes budgétaires structurelles qui l’ont empêché de répondre pleinement aux attentes toujours plus nombreuses qui lui étaient adressées.
L’illusion de la bonne santé du secteur persiste pourtant. Comme pour le cinéma français, on nous fait croire que tout va bien. Oui, il y a des entrées en salles, mais c’est majoritairement pour les films américains qui refinancent ensuite le cinéma français. À part quelques exceptions qui confirment la règle là aussi, le cinéma français ne rencontre pas son public. Il est refinancé, tant mieux, mais il y a un vrai sujet qu’on refuse de voir. Cette illusion masque l’urgence de la refondation : si on reste dans la défense du passé, on pourrit sur place et on devient de plus en plus fragiles face à de futur·e·s responsables politiques qui questionnent, parfois légitimement, notre rôle.
Cette marginalisation n’est pas qu’une question quantitative. C’est la revanche des « particularismes » que les « hussards » voulaient effacer. La désintermédiation permet aux cultures populaires, régionales, communautaires, de s’exprimer sans passer par le filtre des institutions. Les artistes sont désormais en relation directe avec leurs publics via les réseaux numériques, court-circuitant le système de légitimation verticale hérité du modèle colonial.
La crise actuelle nous oblige à regarder en face cet héritage problématique. Le modèle d’imposition culturelle verticale, qu’il s’appliquait aux colonies puis aux « provinces » françaises, est définitivement obsolète. Les « hussards » avaient pour mission de « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité », formulation historique, encore défendue par des responsables culturel·le·s de haut niveau, qui cache mal une vision paternaliste et dominatrice.
Néanmoins, il faut se garder du dénigrement systématique du ministère de la culture qui, comme le souligne Marie-Ange Rauch, « n’a que trop longtemps servi d’écran de fumée à ses adversaires ». Les théories critiques, gauchisantes en apparence, peuvent alimenter l’arsenal de la pensée libérale et servir à justifier le démantèlement pur et simple du service public culturel. La critique doit donc rester constructive et ne pas faire le jeu de celles et ceux qui souhaitent la disparition du ministère et de politiques culturelles, nécessaire à la démocratie.
L’enjeu dépasse largement le secteur culturel : ne pas se réinventer, c’est fragiliser la démocratie elle-même. Car la culture est un des espaces où se forge le commun, où se discutent les représentations, où s’inventent les futurs possibles. Si nous restons inactif·ve·s face aux transformations en cours, nous abandonnons ce terrain démocratique essentiel.
Notre mission aujourd’hui doit être radicalement différente : non plus imposer une culture « légitime » définie par les élites parisiennes, mais reconnaître et valoriser la diversité des cultures présentes sur les territoires, avec les droits culturels au centre. Cela implique d’abandonner définitivement la posture coloniale de celui·celle qui apporte la « civilisation » aux « indigènes » (qu’ils·elles soient africain·e·s, provinciaux·ales ou banlieusard·e·s). Mais cela exige aussi de repenser les formes artistiques elles-mêmes, pas seulement les modèles économiques ou organisationnels : les œuvres, les postures, les formations, tout doit être réinterrogé pour que l’art et la culture continuent à faire du bien à celles et ceux qui les font, les reçoivent et y participent.
Face à ce constat, je propose « l’éparpillement vertueux du secteur culturel », une notion qui peut sembler paradoxale mais qui répond à l’urgence de la situation. Il ne s’agit pas de reproduire le modèle colonial en l’étendant à tous les secteurs, mais au contraire de le démanteler. La culture ne doit plus être un territoire à conquérir et administrer, mais une dimension transversale présente partout : dans la banque, le transport, la construction, l’éducation, etc.
Cet éparpillement est vertueux car il reconnaît que nous sommes au début d’une nouvelle phase historique, aussi importante que celle de 1981 mais en sens inverse. Là où Jack Lang avait concentré et institutionnalisé, nous devons disséminer et libérer. Cette dissémination n’est pas une nouvelle forme de colonisation culturelle. C’est au contraire la reconnaissance que la culture est déjà partout, dans toutes les pratiques sociales, et qu’il faut cesser de vouloir l’enfermer dans des institutions qui reproduisent les logiques de domination.
Cette proposition doit cependant s’accompagner d’un exercice de responsabilité partagée. Comme le rappelle Rauch, il faut « établir un bilan à responsabilités partagées entre tou·te·s les collaborateur·rice·s, toutes les administrations, toutes les organisations et tou·te·s acteur·rice·s de la vie artistique et culturelle. » L’éparpillement ne doit pas servir d’excuse pour diluer les responsabilités ou abandonner toute politique culturelle cohérente.
Le financement public crée des devoirs, mais pas ceux qu’imaginaient les « hussards ». Comme je l’ai écrit, « nous ne sommes pas au service des directions régionales des affaires culturelles », nous sommes au service des citoyen·ne·s qui paient leurs impôts.
Cette responsabilité citoyenne implique parfois de désobéir aux ordres absurdes, de refuser la logique verticale du commandement néo-colonial, masqué derrière le biopouvoir. Les centres culturels belges l’ont compris en refusant de fermer. Le corporatisme du secteur culturel français révèle au contraire la persistance d’une mentalité coloniale : défendre ses privilèges d’administrateur·rice plutôt que servir les administré·e·s.
Il faut cependant reconnaître que l’abandon de l’éducation populaire par le ministère n’était pas un choix idéologique délibéré mais résultait de rudes contraintes budgétaires. Il n’y a pas eu véritablement de rejet mais « un resserrement de ses objectifs, au risque de faire des choix douloureux ». Les responsabilités sont donc partagées entre différents ministères, et il serait injuste d’imputer tous les échecs au seul ministère de la Culture ainsi qu’aux professionnel·le·s subventionné·e·s.
Le passage de la « démocratisation culturelle » (apporter la culture au peuple) à la « démocratie culturelle » (reconnaître la culture de chacun·e) n’est pas qu’un changement sémantique. C’est le passage d’une logique coloniale à une logique véritablement démocratique.
Les « hussards » voyaient dans les « particularismes » africains ou régionaux des obstacles à dépasser. Nous devons au contraire voir dans la diversité culturelle une richesse à cultiver. Non plus une culture française « universelle » à imposer, mais une multitude de cultures en dialogue.
Jean-Luc Godard disait que « ce sont les marges qui font tenir la page ». La marginalisation des institutions culturelles traditionnelles n’est peut-être pas une catastrophe mais une libération. Libérées de leur rôle colonial d’imposition culturelle, elles peuvent enfin devenir des espaces de liberté et d’expérimentation.
Mais cela exige d’abandonner définitivement l’héritage des « hussards » : leur certitude de détenir la culture légitime, leur méthode d’administration verticale, leur mépris pour les cultures populaires. C’est à ce prix seulement que le secteur culturel public pourra se réinventer.
L’histoire du ministère de la Culture nous enseigne une leçon cruciale : un système construit sur des méthodes coloniales porte en lui les germes de sa propre destruction. La domination culturelle, qu’elle s’exerce en Afrique ou en France, finit toujours par susciter la résistance et l’émancipation des dominé·e·s.
La crise actuelle n’est pas un accident mais l’aboutissement logique d’un système de domination culturelle. Les citoyen·ne·s ont trouvé dans les pratiques numériques des espaces de liberté échappant au contrôle des institutions. Ils·elles ont voté avec leurs pieds, ou plutôt avec leurs clics.
Face à cette émancipation, nous avons deux choix : soit nous restons arc-bouté·e·s sur le modèle colonial hérité des « hussards », et nous disparaîtrons avec lui ; soit nous embrassons une véritable décolonisation culturelle, reconnaissant l’égale dignité de toutes les pratiques culturelles.
Comme l’écrit Marie-Ange Rauch, « le combat est à l’évidence loin d’être achevé. » Mais ce combat ne doit pas être mené dans la culpabilisation stérile ou le dénigrement systématique. Il s’agit plutôt de construire, avec lucidité mais sans complaisance pour les théories liquidatrices, un nouveau modèle de politique culturelle qui dépasse définitivement l’héritage colonial tout en préservant l’ambition d’un service public culturel renouvelé.
Le temps n’est plus à la nostalgie de l’empire culturel perdu, mais à l’invention courageuse de nouvelles formes de coopération culturelle, horizontales et respectueuses. C’est à cette condition seulement que le service public de la culture pourra retrouver sa légitimité : non plus comme instrument de domination, mais comme facilitateur humble d’une culture véritablement partagée.
Merci à emmanuel vergès de m’avoir fait découvrir l’éclairant travail de Marie-Ange Rauch.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.