Le secteur culturel traverse une crise majeure qui révèle un changement de paradigme. À mon sens, il faut désormais cultiver la culture partout, dans tous les secteurs.
Le secteur culturel français est dans une phase de très grande difficulté financière en ce début d’année 2025. Ce qui se joue est à l’œuvre depuis longtemps, et dessine à mon sens un changement de paradigme majeur. Bien-sûr, il faut défendre les politiques publiques de la culture de façon engagée et lucide, mais il faut aussi penser le futur du fonctionnement et de l’organisation des activités de l’art de la culture, en tenant compte des changements anthropologiques profonds qui sont en réalité à l’œuvre derrière ces tensions budgétaires et politiciennes. C’est ce que je propose ici. Pour les difficultés présentes, je renvoie à la très pertinente « Cartocrise Culture 2025 » proposée par l’Observatoire des Politiques Culturelles.
La crise actuelle n’est pas une crise de la culture, car les pratiques culturelles n’ont jamais été autant investies par les êtres humains, avec un incroyable accès et des usages massifs. Il y a une crise pour certains, et pour un certain milieu professionnel, mais pas de crise en soi. C’est une crise pour ceux qui sont en train de perdre le pouvoir qu’ils avaient.
Le secteur culturel professionnel public a complètement perdu son pouvoir symbolique. Historiquement lié au politique, il exerçait une influence importante depuis Louis XIV, qui l’utilisait comme un outil du pouvoir. Puis, on allait à l’Opéra dans sa loge pour les rendez-vous importants, les négociations à haut niveau et les mariages d’intérêt entre puissants.
Aujourd’hui, les lieux du vrai pouvoir, ceux où circule l’argent contemporain, se passent du secteur culturel traditionnel. Ceux qui détiennent l’argent ne sont plus ceux qui fréquentent l’opéra et le théâtre. Des notables y vont encore, certes, mais ce sont les notables d’hier, une culture en décadence, qui perd peu à peu de son influence politique, qu’elle soit locale, nationale ou internationale. Je ne suis pas sûr qu’au fond ce soit une si mauvaise nouvelle que cela.
Voici ce que je propose : il faut cultiver une multitude de services culturels partout. Les activités humaines sont florissantes : le commerce, les travaux publics, l’éducation, ou la finance bien-sûr, par exemple. Il y a des problèmes partout, et le développement des inégalités est terrible, certes, mais il y a du potentiel et des moyens financiers à énormément d’endroits de la vie civile. Il serait faux de dire « il n’y a pas d’argent ».
Ce qu’il faut à mon sens accompagner aujourd’hui et demain, au niveau ministériel comme dans les collectivités locales, c’est l’éparpillement du secteur culturel. Je veux dire par là développer de nouvelles compétences culturelles dans tous les milieux : dans la banque, dans le transport, dans la construction, où on veut, partout ! Pas juste des obligations de 1% culturel, mais une véritable intégration de la culture dans les structures professionnelles et collectives elles-mêmes, autant publiques que privées.
Prenons l’exemple des comités d’entreprise. Historiquement, ils ont été de très grands consommateurs de culture. Mais c’était l’époque où, pour accéder à des offres culturelles motivantes, il fallait sortir, il fallait se déplacer au théâtre, au musée, pour vivre des pratiques culturelles différentes de son quotidien.
Aujourd’hui, les pratiques culturelles principales ont lieu au sein même des entreprises. Combien d’employés regardent des vidéos YouTube pendant leurs heures de travail ? Combien consultent Instagram entre deux dossiers, ou déjeunent seuls dans leur bureau devant une série Netflix ?
La mission d’une politique culturelle, qu’elle soit portée par la puissance publique ou au sein d’entreprises privées, est de proposer autre chose que les pratiques culturelles autonomes des personnes. Mais pourquoi proposer autre chose, alors que les gens ont déjà leurs usages culturels ? Précisément pour mener une vraie politique culturelle, c’est à dire pour soutenir la diversité de la création, apporter une émancipation plus grande, accompagner les pratiques artistiques amateurs, etc. C’est là qu’on fera œuvre de service public, c’est-à-dire faire autre chose avec l’art et la culture que simplement les vendre ou les « consommer ». Et cela peut se développer, notamment économiquement, de façon disséminée, au sein de tous les lieux collectifs, associatifs et professionnels. Cela passera par des réinventions des formes artistiques, de leurs formats, durées et modalités de participation des publics. Si « on y va », qu’on innove, qu’on transmet l’importance de la culture partout et ses bénéfices pour les espaces collectifs quels qu’ils soient, comme je le préconise de façon concrète dans cet article, on va renouveler les métiers, et inventer le secteur culturel de demain, en prise avec le monde.
Et puis il faut articuler la culture avec les enjeux de bien-être, de santé physique et mentale, de citoyenneté, de laïcité, de construction personnelle et autres compétences psychosociales. La mission du service public n’est pas, contrairement à ce que d’aucuns affirment encore, la simple diffusion au plus grand nombre des grandes œuvres de l’humanité, c’est de construire un monde meilleur grâce aux arts et à la culture, à leur partage, dans de plus en plus d’horizontalité des liens.
Puisque les pratiques ont changé, le système doit s’adapter. Les lieux culturels externes, musées, théâtres, cinémas et autres espaces événementiels, ne disparaîtront pas. Mais désormais, ils doivent composer avec d’autres lieux symboliques, pas forcément géographiques : les plateformes numériques.
Ce changement massif dans les pratiques culturelles ne peut pas être passé sous silence. On doit impérativement l’anticiper, proposer des expérimentations, inventer de nouveaux dispositifs, de nouvelles manières de faire de la création. C’est notre responsabilité collective.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.