Pour une révolution narrative des territoires

19 juillet 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Et si le vrai pouvoir culturel résidait dans les récits que nous écrivons, au quotidien, depuis nos places, avec nos mots ? Chaque territoire produit un récit. Non pas celui, figé et lisse, communiqué par les institutions seules, mais un récit vivant, multiple, inscrit dans les expériences humaines. Face aux discours descendants, il est temps d’organiser une révolution démocratique de la parole culturelle territoriale. Pour refonder une démocratie culturelle authentique, nous devons reconnaître la puissance de ces récits sensibles, fragiles peut-être, mais essentiels à la légitimité même des politiques culturelles, et en favoriser l’émergence.

Repenser le territoire au-delà des frontières traditionnelles

Qu’est-ce qu’un territoire aujourd’hui ? La réponse dépasse largement les découpages administratifs classiques. Un territoire, c’est avant tout une identification instituante et institutionnelle d’un collectif humain au sein d’une géographie qui peut être physique ou numérique. Cette définition englobe aussi bien un quartier qu’une région, un·e habitant·e qu’une université, un festival ancré dans un lieu et un temps donnés, qu’une communauté Telegram ou LinkedIn.

Comme le décrit Pierre Rosanvallon dans Le Parlement des invisibles (2015), nous vivons une époque de « démocratie d’expression » où le récit individuel devient un acte politique. Cette perspective nous invite à reconnaître que l’essence d’un territoire réside dans le sentiment d’appartenance partagé par ses membres, qu’iels soient permanent·es ou temporaires. Le territoire n’est pas seulement un lieu, mais un réseau de relations qui produit nécessairement un récit, même implicite, qui dit « voici ce que nous sommes ».

Au cœur de chaque territoire se trouve invariablement une instance communicante, plus ou moins institutionnalisée. Des membres d’un groupe Facebook partageant spontanément des informations jusqu’au service de communication structuré d’une métropole, ces instances façonnent l’image du territoire. Mais un problème fondamental se pose : le récit institutionnel, distinct de la réalité quotidienne, influence le tourisme, les partenariats économiques, et la perception médiatique, et crée souvent un décalage avec le vécu des habitant·es.

La tyrannie douce des récits institutionnels

Les documents émanant publiquement d’un territoire – textes, images, vidéos, livres – impriment puissamment son image, souvent de manière durable. Cette empreinte documentaire, comme le rappelle Dominique Cardon dans Culture numérique (2019), est cruciale car « les algorithmes façonnent notre accès à l’information en privilégiant certains formats et certaines sources ».

Dans cette architecture informationnelle, le texte règne en maître. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce ne sont pas les images mais les mots écrits qui constituent l’essentiel des traces mémorielles. La transmission d’informations, via moteurs de recherche, intelligences artificielles ou agrégateurs, repose aujourd’hui encore majoritairement sur le traitement textuel. Les systèmes automatisés indexent, catégorisent et redistribuent l’information en s’appuyant massivement sur le texte, conférant aux écrits une portée stratégique majeure.

Le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE), « Vers la démocratie culturelle » (2017) souligne que les politiques culturelles doivent intégrer ces récits pour renforcer la participation citoyenne. Pourtant, trop souvent, les récits officiels masquent ou affaiblissent les récits minoritaires, spontanés, partiels, ceux-là mêmes qui portent l’empreinte d’une véritable démocratie culturelle.

Démocratisation versus démocratie : le cœur du problème

Il faut faire clairement la distinction entre démocratisation et démocratie culturelle. Comme l’explique Patrice Meyer-Bisch dans Les droits culturels, enfin sur le devant de la scène ? (La revue de l’Observatoire n°33, 2008) :

« La démocratie culturelle suppose la reconnaissance de la diversité des expressions culturelles et la participation active de tou·tes à la vie culturelle, contrairement à la démocratisation qui impose une culture légitime d’en haut ».

Les récits de démocratisation, portés par des processus descendants académiques ou officiels, disposent déjà de leur force communicationnelle automatique. Ils circulent facilement dans les canaux établis, bénéficient de la légitimité institutionnelle et s’imposent dans l’espace public. Mais ces récits, bien que nécessaires, manquent souvent de la chaleur des témoignages personnels et de la crédibilité des recommandations horizontales.

À l’inverse, les récits démocratiques, ceux qui émergent de l’expérience vécue, du quotidien partagé, de la pratique culturelle ordinaire, peinent à exister. Les personnes vivent leurs moments sans forcément en faire des récits, ce qui explique leur rareté. Cette absence n’est pas anodine : elle prive nos territoires d’une richesse narrative essentielle à leur vitalité démocratique, pour le présent et surtout pour le futur.

La puissance paradoxale des récits fragiles

Les récits démocratiques possèdent une force incomparable, précisément parce qu’ils sont fragiles. Leur puissance tient à leur fragilité intrinsèque : en tant que citoyen·ne, on se sent souvent non légitime face aux paroles d’autorités, mais c’est précisément cette humilité qui rend ces récits authentiques et recommandés dans les réseaux sociaux.

Dans l’espace numérique désintermédié d’aujourd’hui, cette horizontalité amplifie leur impact. Un récit démocratique circule via des recommandations entre pairs, humanisées et valorisées, car provenant de quelqu’un « comme moi ». Comme le note Patrick Germain-Thomas dans son article La démocratisation culturelle, illusion ou utopie en devenir ? (Quaderni, 2020), les médiations numériques promettent une plus grande inclusion, soutenant ainsi l’idée d’une circulation horizontale des récits.

Écrire à partir de soi, sans autorité, sans mandat, sans autorisation, demande du courage. On se sent toujours trop petit·e, toujours en retard, toujours insuffisant·e. Mais si l’on renonce à ces récits, celui du territoire sera écrit sans nous. Fabriquer ces récits demande un effort constant, car on doute toujours de sa légitimité, mais c’est le principe même de la démocratie : un point de vue horizontal qui ne s’impose pas. L’institution, pour exercer sa fonction de défenseuse de la démocratie, doit soutenir l’écriture de ces récits.

Une pratique concrète de l’écriture démocratique

Ma préconisation pour les institutions est donc d’encourager chaque agent·e territorial·e, chaque citoyen·ne, quelle que soit sa place, à communiquer et à écrire le sens de ce qu’iel perçoit sur le territoire. Cette invitation dépasse largement le cadre des services de communication officiels pour embrasser une logique de démocratie culturelle où chacun·e contribue à l’élaboration du récit commun.

Concrètement, cela signifie :

  1. Documenter systématiquement : référencer toujours les lieux, dates (en précisant l’année), et le sens personnel des actions artistiques, culturelles, territoriales ou patrimoniales, tant pour l’auteur·ice que pour les citoyen·nes, éphémères ou installé·es.
  2. Renouveler les textes : dans l’économie de l’attention contemporaine, théorisée par Yves Citton dans Pour une écologie de l’attention (2014), la pertinence d’un contenu dépend de sa fraîcheur et de sa capacité à s’inscrire dans les flux informationnels actuels. Il faut renouveler, sans crainte de se répéter, car on ajoute des nuances et des points de vue diversifiés.
  3. Multiplier les canaux de diffusion : réseaux sociaux, e-mails personnels ou groupés, groupes WhatsApp, blogs, newsletters… Peu importe le support, ce qui compte c’est que ce soit situé, ancré dans une expérience vécue et partagée.
  4. Mettre l’accent sur la dimension démocratique : tout ce qui se fait à hauteur d’humain·e, dans la co-décision, l’échange, l’accueil de l’autre, la circonstance. Ces expériences « banales » méritent d’être racontées, d’être augmentées symboliquement.

L’enjeu crucial des financements publics

Cette mobilisation narrative n’est pas qu’un exercice démocratique abstrait. Elle touche au cœur même de la légitimité des politiques culturelles publiques. Grâce à ces récits, nous pouvons contribuer à refonder une démocratie culturelle sur les territoires, essentielle pour légitimer les financements publics de la culture, présents et futurs.

Dans un contexte de contraintes budgétaires croissantes, seule une culture véritablement ancrée dans les pratiques et les récits citoyens pourra justifier durablement son financement par la collectivité. Ces financements, cruciaux pour un lien social détaché d’enjeux commerciaux, sont aujourd’hui sous-reconnus, alors que leur avenir repose précisément sur cette dynamique démocratique.

Comme le rappellent plusieurs rapports, l’ambition reste inachevée sans une participation active des citoyen·nes. Les récits démocratiques éclairent ce territoire invisible de la culture vécue, témoignant d’une fécondité discrète qui échappe aux radars habituels de l’évaluation.

Une écologie narrative pour nos territoires

Nous parlons ici d’une véritable écologie narrative des territoires : un système où chaque parole compte, produit du sens, et agit comme un ferment de reconnaissance mutuelle. Un territoire est avant tout ce qui se raconte de lui, et par lui. Sans récit démocratique, pas de démocratie culturelle. Et sans démocratie culturelle, le financement public de la culture court le risque d’être soumis à des logiques purement commerciales ou instrumentales.

Cette écologie nécessite des dispositifs, certes simples, mais récurrents, qui appellent à l’écriture, au recueil de témoignages, soutiennent la diffusion, accompagnent les personnes. Elle suppose de considérer que la parole démocratique n’est pas un exercice marginal, mais essentiel à la gouvernance culturelle.

Appel à l’action : écrire pour exister démocratiquement

Notre avenir nécessite absolument nos récits. Chaque témoignage, chaque documentation d’expérience culturelle démocratique, chaque partage horizontal d’une pratique territoriale contribue à tisser la trame narrative qui soutiendra demain les politiques culturelles publiques.

J’invite fortement à s’organiser pour pouvoir produire et diffuser ces récits dans toutes les instances possibles, en les renouvelant régulièrement pour maintenir leur efficacité. Cette responsabilité narrative incombe à chacun·e d’entre nous : agent·es territoriaux·ales, citoyen·nes engagé·es, acteur·ices culturel·les. Notre silence équivaudrait à un abandon du terrain aux seules logiques commerciales et descendantes. Notre parole, fragile mais authentique, constitue le socle sur lequel pourra se bâtir une véritable démocratie culturelle territoriale.

L’invitation est donc simple et ambitieuse : écrire. Chacun·e, depuis sa place. Et diffuser. Pour que, peu à peu, une mémoire commune s’écrive, traversante, fragile, mais tenace. Une mémoire portée par les agent·es de la culture, les habitant·es, les amateur·ices éclairé·es, les passant·es. C’est cette multiplication des récits situés qui fera, demain, la force démocratique de nos politiques culturelles. Et c’est de cela que dépend, à long terme, leur légitimité.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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