Pour une transformation culturelle permanente

1er janvier 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Face aux coupes budgétaires dans l’éducation artistique, les acteurs et actrices culturels en appellent au pouvoir. Cette posture de supplication révèle à mon sens une impasse. Il est temps de penser autrement notre action.

Le choix politique de mal éduquer

Des acteurs et actrices professionnels du théâtre ont récemment tiré la sonnette d’alarme sur la baisse des financements pour les activités théâtrales dans les établissements scolaires. Jean-Gabriel Carasso, dans une tribune publiée aux éditions de l’Attribut (« Théâtre et éducation : Sisyphe est mon cousin ! », décembre 2025), déplore que des méthodes ayant prouvé leur efficacité éducative soient régulièrement remises en question, obligeant le milieu à se remobiliser sans cesse pour reconstruire ce que des décisions politiques détruisent. Il rappelle que ces activités ne représentent que des sommes modestes au regard des budgets globaux de l’État et des collectivités.

Ce constat n’est pas nouveau. Jean Piaget, dans Psychologie et pédagogie (1969), le formulait déjà avec force. Il y montrait que les pédagogies nouvelles et les recherches menées depuis près d’un siècle avaient scientifiquement établi quelles méthodes permettent aux enfants d’apprendre davantage, de mieux comprendre, et de s’émanciper en tant que personnes et citoyennes ou citoyens. Piaget soulignait que l’apprentissage véritable passe par l’activité propre de l’enfant, par sa manipulation du réel et sa construction progressive des connaissances, non par la transmission passive d’un savoir préétabli.

Pourtant, déplorait Piaget, malgré ces preuves scientifiques, rien ou presque n’était fait pour intégrer ces méthodes pédagogiques efficaces dans le système éducatif français. Il y voyait un choix politique délibéré : des membres de la citoyenneté mal éduqués seraient plus malléables, plus influençables que des personnes formées à la pensée critique. L’hypocrisie politique était donc totale. Les démarches de pédagogie nouvelle, encore aujourd’hui, conservent une place marginale et sont regardées avec méfiance par l’institution. Tant qu’elles restent minoritaires, elles ne dérangent pas vraiment. Mais il ne faudrait pas qu’elles fassent trop la preuve de leur efficacité.

Ce qui se joue avec les ateliers de théâtre en milieu scolaire, les partenariats entre artistes et enseignants·es, les options théâtre au lycée, les formations croisées et tous les dispositifs que Jean-Gabriel Carasso énumère dans sa tribune, c’est précisément cette tension entre une éducation émancipatrice et une éducation de la soumission. Les effets constatés sur les élèves sont remarquables : libre prise de parole, expression personnelle, solidarité dans les groupes, émancipation, empathie envers l’autre, rapport au partenaire et à l’étranger·ère. Démocratie, citoyenneté, solidarité, poésie. Au-delà du théâtre lui-même, c’est toute une pédagogie de l’engagement qui est en cause.

L’inconséquence de la supplication

Dans les mobilisations actuelles, il est systématiquement cité que le président de la République lui-même aurait affirmé que le théâtre devrait être un passage obligé au collège. On déplore que ses paroles n’aient pas d’effet, supposant que des « forces réactionnaires » dévalorisent ces activités en les jugeant uniquement ludiques voire dangereuses en termes de mœurs. Cette attente d’un soutien présidentiel me semble d’une inconséquence politique grave, et constitue à mon sens un symptôme, que je propose de regarder en face.

Pourquoi inconséquent ? Parce que le président actuel incarne ce que Pierre Serna a nommé en 2019 « l’extrême centre » : des personnalités politiques élues sans expérience de l’action publique, portées par des stratégies électoralistes soutenues par les détenteurs et détentrices du capital pour défendre leurs intérêts. Cet extrémisme du capitalisme défendu au niveau de l’État signifie que l’État n’est plus au service des citoyens et citoyennes mais perverti pour servir d’autres intérêts. L’écart entre les discours et les actes est considérable, et cet écart n’est pas accidentel mais structurel.

Attendre de ce pouvoir qu’il respecte ses propres paroles relève donc d’une forme de naïveté politique. Ce n’est pas en suppliant ceux qui nous accablent que nous obtiendrons satisfaction. Les artistes et acteurs·rices culturels qui en appellent au président se placent dans une position d’enfant demandant l’assentiment d’un père qui leur ment depuis le début. Cette posture infantile n’est pas à la hauteur des enjeux démocratiques que nous prétendons défendre par notre travail, ni du niveau de conscience que nous devrions avoir grâce à notre culture des œuvres.

Le démantèlement des dispositifs d’éducation artistique s’inscrit dans un mouvement plus large de centralisation puis de retrait de l’État. Lorsque le pass Culture collectif a été mis en place, il s’est substitué à de nombreux autres dispositifs de financement locaux, créant une dépendance totale au financement national. Cette centralisation a permis ensuite à l’État de « souffler le chaud et le froid » sur les activités, jusqu’au gel des crédits qui a paralysé l’ensemble des projets. Il aurait fallu comprendre dès le départ qu’il s’agissait d’une fragilisation, non d’une amélioration, et ne pas accepter ce dispositif, ou au moins le transgresser pour ne pas en devenir otages.

La transformation permanente comme méthode

Donc, face à ce constat, que faire et comment faire ? Je pense, à l’instar de John Dewey, qu’un système d’organisation collectif doit toujours être rediscuté. Dans Le public et ses problèmes (1927), il analyse comment les publics se constituent face aux conséquences des actions collectives. Pour lui, la démocratie n’est jamais un état acquis mais un processus continu de formation et de reformation des publics. Les règles doivent évoluer en permanence, être en transformation permanente.

Dewey montre que le problème principal de la démocratie moderne réside dans l’identification et l’organisation des publics eux-mêmes. Un public existe quand des individus sont affectés par les conséquences d’actions auxquelles ils ne participent pas directement, et quand ils prennent conscience de cette situation commune. La tâche démocratique consiste à faciliter cette prise de conscience et cette organisation. Or les institutions existantes, héritées de contextes passés, peuvent devenir des obstacles à cette organisation quand elles se figent.

Ne croyons donc pas qu’il y aurait un système qui serait « très bien » une fois installé et qu’il faudrait ensuite œuvrer à ce qu’il perdure. Ne nous laissons pas abuser par cette illusion de stabilité. Il faut toujours rester en transformation permanente, en discussion constante, à l’écoute des changements du monde. De cette manière, on peut anticiper les tendances, identifier les nouvelles causes à défendre, construire de nouveaux récits pour les générations d’élus et élues qui arrivent. Il faut tenir notre ligne et dialoguer, non pour défendre et sécuriser ce qu’on a déjà mis en place, mais pour le repenser en permanence et l’adapter à la réalité, qui est toujours changeante.

Cette perspective implique de ne pas collaborer avec des élites hypocrites en quémandant leur bienveillance, mais de mieux coopérer entre acteurs et actrices pour construire des logiques antifragiles. L’antifragilité, concept développé par Nassim Nicholas Taleb dans Antifragile, les bienfaits du désordre (2013), désigne cette propriété remarquable de certains systèmes : les chocs qui fragilisent certaines parties renforcent l’ensemble par apprentissage collectif.

Construire l’antifragilité par la diversification

Concrètement, sur les questions de financement, il faut construire petit à petit des financements de sources multiples pour les activités culturelles. Face à la centralisation du pass Culture, il aurait fallu comprendre qu’il s’agissait d’une attaque contre la souveraineté territoriale des acteurs et actrices, et agir en continuant volontairement à construire d’autres financements locaux. Il aurait fallu défendre l’éducation artistique et culturelle non seulement au sein de l’école mais aussi à l’extérieur, car elle concerne l’ensemble de la société civile. Il aurait fallu profiter de cette situation pour faire plus de liens entre l’école et l’extérieur, co-construire des projets avec des financements multiples.

Au lieu de rester dans le cadre et de chercher les financements venant d’une seule source, il fallait comprendre que cette source était potentiellement fragilisante et, sans la rejeter, l’associer à d’autres. Je ne dis pas que c’est facile. Mais c’est précisément une mobilisation citoyenne, des choix, des partenariats, des réflexions, des questions qui auraient pu être bien différentes en fonction de chaque territoire. Et cela peut encore se faire aujourd’hui.

L’antifragilité passe par plusieurs voies : l’acceptation de l’erreur comme matériau d’apprentissage, la documentation des échecs autant que des réussites, la multiplication des petites expérimentations plutôt que les grands plans, la construction de réseaux redondants plutôt que de structures uniques. Si un projet échoue dans un système distribué, sa documentation permet aux autres d’apprendre. Si une crise survient, la diversité des approches augmente les chances qu’une solution émerge quelque part.

Il s’agit de reconstruire des institutions au sens étymologique du terme : des manières instituées de faire ensemble. Non pas en dépendance des puissances étatiques qui peuvent être confisquées par des politiques contraires à l’intérêt général, mais en responsabilité citoyenne et républicaine. Si l’État ne remplit plus sa mission, c’est de notre responsabilité de citoyens et citoyennes d’être responsables de notre devenir collectif. L’histoire du monde est faite d’effondrements institutionnels. Face à cela, sur quoi s’appuyer ? Sur des institutions vivantes, démocratiquement construites, souples, locales, diversifiées, mais connectées grâce aux capacités de coopération permises par les outils numériques.

Reconstruire plutôt que supplier

L’exemple de Nelson Mandela me semble éclairant. Durant ses vingt-sept années de prison, Mandela n’a pas seulement survécu : il a pensé, discuté avec ses codétenus et codétenues, élaboré les bases du futur État sud-africain. Comme le rapporte notamment Anthony Sampson dans sa biographie Mandela : The Authorised Biography (1999), Robben Island est devenu une véritable université politique où les prisonniers et prisonnières organisaient des cours, des débats, développaient une pensée collective sur l’avenir de leur pays.

Lorsque Mandela est sorti de prison et a accédé à la présidence, il a refusé de se laisser corrompre par la logique de vengeance. Il a voulu construire un État de dialogue et non de confrontation. La Commission Vérité et Réconciliation, malgré ses limites, incarnait cette volonté de reconstruire le tissu social plutôt que de reproduire les logiques de domination inversées. Cette capacité à penser la reconstruction dans les conditions les plus difficiles, à refuser la facilité de la confrontation stérile pour inventer d’autres manières de faire, voilà ce qui devrait nous inspirer.

Nous avons toujours l’occasion de reconstruire les institutions, de les repenser, de les réinventer. Il faut accepter que le mouvement est permanent et que cela fait partie de notre travail de le politiser. Ne faisons pas croire que nous ne sommes que des artistes dont le seul rôle serait de faire des activités artistiques. Tout est politique. Avoir une action institutionnelle fait pleinement partie de notre responsabilité professionnelle.

Comme le rappelait Lawrence Lessig dans Code and Other Laws of Cyberspace (1999), le « code » au sens large, c’est-à-dire les règles qui structurent nos espaces communs, peut être réécrit collectivement. Ce code source que nous pouvons décider de réécrire ensemble sera le code source du monde futur. Mais nous pouvons le construire dès aujourd’hui. Nous avons tous et toutes en nous des capacités politiques complémentaires, de la créativité, des initiatives, et ce en complémentarité, chacun et chacune contribuant à son endroit.

Sortir de l’enfance politique

Les tribunes de constat, comme celle de Jean-Gabriel Carasso, sont nécessaires. Elles permettent de nommer les reculs, de documenter les attaques. Mais elles ne suffisent absolument pas. Il faut aller plus loin, passer du constat à l’action. Et agir, ce n’est pas demander aux personnes qui nous accablent de changer d’avis, en restant soumis ou soumises à leurs décisions. Agir, c’est construire, reconstruire, inventer d’autres manières de faire.

Sortons de l’infantilisation à laquelle nous avons pour une grande partie consenti ces dernières années. Prenons nos responsabilités. Pleurer, supplier ou agresser ne mène nulle part. Les appuis que nous fonderons par ces reconstructions, dont nous serons acteurs et actrices, seront des institutions renouvelées qui se transforment en permanence et qui constitueront les futures bases pour une action culturelle démocratique. C’est-à-dire une action qui ne dépend pas du bon vouloir du pouvoir actuel qui a montré et remontré sa nature hypocrite profonde, mais qui s’ancre dans la responsabilité partagée des citoyens et citoyennes mêmes.

L’éducation artistique et culturelle mérite mieux que des suppliques adressées à ceux qui la détruisent. Elle mérite que nous reprenions en main notre destin collectif, que nous construisions les conditions de sa pérennité par la diversification, la coopération horizontale et la transformation permanente. C’est exigeant, mais c’est à la hauteur de ce que nous prétendons défendre : l’émancipation par l’art et la culture. Appliquons-nous cette émancipation déjà à nous-mêmes, ce sera le meilleur point de départ qui soit.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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