Pourquoi les acteur·rice·s culturel·le·s sont-ils/elles si fragiles ?

25 novembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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D’Arcadi en Île-de-France en 2018 à l’Agence culturelle Grand Est en 2025, les agences culturelles disparaissent dans l’indifférence. Au-delà du constat, une réflexion sur les conditions de la résilience d’un secteur.

Quand les institutions culturelles disparaissent sans laisser de trace

En 2018, l’agence régionale culturelle d’Île-de-France, Arcadi, qui existait depuis vingt-cinq ans et rendait un service considérable à la diffusion et à la production du spectacle vivant francilien, a été fermée par Valérie Pécresse, présidente de la Région. Arcadi était l’un de mes partenaires à l’époque, notamment par la coproduction d’une recherche-action sur les adolescent·e·s et les salles de cinéma. J’ai vu à quel point cet·te acteur·rice de premier plan a disparu sans laisser de traces. Ce qui frappe, dans cette disparition comme dans d’autres, c’est l’indifférence quasi totale qui l’a accompagnée. Le site internet a été supprimé très rapidement. Et aujourd’hui, à part pour celles et ceux qui l’ont vécue, il n’existe quasiment aucun récit accessible attestant que cette agence a existé et a été utile.

L’histoire se répète. En novembre 2024, l’Agence culturelle Grand Est, institution créée il y a près de cinquante ans par l’Alsace et renforcée à l’échelle régionale après la réforme territoriale, apprend qu’elle perdra 60 % de sa subvention régionale à partir de 2026. C’est sa présidente, Martine Lizola, également présidente de la commission Culture et Mémoire du Conseil régional, qui l’a annoncé sans la moindre concertation, assumant pleinement ce choix. Comme le souligne Joël Brouch, directeur de l’OARA : « Quelques minutes suffisent pour fragiliser ou éradiquer un·e acteur·rice culturel·le. » C’est très juste. Comment peut-on comprendre cela et agir, et dans quel sens ?

Cette décision ne relève pas d’une restriction budgétaire globale à laquelle seraient soumises aussi les structures culturelles. Il s’agit d’un vrai choix politique sur la place accordée à la culture subventionnée. La Région Grand Est a d’ailleurs limité la baisse des subventions à 10 % pour les autres structures alsaciennes, champenoises et lorraines, en présentant cette réduction comme « limitée ». Ce qui peut paraître comme du cynisme est en réalité un choix politique, qu’il me semble important de comprendre, afin d’apprendre à se positionner, et je l’espère à avancer ! Mais dans un sens qui ne fera sans doute pas plaisir à celles et ceux qui veulent défendre leurs petits pouvoirs.

L’invisibilité des institutions aux yeux des citoyen·ne·s

Les soutiens des professionnel·le·s s’expriment sur LinkedIn et dans quelques rencontres d’entre-soi. Ces manifestations de solidarité n’ont strictement aucun effet. Les décisions des élu·e·s s’imposent et les structures culturelles disparaissent au gré des agendas politiques. La question qui se pose alors est celle-ci : pourquoi ce type de changement institutionnel laisse-t-il les citoyen·ne·s indifférent·e·s ?

En principe, les citoyen·ne·s devraient défendre ce type d’agence. Iel·le·s devraient savoir ce que ces structures leur apportent, soutenir leur maintien, refuser de voter pour des candidat·e·s qui les menacent. Mais la réalité est tout autre : la plupart des citoyen·ne·s ignorent jusqu’à l’existence de ces institutions. Iel·le·s n’ont donc aucun moyen de comprendre ce qui leur sera enlevé par leur disparition.

Par ailleurs, les pratiques culturelles des citoyen·ne·s sont massives, mais elles passent principalement par les plateformes numériques, premier espace de consommation culturelle, et par des acteur·rice·s privé·e·s : grands concerts, festivals, événements commerciaux. La culture subventionnée, pourtant financée par leurs propres impôts, et les dispositifs institutionnels qui lui permettent de fonctionner, leur restent largement illisibles. Dans la mesure où iel·le·s n’en perçoivent pas l’impact pour eux/elles-mêmes, il est logique que ces suppressions passent comme une lettre à la poste.

Le petit milieu professionnel s’en plaint, certes. Mais puisque les citoyen·ne·s, qui devraient être les premier·ère·s concerné·e·s, n’ont pas conscience de ce que ces coupes leur enlèvent, les responsables politiques jouissent d’une impunité et d’une liberté totales. On voit là que les acteur·rice·s culturel·le·s, qui se présentent volontiers comme des acteur·rice·s sociaux·les de premier plan, ne le sont pas vraiment, sinon, iel·le·s seraient identifié·e·s comme tel·le·s par les citoyen·ne·s. Pourquoi ?

Le récit comme condition de survie

Les structures culturelles subventionnées vivent dans une dépendance presque complète aux décisions politiques. Elles sont donc dans une fragilité absolue. Pourtant, je suis le premier à penser que ces baisses de financement portent préjudice aux citoyen·ne·s, même si ce préjudice n’est pas perçu comme tel. Un préjudice qui touche malheureusement surtout les citoyen·ne·s les plus riches, alors qu’iel·le·s ne sont paradoxalement pas celles et ceux qui paient le plus d’impôts.

Face à ce genre de problématique, on doit bien sûr se plaindre, être lucide, en faire état. Mais surtout, pour les institutions encore existantes, il faut prendre conscience d’une nécessité : celle de faire récit. Il est indispensable de raconter, aux citoyen·ne·s et aux politiques, le travail de ces acteur·rice·s institutionnel·le·s. Car s’il n’y a pas de récit de ce qu’iel·le·s font et de leur rôle social, c’est-à-dire du sens de leur financement par l’argent public, ni les élu·e·s ni les citoyen·ne·s ne peuvent comprendre à quoi iel·le·s servent. Seule une corporation comprend leur utilité, alors que le but de l’argent public n’est pas de soutenir la corporation du secteur culturel : il est d’être au service des citoyen·ne·s.

Ce qui fut révélateur, dans le cas d’Arcadi, c’est la disparition du site Internet, qui contenait tous les récits. Il y a là un révisionnisme politique important. Si des récits « antifragiles » avaient existé, c’est-à-dire des récits diffusés ailleurs que sur le seul site officiel de l’agence, des partenariats avec des journaux, un vrai travail sur le récit du territoire, eh bien même après la fermeture du site par la Région, l’existence politique de cette agence aurait continué. Tous ces récits tissent quelque chose. Ainsi, il aurait été plus difficile de la fermer sans que presque personne, dans le public, ne s’en rende compte. Mais pourquoi y a-t-il si peu de récits publics des institutions publiques ?

L’antifragilité comme horizon stratégique

Je milite pour la préservation d’un secteur culturel subventionné fort et utile en France, parce qu’il est, à mon sens, extrêmement précieux pour la démocratie. Pour y parvenir, il faut créer et partager des récits, et développer une pédagogie de l’institution, c’est-à-dire expliquer à tous les niveaux à quoi servent les institutions. Non pas sous la forme d’une revendication corporatiste du type « on va nous fermer, aidez-nous », mais en faisant comprendre comment les citoyen·ne·s, peut-être sans le savoir eux/elles-mêmes, sont en fait acteur·rice·s dans ces institutions.

C’est ainsi que l’on peut travailler l’antifragilité. Pour reprendre le concept de Nassim Nicholas Taleb, développé dans son ouvrage Antifragile. Les bienfaits du désordre (2012), que j’ai adapté au secteur culturel dans l’article Pour une antifragilité des projets culturels, il s’agit de se renforcer grâce aux attaques elles-mêmes. Ces attaques, au lieu de les subir et de s’en plaindre, il faut les considérer comme des enseignements potentiels, des opportunités pour apprendre, pour grandir, pour développer de nouveaux outils et augmenter notre confiance.

Mais pourquoi cette approche n’est-elle pas davantage pratiquée ? Parce que, dans le mille-feuille institutionnel, y compris celui des institutions culturelles, il y a des places de pouvoir. L’opacité même des fonctions des institutions, les unes par rapport aux autres, permet d’asseoir des pouvoirs, ne serait-ce que symboliques, de celles et ceux qui savent à quoi ça sert face aux ignorant·e·s qui ne savent pas. Cette logique de distinction par la connaissance experte, que Pierre Bourdieu a analysée dans La Distinction (1979), fonctionne aussi au sein du secteur culturel lui-même. C’est cela qu’il faut ouvrir à la démocratie.

Refonder le sens démocratique des institutions culturelles

Refonder le sens démocratique des institutions culturelles, c’est ouvrir à leur utilité citoyenne. C’est ouvrir à la compréhension et à la prise en main, par les citoyen·ne·s eux/elles-mêmes, d’outils qui devraient leur appartenir. Mais comme nous sommes dans des modèles de pouvoir et de domination, les professionnel·le·s en place se plaignent entre eux/elles sans avoir été prêt·e·s, préalablement, à lâcher leur pouvoir pour le bien commun, c’est-à-dire pour le bénéfice collectif que les organismes qu’iel·le·s dirigent pourraient produire.

La Collaborative, réseau d’agences régionales du spectacle vivant, rappelle dans son communiqué de soutien à l’Agence culturelle Grand Est en 2025 que ces structures jouent « un rôle essentiel : accompagnement des équipes artistiques et des lieux de diffusion, soutien à la circulation des œuvres, conseil aux collectivités, mise en réseau, ressources, matériel et expertise au service des politiques publiques ». Mais ce rôle reste invisible pour le grand public. C’est tout un écosystème, « artistes, structures, collectivités et habitant·e·s des territoires », qui se trouve fragilisé sans que les principaux·ales intéressé·e·s en aient conscience.

Tirons la leçon de tout cela. Modifions radicalement, dès à présent, les modes de fonctionnement des institutions culturelles territoriales, quelles qu’elles soient, y compris les équipes artistiques. Ouvrons-les aux citoyen·ne·s. Organisons des consultations. Repensons les espaces artistiques comme des espaces contributifs et non comme des espaces de domination. Lâchons nos pouvoirs. Avoir un pouvoir sur soi-même en tant qu’individu, oui. Avoir un pouvoir sur une structure privée qui nous appartient, oui. Mais avoir un pouvoir sur une structure financée par l’argent public, non, mille fois non ! Cet argent n’est pas fait pour être mis dans les mains de personnes qui s’arrogent le pouvoir de l’opérer pour nous.

Vers une démocratie culturelle effective

Pourquoi ? Car ces pouvoirs, c’est l’inverse de la démocratie. La démocratie, c’est dêmos kratos, le pouvoir au peuple. Tout ce qui concerne le peuple, les décisions, le peuple doit les prendre. On peut objecter que les citoyen·ne·s n’ont pas le temps, et que c’est pour cela qu’on délègue, qu’on élit des représentant·e·s et qu’ensuite on les laisse faire, on leur fait confiance. Mais cette délégation sans contrôle n’est pas la démocratie. Comme le rappelait Cornelius Castoriadis, « une société autonome implique des individus autonomes » (1975).

Nous avons la possibilité, d’ores et déjà, au sein des institutions culturelles, d’expérimenter des processus démocratiques. Nous avons d’autant plus la liberté de le faire que cela se situe dans un cadre « artistique » où l’expérimentation peut être de mise. Faisons-le. Refondons des espaces démocratiques dans nos institutions culturelles. Cédons du pouvoir aux citoyen·ne·s. Et ainsi, nous renforcerons nos institutions, qui reprendront une puissance démocratique, une indépendance vis-à-vis des pouvoirs en place, précisément parce qu’elles seront réancrées dans la démocratie et non dans la dépendance aux pouvoirs politiques.

Cette refondation exige de passer de ce que les politiques culturelles françaises ont longtemps appelé la « démocratisation culturelle », une transmission descendante de la culture légitime vers le peuple, à une véritable « démocratie culturelle », où les citoyen·ne·s sont reconnu·e·s comme producteur·rice·s de culture et non seulement comme récepteur·rice·s. C’est à cette condition que les institutions culturelles cesseront d’être des forteresses vulnérables aux aléas politiques pour devenir des espaces vivants, ancrés dans le tissu social, capables de résister aux tempêtes parce qu’ils seront portés par celles et ceux qu’ils servent.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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