Les pratiques culturelles quotidiennes (internes) sont sous-estimées face aux propositions culturelles extérieures, pourtant secondaires dans la vie des gens. Les professionnels doivent reconnaître cette réalité.
Je nomme pratiques culturelles primaires les pratiques culturelles quotidiennes, celles qui s’inscrivent dans les habitudes courantes des citoyens : écouter de la musique dans son baladeur, mettre une chaîne de radio le matin, regarder une série Netflix dans son lit, ouvrir TikTok pour se détendre, etc. Ce sont des pratiques ancrées dans le quotidien, nombreuses, et qui, à mon sens, ne sont pas considérées avec suffisamment de sérieux dans notre réflexion sur les propositions culturelles faites dans les lieux culturels.
On pourrait d’ailleurs modifier la dénomination et parler de pratiques culturelles internes et de pratiques culturelles externes. Cela peut évoquer la culture de la chambre, concept proposé par Simon Frith (1978), repris par Sonia Livingstone (2002), François de Singly (2006) puis Hervé Glevarec (2010). Mais ces études sociologiques ne prennent pas en compte la chambre comme espace de diffusion culturelle concurrentiel aux espaces extérieurs que sont la salle de cinéma, le théâtre et même la télévision. Les travaux de Dominique Pasquier s’ancrent sur des études sur les usages des réseaux sociaux antérieures à l’avènement de Netflix et TikTok. Il n’y a à ma connaissance pas encore d’étude sociologique sur la « mise à jour » de la culture de la chambre. Ce qui se passe dans l’espace des pratiques culturelles internes, qu’elles aient lieu en chambre, dans les transports, ou même en classe ou dans les cafés entre amis, n’est pas encore étudié de façon sérieuse, car biaisé par la vision simpliste du problème du temps d’écran chez les jeunes, et pas du tout considéré comme une pratique adulte (alors qu’elle est massive). J’invite des sociologues à se pencher sur le sujet pour le creuser de façon qualitative.
Il ne s’agit pas pour moi ici d’opposer les deux types de pratiques culturelles (internes et externes), mais au contraire d’en tisser le lien, tout en gardant à l’esprit que nos propositions culturelles sont secondaires dans la vie des personnes. Pour compenser cela, que nous savons bien, car nous aussi nous pouvons regarder des séries sur nos téléphone, nous attribuons aux pratiques culturelles externes une très grande charge symbolique : nous affirmons que ce que nous proposons est d’une qualité excellente, que ce sera bien mieux mémorisé, apprécié à un niveau bien plus élevé, parce que cela ne s’inscrit pas dans le quotidien. Ce sont là des représentations destinées à nous rassurer, à nous auto-légitimer en tant que professionnels du secteur culturel, et à nous convaincre de la valeur supérieure de ce que nous faisons.
Or, ce n’est absolument pas le cas. Nos propositions sont secondaires dans les pratiques culturelles des gens et dans leur vie. Je crois qu’il est important d’en avoir conscience, d’en être lucides, afin de nous questionner nous-mêmes, en tant que professionnels du domaine culturel, social et éducatif, sur l’ouverture que nous avons à l’autre. Nous considérons que nos propositions sont meilleures, mais en réalité, nous savons très peu de choses des pratiques culturelles primaires, principales, quotidiennes des personnes.
Je prends un exemple : l’immense majorité des professionnels de la culture, du champ social et du champ éducatif avec lesquels je travaille n’ont aucune pratique de TikTok et ignorent tout des modalités de pratique culturelle sur cette plateforme, des types de contenus qui y circulent et de la créativité des jeunes à cet endroit. Ils croient tous que TikTok se résume à des vidéos d’une minute où des personnes dansent. Pourtant, en 2025, ces mêmes professionnels disposent d’un grand pouvoir de décision.
Ce que je veux pointer ici, ce que je veux mettre en exergue, ce n’est pas qu’il faudrait que les professionnels de la culture passent leurs journées sur TikTok, mais simplement qu’il est essentiel de ne pas être dans le déni des pratiques culturelles primaires, principales, des personnes auxquelles nous nous adressons. Car, inévitablement, nos propositions culturelles, secondaires, sont dialectisées, pour les citoyens, par rapport à leurs pratiques culturelles primaires. Nos propositions sont contextualisées, comparées, évaluées, perçues, en fonction des pratiques culturelles primaires, qui nous sont à peu près inconnues.
Dès lors, comment pouvons-nous formuler des propositions pertinentes ? Je me situe ici dans le champ de la culture subventionnée, c’est-à-dire celle qui est financée par les citoyens eux-mêmes, via l’impôt. Les propositions culturelles privées font bien ce qu’elles veulent : les gens achètent ou non, mais ils n’ont pas prépayé ce qu’on leur propose. En revanche, dès lors qu’ils ont prépayé quelque chose, nous avons des devoirs vis à vis d’eux : celui de respecter leurs identités culturelles, donc leurs droits culturels, c’est-à-dire de commencer par nous intéresser à eux avant de commencer à travailler sur les propositions culturelles que nous allons leur offrir. C’est notre fonction, c’est notre devoir. Il en va de notre responsabilité.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.