Les institutions culturelles gagneraient à concentrer leurs efforts sur la production de contenus de référence plutôt que sur une présence dispersée sur les réseaux sociaux. Une stratégie éditoriale recentrée permet de construire une autorité durable et de laisser les publics s’approprier et diffuser les contenus.
Les institutions culturelles investissent souvent des ressources considérables dans une présence multi-plateformes, sans retour mesurable. Cette course à la visibilité immédiate détourne des moyens qui pourraient être consacrés à la production de contenus de fond et à l’accompagnement des publics à produire par elles et eux-mêmes, avec l’apport fort de nos lieux. L’enjeu n’est pas d’être partout, mais d’être la source de référence dans son domaine d’expertise.
La production de contenus officiels de qualité, récits subjectifs des projets, dossiers pédagogiques approfondis, archives documentées, analyses expertes, constitue un investissement plus pérenne que la publication quotidienne sur des plateformes dont les algorithmes changent constamment. Ces contenus de référence, hébergés sur les sites institutionnels, deviennent des ressources durables que chercheur·euse·s, enseignant·e·s, journalistes et passionné·e·s peuvent citer et partager selon leurs propres réseaux et temporalités. Les moteurs de recherche et les IA s’en saisiront aussi. Et c’est un patrimoine vivant des actions culturelles du lieux et de leur écho collectif qui se constitue, soudant au fur et à mesure l’ancrage du lieu dans son territoire.
Cette approche s’inscrit dans la logique de « la longue traîne » théorisée par Chris Anderson : sur le web, les contenus de niche bien référencés peuvent générer autant de valeur dans la durée que des publications virales éphémères. Un article approfondi sur une œuvre, publié il y a cinq, dix ou même vingt ans sur un site institutionnel bien structuré, continue d’être trouvé et partagé, contrairement à un post Instagram disparu dans le flux après quelques semaines, parfois quelques heures.
Si la multiplication des présences sociales dilue l’impact éditorial, LinkedIn constitue une exception pertinente pour les institutions culturelles. Cette plateforme professionnelle permet de toucher directement les décideur·euse·s, partenaires potentiel·le·s et professionnel·le·s du secteur, un public stratégique difficilement accessible ailleurs.
Sur LinkedIn, les institutions peuvent partager leurs réflexions de fond, leurs positions sur les politiques culturelles, leurs innovations méthodologiques. Ces contenus professionnels trouvent leur public naturel parmi les acteur·rice·s institutionnel·le·s, les chercheur·euse·s et les professionnel·le·s de la culture. La plateforme favorise les échanges substantiels plutôt que les interactions superficielles, ce qui permet de construire une légitimité intellectuelle et professionnelle.
L’investissement éditorial sur LinkedIn doit cependant rester mesuré et stratégique. Plutôt que de publier quotidiennement, mieux vaut privilégier des interventions espacées mais substantielles : prises de position argumentées, retours d’expérience détaillés, analyses sectorielles. Ces contenus professionnels renforcent le positionnement expert de l’institution sans disperser les ressources éditoriales.
La stratégie éditoriale des institutions culturelles doit privilégier la création de contenus que les publics peuvent s’approprier et transformer, ainsi que leur accompagnement. Plutôt que de verrouiller les contenus dans une logique de contrôle, les institutions gagneraient à adopter des licences ouvertes permettant la réutilisation, la traduction, l’adaptation pédagogique.
Cette philosophie de l’appropriation transforme les publics en ambassadeur·rice·s actif·ve·s, qui en tirent pleinement profit, car ces personnes bénéficient de l’aura de l’institution. Une personne du corps enseignant qui peut librement utiliser des visuels haute résolution pour son cours, une personne tenant un blog qui peut citer de façon complète un catalogue d’exposition d’il y a plusieurs années, un·e chercheur·euse qui peut exploiter des données ouvertes, toutes ces personnes deviennent des relais naturels de l’institution. Leurs usages créatifs enrichissent et prolongent la portée des contenus institutionnels. Et comme les réseaux sociaux sont des lieux de désintermédiation (relations directes entre des personnes), de recommandation entre pairs et de niches extrêment pointues, un message émanant d’une personne aura beaucoup plus d’impact qu’un message émanant d’une institution. C’est pourquoi le soutien aux publics pour leurs publications sur les réseaux sociaux a un impact bien plus grand que poster nous mêmes.
Les formats doivent être pensés pour faciliter cette appropriation : textes en formats ouverts plutôt qu’en PDF verrouillés, images en haute résolution avec métadonnées complètes, vidéos téléchargeables avec sous-titres extractibles, etc. Et ces contenus doivent être indexés de façon complète, pour rester découvrables sur la longue durée. Ces choix techniques, apparemment mineurs, conditionnent la capacité des contenus à circuler et à être réinvestis par les communautés d’intérêt. Et nos lieux physiques eux-mêmes ainsi que notre personnel doivent être adaptés pour que les personnes puissent y créer des contenus d’une qualité bien meilleure que si elles étaient seules, grâce à nous.
Les institutions culturelles produisent généralement des contenus sur leurs expositions, spectacles et collections, mais négligent souvent la documentation de leurs processus de travail, ainsi que des processus d’actions culturelles auprès des publics. Pourtant, ces coulisses intéressent des publics spécifiques, construisent une expertise distinctive et font le récit du territoire et de ses habitant·e·s, du point de vue culturel.
La documentation des méthodologies de conservation, des processus de création d’exposition, des défis techniques rencontrés et surtout des actions culturelles publiques, constitue donc un capital de connaissances précieux. Ces contenus « making-of » intéressent les participant·e·s des actions et leurs communautés, les professionnel·le·s du secteur, les étudiant·e·s en muséologie ou en gestion culturelle, mais aussi des publics curieux intéressés par les sujets. Cette transparence sur les pratiques professionnelles et les actions culturelles renforce la légitimité institutionnelle, et ont un impact politique durable, car elles font le récit écrit du territoire, qui s’ancre au-delà des mémoires individuelles. C’est le passage de l’oralité à l’écriture.
Ces documentations de processus peuvent prendre des formes variées : articles sur le blog institutionnel, études de cas détaillées, guides méthodologiques en accès libre, etc. L’important est de systématiser cette pratique documentaire, en la considérant non comme une charge supplémentaire mais comme un investissement dans le partage de connaissances, la construction d’une autorité sectorielle et surtout la constitution d’un patrimoine culturel numérique territorial. Cela implique donc une organisation différente des temps de travail. Et avec les publics, on peut confier à des personnes la mission d’être les « journalistes » de l’activité à laquelle elles participent par exemple.
L’obsession de la régularité de publication, héritée des logiques médiatiques, dessert souvent les institutions culturelles. Publier quotidiennement des contenus superficiels dilue l’impact éditorial et épuise les équipes. Mieux vaut espacer les publications et les déposer dans le site web institutionnel, en privilégiant la profondeur et la qualité. Par contre, travailler à mettre en confiance les publics pour publier par elles et eux-mêmes.
Un article de fond mensuel, fruit d’un véritable travail de recherche et d’écriture, aura plus d’impact durable que trente posts quotidiens, par exemple. Ces contenus substantiels peuvent être déclinés : l’article principal sur le site, des extraits choisis pour LinkedIn, des citations mises en forme pour les personnes qui souhaiteraient les partager. Cette approche de « contenu souche » maximise l’investissement éditorial initial.
La profondeur éditoriale permet aussi de toucher des publics plus engagés. Les amateur·rice·s éclairé·e·s, les chercheur·euse·s, les journalistes spécialisé·e·s recherchent des contenus fouillés qu’elles et ils ne trouvent pas ailleurs. En devenant la référence sur des sujets pointus, l’institution construit une autorité éditoriale que les algorithmes des réseaux sociaux ne peuvent pas éroder.
L’architecture de l’information sur les sites institutionnels détermine largement leur capacité à être trouvés et utilisés. Un contenu excellent mais mal structuré et mal indexé restera invisible. Les institutions doivent investir dans une architecture d’information rigoureuse : taxonomies cohérentes, métadonnées complètes, URLs pérennes, maillage interne logique.
Le référencement naturel (SEO) ne doit pas être vu comme une technique marketing mais comme un service rendu aux publics. Des titres descriptifs, des résumés structurés, des mots-clés pertinents facilitent la découverte des contenus par les personnes qui les cherchent. Cette rigueur éditoriale bénéficie autant aux moteurs de recherche, aux intelligences artificielles (GEO), qu’aux utilisateur·rice·s humain·e·s.
La pérennité des URLs constitue un enjeu souvent négligé. Combien de liens vers des ressources culturelles aboutissent à des erreurs 404 après une refonte de site ? Garantir la stabilité des adresses web, mettre en place des redirections lors des changements, maintenir des archives accessibles : ces pratiques techniques conditionnent la capacité des contenus institutionnels à rester des références durables dans l’écosystème numérique.
Les institutions culturelles ont tout à gagner à recentrer leur stratégie numérique sur la production de contenus de référence plutôt que sur une présence sociale dispersée. En construisant une autorité éditoriale solide et en permettant l’appropriation de leurs contenus, elles créent les conditions d’une diffusion organique plus efficace que toute stratégie de community management. Cette approche demande de renoncer à l’illusion du contrôle sur la circulation des contenus pour embrasser la richesse des réappropriations créatives.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.