Sur le rôle des artistes

22 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le rôle politique de l’artiste n’est jamais neutre. Qu’il le veuille ou non, sa position sociale et ses choix esthétiques reflètent un engagement, conscient ou inconscient, dans la vie de la cité. Le conscientiser et le préciser permet de mieux mener les projets culturels, à tous les niveaux.

Des rôles souvent inconscients

À quoi sert un artiste ? Comment se représente-t-il dans l’espace social ? Quelle place politique occupe-t-il dans le monde ? Et d’ailleurs, faut-il qu’un artiste ait une place politique dans le monde ?

Certains artistes défendent, par exemple, que leur travail n’est qu’esthétique et vise une perfection plastique, théâtrale ou musicale, et qu’ils n’ont rien à faire des considérations politiques, se déclarant ainsi absolument apolitiques. C’est leur vision des choses. Mais en réalité, un artiste, par exemple un compositeur de musique classique qui dit n’avoir aucune considération politique, souhaitera que sa musique soit jouée et entendue par le plus grand nombre. Il voudra donc entrer dans le système de la hiérarchie culturelle, que ce soit dans le secteur commercial ou public, pour être reconnu, édité, joué, diffusé et éventuellement gagner sa vie. Ainsi, celui qui croyait ne pas être engagé politiquement se retrouve en réalité dans l’engagement politique inconscient mais très clair de la reproduction bourgeoise. En se concentrant uniquement sur son objet artistique sans penser aux critères d’inscription sociale de son œuvre, mais en ayant une attente de légitimation dans un système hiérarchique, il est de facto dans un positionnement politique.

On pourrait m’objecter que je porte un jugement un peu expéditif, mais c’est précisément le rôle de la sociologie que d’explorer les forces agissantes et les enjeux dans lesquels se trouvent pris les êtres humains dans une société, dont ils ne sont pas conscients eux-mêmes.

Conscientiser pour l’avenir

Je crois, et c’est l’objet de cet article, qu’il est important pour un artiste d’être plus conscient de son positionnement. Cela est utile d’une part pour son bien-être, ainsi que pour trouver sa juste place dans le monde tel qu’il souhaite le voir, et d’autre part pour contribuer à dessiner l’avenir du secteur artistique et culturel. Les choix et les politiques culturelles, qu’elles soient publiques ou privées, seront influencés par des artistes positionnés plus clairement, permettant ainsi de faire évoluer les institutions. Le monde de l’art et de la culture est un monde d’interaction entre différents acteurs, et chacun y a sa part, y compris les artistes.

Je ne dis pas que tous les artistes doivent absolument conscientiser leur place sociale, mais je pense que ceux qui le font sont très utiles aux autres et au futur d’un rôle essentiel de la culture. Nous avons tous constaté que la culture a été jugée non essentielle pendant la période Covid, alors même que les pratiques culturelles, via le numérique, ont été le principal ciment qui a permis aux êtres humains de continuer à exister en tant qu’humains, en faisant partie d’un groupe social.

Les trois rôles des artistes

Prenons l’exemple d’un plasticien qui souhaite absolument que ses œuvres soient présentes dans l’espace public. Sans le savoir, il est porteur de valeurs de démocratisation culturelle. Il souhaitera, par exemple, comme Jean Dubuffet, que ses œuvres soient visibles, accessibles et compréhensibles de façon sensible par tous. Dans les formes mêmes de l’art, il y aura une volonté d’accessibilité, ce qui n’est absolument pas de la démagogie, mais une approche exigeante artistiquement.

Prenons un autre exemple : un artiste qui ne fait que des spectacles participatifs, des résidences dans des quartiers, qui co-écrit des spectacles avec les habitants et joue chez eux. Cet artiste se laisse transformer par le contexte dans lequel il se trouve inscrit, à l’écoute des cultures des personnes avec lesquelles il travaille. Il crée des espaces d’échange à partir desquels des œuvres artistiques exigeantes sont produites. Là, on est vraiment dans une démarche de démocratie culturelle, soutenue par les droits culturels.

On voit bien dans ces trois modèles d’artistes que je viens de décrire qu’il y a trois positionnements politiques différents. Je ne mets pas de hiérarchie entre les trois, ce n’est pas le sujet ici. Mais je pense qu’il est utile de positionner les choses.

Les vécus légitimes des artistes

Prenons le cas du spectacle vivant : il y a, de la part des politiques culturelles, une injonction importante à ce que l’art et la culture touchent le plus possible de « publics ». Beaucoup d’artistes, par exemple dans le domaine du théâtre, vivent cette injonction comme une contrainte avec laquelle ils ne se sentent pas à l’aise. Ils doivent faire un certain nombre d’heures d’action culturelle, accompagner des publics, faire des ateliers pour des enfants, etc., et le vivent mal. J’ai déjà entendu parler par certains artistes de « Travaux d’intérêt général de la culture »… Mais à contrario, certains artistes sont très à l’aise avec ces actions culturelles et y prennent beaucoup de plaisir et surtout du sens dans leur travail en tant qu’artiste.

C’est une obligation politique légitime, mais pour les artistes qui ne sont pas à l’aise avec cela, c’est dommage, à la fois pour eux et pour les personnes auxquelles ils s’adressent, qui sentent bien que tout cela est forcé. Sans le vouloir, ces artistes portent un mépris de classe basé sur des critères culturels très brutaux. Ils s’adressent à des personnes auxquelles ils ne s’intéressent pas vraiment, et par manque de temps, ils leur présentent le spectacle ou leur font vivre une petite expérience avant ou après la représentation. Bien des artistes se sentent mal à l’aise dans ces dispositifs d’interaction, ayant l’intuition d’être pris dans un système de domination postcoloniale, dont ils sont les agents, ne serait-ce que par la couleur de leur peau et celle des personnes auxquelles ils s’adressent.

À l’inverse, certains artistes préféreraient faire juste leur spectacle, assumant que leur spectacle s’adresse à des personnes bourgeoises. Pourquoi pas ? Ce n’est pas interdit. D’autres artistes, en revanche, se sentent à l’aise dans l’improvisation et le partage riche avec des publics, faisant des résidences longues dans des quartiers, des entreprises ou des structures sociales. Ils inventent avec les personnes, s’intéressent aux autres, partagent leur culture et cheminent vers des créations artistiques qui ont un sens profond du lien. Ces artistes ne se sentent pas à l’aise avec la « grande » représentation ou l’objet esthétique parfait qu’on leur demande dans le théâtre. Ils préféreraient passer tout leur temps à improviser avec des personnes. Le problème est que pour que ces actions sociales puissent avoir lieu, il faut la légitimation du « vrai » spectacle auquel on va emmener les personnes. Ces artistes sont clairement dans des démarches de démocratie culturelle soutenues par les textes sur les droits culturels, qui sont officiels en France, mais ne peuvent pas pleinement être artistes à l’endroit où ils le souhaitent.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Si je pose ce sujet, c’est que je crois que, pour les uns et pour les autres, si nous étions plus clairs sur nos postures et nos positionnements artistiques diversifiés, nous pourrions construire des contextes futurs de diffusion de l’art et de la culture plus propices à l’émancipation des personnes auxquelles nous nous adressons, ainsi que des artistes et des encadrants du système culturel.

On pourrait m’objecter que le système de démocratisation culturelle français est justement fait pour donner accès à des personnes qui n’auraient jamais eu accès à une culture légitime. On a des exemples de personnes qui, grâce à ce système, ont pu sortir de leur classe initiale pour atteindre d’autres classes socio-culturelles. C’est le même projet républicain que celui de l’école, qui dit qu’elle est faite pour que des personnes puissent sortir de leur classe initiale pour se hisser dans le système de hiérarchie socio-culturel républicain, grâce à l’accès démocratique à la connaissance. C’est vrai, mais cela concerne un tout petit nombre de personnes, celles qui réussissent à se formater au code du système de domination bourgeois. Pour la majorité des autres qui ne rentrent pas dans ces codes, l’école est un système d’exclusion sociale, de ségrégation extrêmement net, efficace et brutal. Il ne le fait pas avec bienveillance, car les critères de sélection sont des visions extrêmement limitées de l’intelligence et des compétences humaines. C’est malheureusement ce que le système d’organisation scolaire produit, malgré toutes les bonnes intentions du corps enseignant.

Dans le système d’organisation de la culture publique en France, c’est le même type de processus : pour les quelques-uns qui auront pu accéder à une autre classe sociale, la majorité des jeunes forcés d’aller dans les institutions culturelles en seront dégoûtés à vie et auront bien compris que ces lieux ne les accueilleront jamais avec bienveillance. Il y a donc une exclusion de ces personnes de ces systèmes.

Je sais qu’on va immédiatement objecter à ce que je postule ici, qu’il n’y a que des bonnes intentions et qu’il est facile de disqualifier les bonnes intentions des professionnels. Mais je ne veux disqualifier aucune intention. Je veux simplement préciser que l’art et la culture relèvent de fonctionnements sociaux et qu’il ne faut pas être hypocrite à ce sujet. Il me semble utile de se positionner plus clairement dans ces systèmes sociaux, afin que chacun puisse y trouver sa juste place, son émancipation, et que les politiques publiques puissent évoluer dans le sens des objectifs qui leur sont donnés par les textes de loi. C’est d’une évaluation des résultats des politiques dont je parle, en étant centré ici sur le rôle des artistes et la manière dont ils se représentent eux-mêmes.

Je ne dis pas non plus que tous les artistes doivent forcément avoir une réflexion politique approfondie. Mais les artistes ont leur rôle à jouer, car le système artistique et culturel se constitue de tous ces acteurs, et les artistes ont évidemment pleinement leur rôle. Même si certains ne souhaitent pas s’engager dans ces réflexions, le fait que d’autres le fassent pourra absolument servir à tout le monde.

Pour une diversité assumée des postures des artistes

La question que je pose est donc celle du rôle des artistes aujourd’hui. En d’autres termes, qu’est-ce qu’être artiste de nos jours et comment se positionner ? Faut-il se concentrer sur des enjeux esthétiques ou sur des enjeux politiques, c’est-à-dire sur la vie de la cité ?

Lorsque nous parlons de la qualité des œuvres, nous adoptons souvent une perspective purement esthétique, à la manière de Malraux. Cependant, il est important de reconnaître que certains artistes souhaitent explorer d’autres dimensions, mais se sentent limités par cette légitimation centrée sur l’esthétique.

Nous pourrions envisager une « esthétique de la relation » ou une « esthétique politique », où le critère esthétique serait repositionné à l’endroit des relations humaines et sociales, vues comme une forme d’art. Si l’on se référence à John Dewey (l’art comme expérience), on peut vraiment envisager une mutation de la définition de l’esthétique, vers une nouvelle anthropologie de l’art, tout comme la discipline du design a dépassé l’objet pour aller vers les expériences (qui se situe désormais au cœur des industries modernes, avec l’UX Design ou design d’expérience).

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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