Vers un secteur culturel distribué

18 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Et si les cultures numériques nous montraient comment construire du commun par la distribution plutôt que par la centralisation ? Cette hypothèse invite à repenser l’éparpillement culturel non comme une menace mais comme une opportunité.

Le numérique comme laboratoire d’une nouvelle grammaire du commun

Les plateformes numériques semblent avoir réussi un pari audacieux : créer du sens partagé à partir d’une diversité vertigineuse. YouTube héberge des milliards de vidéos dans toutes les langues, sur tous les sujets imaginables. TikTok voit coexister danse africaine traditionnelle et physique quantique, recettes de grand-mère et activisme politique. Cette apparente cacophonie produit pourtant des communautés vivantes, des apprentissages profonds, des transmissions efficaces.

Pourrait-on y voir une leçon ? Ces espaces suggèrent que la diversité n’est peut-être pas l’ennemie du commun mais sa condition même. Plus il y aurait de contenus différents, plus chacun·e pourrait trouver sa place, son chemin, ses pair·es. Le commun n’émergerait alors pas d’une uniformisation par le haut mais d’une multitude de connexions horizontales entre des éléments hétérogènes.

Cette hypothèse interroge l’approche traditionnelle du secteur culturel public, héritée d’une vision où il fallait « élever » le peuple vers une culture légitime unique. Et si le numérique nous montrait que le commun pourrait se construire par agrégation de singularités, non par imposition d’un modèle ? Wikipédia n’a pas un style unique mais des millions de voix qui convergent grâce à des protocoles partagés - une piste peut-être à explorer pour le secteur culturel.

L’interopérabilité comme philosophie potentielle

L’interopérabilité pourrait être plus qu’une question technique. On pourrait y voir une philosophie permettant à des systèmes différents de communiquer sans perdre leur spécificité. Dans le monde numérique, elle s’incarne dans des standards ouverts, des API publiques, des formats libres qui permettent la circulation sans uniformisation.

Et si le secteur culturel adoptait cette philosophie ? Cela pourrait signifier abandonner la tentation du système centralisé, de la plateforme unique qui gérerait tout. L’expérience suggère que ces cathédrales numériques deviennent souvent des espaces de pouvoir problématiques. Ne serait-il pas plus pertinent de penser archipel : des îlots autonomes reliés par des ponts légers ?

Cette approche pourrait prendre des formes concrètes :

  • Des protocoles de documentation partagés permettant à chaque projet culturel de raconter son histoire dans un format réutilisable
  • Des licences ouvertes systématiques pour toutes les productions financées par l’argent public
  • Des standards de métadonnées facilitant la découvrabilité transversale des contenus
  • Des APIs ouvertes pour que les données culturelles publiques puissent irriguer d’autres espaces

Faire commun par la méthode : une hypothèse à explorer

Les communs numériques semblent avoir saisi quelque chose d’essentiel : l’unité pourrait venir non du contenu mais de la méthode. Wikipédia ne prescrit pas ce qu’il faut écrire mais comment écrire ensemble. Les logiciels libres ne dictent pas les fonctionnalités mais les processus de contribution.

Cette approche pourrait-elle résoudre l’apparente contradiction entre diversité et cohérence ? On pourrait imaginer une explosion de projets culturels dans les entreprises, les hôpitaux, les transports, tout en construisant du commun si ces projets partageaient certaines méthodes :

  • La documentation ouverte comme pratique fondatrice ? Chaque projet, où qu’il naisse, pourrait documenter publiquement ses processus, ses apprentissages, ses échecs. Non pas dans une logique de contrôle mais de partage. Cette documentation deviendrait peut-être elle-même œuvre culturelle, témoignage sensible autant que transmission pratique. Elle pourrait utiliser les outils du web (blogs, wikis, réseaux sociaux) pour créer une mémoire collective distribuée.
  • Les récits d’expérience comme nouveaux formats artistiques ? Le numérique a popularisé des formes narratives hybrides qui pourraient nous inspirer. Ces formats courts, modulaires, partageables, permettraient de raconter la culture en train de se faire. Ils pourraient transformer chaque participant·e en narrateur·rice potentiel·le.
  • Les communautés de pratique comme nouvelles institutions fluides ? Plutôt que des structures rigides, on pourrait imaginer des réseaux souples de praticien·nes qui échangent, s’entraident, co-créent. Ces communautés pourraient pratiquer ce qu’on pourrait appeler l’hospitalité numérique : accueillir les nouveau·elles venu·es, documenter pour les absent·es, archiver pour les futur·es.

Esquisses pour un secteur culturel distribué

  1. Des « résidences distribuées » à expérimenter ?
    On pourrait imaginer des formats légers où un·e artiste devient « résident·e distribué·e » non pas d’un lieu mais d’un territoire, avec pour mission de révéler et documenter les cultures qui s’y trouvent déjà. Le livrable ne serait pas une œuvre surplombante mais peut-être une cartographie sensible, publiée en ligne, des pratiques culturelles existantes. L’artiste pourrait devenir facilitateur·rice de l’expression culturelle des habitant·es eux·elles-mêmes.
  2. Des « APIs culturelles territoriales » à construire ?
    Chaque territoire pourrait peut-être développer une API ouverte recensant tous les projets culturels, qu’ils soient institutionnels, associatifs, entrepreneuriaux ou citoyens. Cette API ne serait pas un simple annuaire mais pourrait devenir un flux vivant, alimenté directement par les acteur·rices. Elle permettrait peut-être des croisements inédits, des découvertes fortuites, des collaborations improbables.
  3. Des « tisseur·euses de liens » à former ?
    On pourrait envisager de nouveaux profils professionnels, ni pur·es artistes ni pur·es technicien·nes, mais passeur·euses capables de créer des ponts entre mondes séparés. Ces professionnel·les pourraient accompagner la documentation distribuée, faciliter les connexions horizontales, animer des communautés de pratique hybrides.
  4. Un « droit à la mémoire partagée » à instituer ?
    Tout projet financé par l’argent public pourrait inclure non seulement un droit mais peut-être une invitation à la documentation partagée. Cette documentation ne serait plus vue comme une contrainte administrative mais pourrait devenir une part essentielle du projet, financée et valorisée comme telle. Les participant·es auraient accès aux traces de leur participation, pourraient contribuer au récit collectif, réutiliser les contenus produits.
  5. Des « fabriques de récits distribués » à imaginer ?
    Des dispositifs légers pourraient aller capturer les récits culturels là où ils se vivent sans se dire. Ces récits, assemblés sur des plateformes ouvertes, construiraient peut-être progressivement une autre géographie culturelle, plus inclusive et vivante.

L’antifragilité par la distribution : une piste à creuser ?

La distribution pourrait-elle rendre le secteur culturel plus antifragile, au sens où l’entend Nassim Nicholas Taleb ? Un système distribué pourrait avoir cette propriété remarquable : les chocs qui fragilisent certains nœuds renforcent l’ensemble par apprentissage collectif. Si un projet échoue, sa documentation permet aux autres d’apprendre. Si une crise survient, la diversité des approches augmente les chances qu’une solution émerge.

Cette antifragilité passerait peut-être par :

  • L’acceptation de l’erreur comme matériau d’apprentissage
  • La documentation des échecs autant que des réussites
  • La multiplication des petites expérimentations plutôt que les grands plans
  • La construction de réseaux redondants plutôt que de structures uniques

La confiance dans l’intelligence collective : un pari nécessaire ?

Le plus difficile dans cette transformation pourrait être d’accepter de lâcher prise. Les institutions culturelles ont été construites sur l’idée qu’elles savaient ce qui était bon pour le public. Et si le numérique nous invitait à parier sur l’intelligence distribuée, sur les savoirs qui émergent des interactions plutôt que des prescriptions ?

Cette confiance ne signifierait pas abandonner toute exigence. Les communs numériques les plus réussis ont des règles, mais ces règles sont négociées collectivement, évolutives, transparentes. Elles visent à permettre la coexistence productive des différences plutôt qu’à imposer une norme unique.

Une proposition ouverte pour continuer à penser ensemble

Ces hypothèses ne prétendent pas proposer une vérité mais ouvrir des pistes. L’erreur serait peut-être de vouloir définir a priori ce que devrait être le commun culturel. Les cultures numériques nous suggèrent que le commun émerge, il ne se décrète pas. Il naît de la mise en relation de diversités qui trouvent, chemin faisant, leurs résonances et leurs complémentarités.

L’éparpillement du secteur culturel pourrait n’être vertueux qu’à certaines conditions : documenter nos expériences avec générosité, ouvrir nos méthodes à la discussion, tisser des liens horizontaux sans hiérarchie préétablie, accueillir l’imprévu comme une richesse. C’est peut-être en cultivant ces pratiques que nous construirons une culture véritablement commune.

Le numérique n’est ni la solution ni le modèle à copier. Il nous offre peut-être simplement une inspiration : on pourrait faire société autrement, la diversité pourrait être une force quand elle s’accompagne d’outils de mise en relation, la culture n’aurait peut-être pas besoin de cathédrales mais de réseaux vivants. À nous d’inventer, d’expérimenter, d’apprendre ensemble les formes concrètes de cette nouvelle donne culturelle.

Cette transformation inviterait à une forme d’humilité créative : accepter de ne pas tout maîtriser, faire confiance aux processus émergents, documenter avec soin nos tâtonnements. C’est peut-être à ce prix que le secteur culturel distribué pourrait devenir non pas une dilution mais un enrichissement du commun, c’est-à-dire de l’émancipation de chacun·e, allant de pair avec une refondation de la démocratie dans notre nouvelle réalité.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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