Le secteur culturel subventionné traverse une crise de légitimité après avoir trahi ses valeurs démocratiques. Je crois qu’une refondation par l’évaluation sincère s’impose.
En ce milieu d’année 2025, on affirme volontiers que la culture est menacée en France, et c’est une réalité, comme on le constate sur la Cartocrise proposée par l’Observatoire des Politiques Culturelles) Pourtant, ce n’est pas la culture elle-même qui se trouve « en danger », mais bien un secteur professionnel spécifique : celui des acteurs culturels subventionnés par l’argent public. La culture privée, elle, se porte remarquablement bien, comme en témoigne la consommation toujours florissante sur les plateformes numériques.
Le secteur subventionné subit effectivement des choix politiques d’une condescendance morbide. Les professionnels de la culture s’indignent de ce traitement, eux qui se proclament porteurs de valeurs humanistes et démocratiques. Mais leur indignation sonne faux, quand on se souvient de leur comportement durant la crise Covid (2020-2022) : lorsque la démocratie fut attaquée, par l’instauration d’un régime juridique d’exception, comme en temps de guerre, alors que nous n’étions absolument pas en guerre, qu’ont fait ces défenseurs autoproclamés de la démocratie, de la liberté et de l’humanisme ? Ils ont obéi sans broncher aux mesures les plus liberticides, les plus destructrices pour la santé physique et mentale, relayant docilement les discours hypocrites des grands médias inféodés à un capitalisme scélérat, qui s’était saisi de l’opportunité de la peur, en l’agitant le plus fort possible, pour obtenir cette obéissance aveugle, qui a augmenté les richesses des plus riches à une vitesse jamais vue dans l’Histoire et produit des divisions et des blessures majeures dans la société et dans les âmes.
La collusion entre le pouvoir d’extrême centre en France et les forces capitalistes, génératrices de violence sociale, de domination et d’exclusion, c’est à dire l’exact opposé des valeurs démocratiques, qui dans le domaine artistique et culturel a osé prendre le risque de le dénoncer ? Combien furent-ils, parmi les professionnels de la culture, à refuser une obéissance coupable ? Combien ont résisté à la stigmatisation des « non-vaccinés », alors qu’aucune preuve n’établissait leur dangerosité supposée, le consensus scientifique ayant d’ailleurs été forcer d’admettre après-coup que les décideurs savaient dès le départ que ces vaccins ne protégeaint pas de la transmission ? Après une telle soumission à des décisions absurdes et anticonstitutionnelles, comment peuvent-ils encore prétendre défendre le respect de l’autre, l’inclusion et la démocratie ?
Les rares contestataires, ces « dangereux anarchistes » qu’on qualifiait de complotistes mais qui étaient en réalité des résistants, furent ostracisés par leurs pairs, tous soucieux de préserver leurs subventions et de ne pas froisser le pouvoir en place, fut-il despotique, brutal et incohérent (ce sont les techniques classiques pour obscurcir le jugement et mettre en place des lotalitarismes, comme le documente de façon si limpide Victor Klemperer dans LTI, la langue du IIIe Reich, 1947). Face à cette obéissance servile aux ordres les plus aberrants, cette abdication de toute pensée politique critique, j’avais pris conscience à l’époque d’une réalité cruelle : si ce secteur, qui devrait être à l’avant-garde de l’attention à l’autre et du soin démocratique, capitule si facilement face à l’arbitraire, alors il scie lui-même la branche sur laquelle nous reposons tou·te·s. Il entérine sa soumission volontaire à n’importe quel diktat futur. Et… « tout le monde s’en fout ».
La culture fut déclarée « non essentielle ». Quelques voix s’élevèrent, certes, mais où furent les actes ? Qui prit le risque de maintenir des lieux ouverts, face à l’incohérence des décisions de fermetures, pour continuer à le public en appliquant, si nécessaire, des mesures sanitaires raisonnables, comme ce fut le cas en Belgique de façon collective pour les Centres Culturels et pour le milieu de la librairie en France ? En collectif, on est forts politiquement. Il n’y eut personne ou presque en France, et ceux qui s’y sont risqués furent le plus souvent stigmatisés comme des « complotistes d’extrême droite », ce qui n’était absolument pas le cas. La servitude n’est que volontaire, ne l’oublions pas (La Boétie, 1577). Le secteur culturel signa ainsi son acte de soumission, refusant de se mobiliser contre le totalitarisme politique et intellectuel à l’œuvre. Sa conscience politique collective fut simplement absente, par crainte des sanctions je pense, car à part quelques extrémistes convaincus du bien fondé de ces mesures liberticides, la plupart n’en pensaient pas moins, mais ne prenaient pas le risque de leurs intuitions, restant dans le confort de leur peur pour justifier leur inaction et éviter la trop grande disonance cognitive entre leurs valeurs et leurs actes.
Les responsables politiques ont parfaitement compris la leçon : ce pacte d’obéissance signé dans le sang leur donnait carte blanche pour transformer le milieu culturel en simple variable d’ajustement politique et budgétaire, qui ne pouvait être qu’aux ordres, ou alors ne pas être.
Malgré la dureté de mon constat, je ne juge personne individuellement. La peur demeure la pire des conseillères, et beaucoup, animés de bonnes intentions, ont trahi leurs valeurs, aveuglés qu’ils étaient par la peur entretenue, en se soumettant inconditionnellement au totalitarisme sanitaire, ce biopouvoir que Michel Foucault avait si bien analysé quarante ans plus tôt. La première des luttes, c’est la lutte contre la peur ; ce n’est pas de l’inconscience, c’est de l’ancrage en soi et du pouvoir d’agir lucide. Et c’est aussi bien meilleur pour la santé publique, grâce à la responsabilisation et non à l’infantilisation, quoi qu’en disent les despotes capitalistes !
Il n’est cependant jamais trop tard pour se remettre en question et œuvrer à restaurer le sens démocratique des arts et de la culture. Je reste optimiste, et c’est le sens de ma prise de parole ici. Face à des responsables politiques désormais décomplexés et certains de leur domination absolue, une seule voie s’offre à nous : nous remettre en question, et être pédagogues vis à vis de ces mêmes responsables politiques, travailler à dialoguer avec eux plutôt que les insulter, chercher à se mettre à leur place. Car nous avons beau jeu de les critiquer, nous avons une grande part de responsabilité dans leurs actes, qui sont aujourd’hui il est vrai injustes, tout comme ceux d’il y a 5 ans. Si nous avions résisté aux incohérences manifestes pendant la période Covid, si nous avions collectivement lutté contre nos peurs pour pouvoir faire front ensemble, ils auraient su que nous étions forts, et prêts à tout pour faire respecter les droits humains, ce qui est la mission de laquelle nous sommes redevables non pas aux élus, mais bien aux citoyens eux-mêmes.
Nous devons refonder une perspective véritablement démocratique pour nos actions. Cela implique de repenser radicalement nos projets culturels, de déconstruire les systèmes de privilèges et la domination symbolique qu’exercent les artistes sur des spectateurs réduits au silence. Pensons notamment à ces jeunes publics, ces enfants contraints d’assister à des spectacles moralisateurs qui ne les concernent pas, où ils s’ennuient et se voient stigmatisés s’ils ont quelque idée idée divergente ou manifestent leur désintérêt.
Les droits culturels exigent que nous reconnaissions par nos actes toute sa dignité à chaque personne, que nous repensions sa place dans la rencontre avec les œuvres. Voilà ce qu’il faut évaluer : non pas nos actions auto-glorifiées, mais le respect réel de la dignité des publics. Cette évaluation doit être sincère, partagée entre pairs, nourrie d’une réflexion profonde sur la refondation de l’action culturelle. Des textes fondateurs comme L’art comme expérience de John Dewey (1934) peuvent éclairer et soutenir cette démarche.
Reconnaissons aussi que les pratiques culturelles populaires sont massives et légitimes. Parler de « déchéance de citoyenneté culturelle » pour les « publics » non touchés par les institutions culturelles publiques est une imposture : ces citoyens consomment Netflix et Spotify, fréquentent TikTok et YouTube, autant d’espaces culturels privés, certes, mais culturels néanmoins. Ils participent à bien des rituels culturels sur leurs territoires, qui ne sont pas légitimés par les « professionnels » de la culture. Pourquoi ces pratiques seraient-elles qualitativement inférieures à celles qui sont proposées dans les espaces culturels subventionnés ? Selon quels critères ? Cette hiérarchisation révèle une posture de domination insoutenable. Nous ne sommes pas meilleurs que les acteurs privés et que les pratiques autonomes ; nous sommes simplement différents.
Au lieu de mépriser ces pratiques, intégrons-les à notre réflexion. Inventons d’autres formes de rencontre, sans jugement condescendant, dans le respect authentique des droits culturels de chacun. Durant la crise Covid, les pratiques culturelles numériques ont explosé, mais les acteurs subventionnés y ont peu participé. Quelques initiatives louables ont certes émergé, mais sans travail politique de fond ni différenciation anthropologique par rapport aux propositions privées. Et malheureusement, depuis la fin de la crise, ces expérimentations numériques ont d’ailleurs quasiment disparu du paysage culturel subventionné.
L’évaluation sérieuse de nos projets devient cruciale. Documentons les processus, intéressons-nous aux parcours individuels, non plus des publics abstraits mais des personnes singulières. Racontons ces cheminements, identifions ce qui distingue fondamentalement ce que nous proposons des pratiques culturelles privées et autonomes, quels processus de rencontres singulières autour de l’art nous proposons. Faisons récit de cela, de façon sincère, en intégrant aussi nos apprentissages, nos erreurs, nos cheminements et remises en question, au service des citoyens. Alors seulement les responsables politiques comprendront la valeur de nos actions et cesseront de les balayer d’un revers de main. Soyons pédagogues avec eux, ouvrons le dialogue, et s’ils ne veulent pas nous écouter, persévérons.
Efforçons-nous de comprendre la logique de ceux qui prennent ces décisions destructrices, plutôt que de « résister » d’une façon désordonnée qui valide notre impuissance et notre fragilité. Travaillons avec nos « publics » et non plus pour eux, refondons de véritables espaces démocratiques autour de la création, laissons-nous enrichir par les autres, pour retisser du lien. Rouvrons-nous, vraiment. Et comme dans tout soin, qu’il soit médical, psychique ou artistique, intéressons-nous aux causes plutôt qu’aux symptômes, œuvrons de façon préventive, si l’on peut le dire ainsi. À nous, qui nous sentons exclus et stigmatisés par ces responsables politiques, de faire preuve de tolérance et de renouer le dialogue avec nos agresseurs. Puisqu’ils en sont manifestement incapables, accomplissons ce travail à leur place, travaillons pour deux et même pour trois, en incluant les « publics » dans nos démarches d’évaluation, en approfondissant donc notre lien avec toutes les personnes parties-prenantes du sujet, y compris les élus. Car la culture, dans son sens anthropologique, ne disparaîtra jamais, elle est ce qui tisse la toile de nos vies.
Cette crise représente, comme beaucoup le reconnaissent, une opportunité de refondation. Plaçons l’évaluation volontaire et sincère au cœur de tous nos projets. Prenons le temps et l’espace nécessaires pour nous remettre en question, afin de servir authentiquement la démocratie plutôt que de perpétuer la reproduction bourgeoise d’un système de domination auquel les artistes participent pleinement. Michel Schneider l’avait brillamment démontré dans La Comédie de la culture (1993) : le milieu culturel défend trop souvent tout sauf la démocratie, en prétendant le contraire. Sans une transformation profonde de ses méthodes et de sa posture démocratique, le secteur culturel subventionné paiera un prix exorbitant pour son aveuglement.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.