Le besoin d’intelligence

Quand les machines nous libèrent du fardeau de la pure rationalité.

8 septembre 2025 Benoît Labourdette  5 min

En septembre 2025, alors que s’annoncent de nouveaux supercalculateurs d’IA, je me pose une question : si les machines deviennent nos prothèses cognitives, que reste-t-il de spécifiquement humain à cultiver ?

L’industrialisation de l’intelligence

En ce mois de septembre 2025, de rentrée des classes, les annonces se multiplient concernant l’arrivée de nouvelles machines intelligentes. L’armée française s’apprête à ouvrir un supercalculateur d’intelligence artificielle en région parisienne, à Suresnes au Mont-Valérien. Un centre de données dédié à l’IA verra bientôt le jour en Seine-et-Marne. Un supercalculateur européen ouvre ses portes en Allemagne, près de Cologne, équipé de 24 000 puces H200 NVIDIA, capable d’entraîner des modèles de langage comparables à ChatGPT. L’Éducation nationale elle-même annonce une intelligence artificielle pour le corps enseignant.

Ces annonces ne concernent pas l’embauche d’armées d’ingénieur·e·s brillant·e·s, mais bien la fabrication d’intelligences machiniques, qui sont devenues nécessaires à la compétition industrielle. L’être humain se trouve aujourd’hui contraint, pour maintenir sa capacité d’échange et d’apport aux autres, fonction sociale avant d’être économique, de s’appuyer sur ces intelligences artificielles. Si les États soutiennent massivement ces investissements, au prix de conséquences écologiques préoccupantes, c’est que le besoin d’intelligence se déplace progressivement de l’humain vers la machine.

C’est très étrange, et c’est arrivé si vite, mais cette réalité s’impose à tout le monde, y compris aux plus ardent·e·s critiques de l’IA qui, paradoxalement, utilisent aussi ces outils, parfois même sans s’en rendre compte. Pour que ces intelligences existent, il faut bien les construire, et cela se passe à l’échelle industrielle. Alan Turing écrivait en 1950 dans son article fondateur « Computing Machinery and Intelligence » : « Nous ne pouvons espérer voir les machines rivaliser avec les êtres humains dans tous les domaines purement intellectuels qu’après un temps considérable. » Ce temps est advenu.

Le miroir troublant de nos outils

Je pense au TGV, si pratique malgré les légitimes oppositions écologiques qu’il a suscitées lors de la construction de ses lignes. J’ai croisé un jour Pierre Rabhi dans un TGV, il n’avait pas honte d’y être, lui qui aurait pu manifester contre la destruction des écosystèmes causée par ces tracés. Nous utilisons les autoroutes sans les aimer, parce qu’elles nous permettent d’arriver plus vite à destination. Nous naviguons sur Internet, opéré principalement par des multinationales américaines dont nous ne partageons pas nécessairement les valeurs.

Ces outils, la route, le train, Internet, semblaient n’être que des instruments. Ils n’étaient pas en miroir de nous mêmes. L’intelligence artificielle, elle, nous trouble davantage car son objet n’est plus le déplacement ou la communication, mais le raisonnement lui-même. Pourtant, la Pascaline, première calculatrice construite par Blaise Pascal en 1642 après cinq ans d’efforts, remplaçait déjà une part de l’intelligence humaine. Car il faut de l’intelligence pour calculer, même si c’est une intelligence que nous pouvons qualifier de technique.

Les intelligences artificielles restent techniquement des outils, mais des outils qui semblent nous faire concurrence dans notre essence. Nous nous comparons à elles, nous nous demandons si elles sont plus ou moins intelligentes que nous. Gilbert Simondon, dans Du mode d’existence des objets techniques (1958), décrivait déjà bien cette confusion : « L’être humain a tellement joué le rôle de l’individu technique qu’il ne peut plus, sans se sentir frustré·e, laisser cette place à la machine. » Le tort est là, et le pas a été franchi : nous ne supprimerons pas plus les IA que nous n’avons supprimé les TGV ou Internet.

L’intelligence n’est plus notre monopole

Ces intelligences machiniques peuvent traiter plus de données que nous, raisonner plus vite, tout comme une calculatrice nous fait gagner du temps de calcul. L’intelligence artificielle nous fait gagner du temps de raisonnement, de recherche de références, de synthèse, de rédaction, etc.. Il devient donc essentiel pour nous autres humain·e·s de distinguer notre intelligence de celle des machines, pour pouvoir continuer à être des êtres humains. Et en effet, ce ne sont pas les mêmes formes d’intelligence, et nous devons cultiver la spécificité humaine, qui n’est plus l’intelligence pure.

Nous avons pu croire que l’intelligence nous caractérisait. Je pense qu’il est temps de reconnaître que ce qui nous caractérise, c’est la sensibilité, l’empathie, la fantaisie, la sérénité, l’oubli, l’imprécision, la vision décalée des choses, etc. Comme le disait bien Maurice Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception (1945) : « Le corps est notre moyen général d’avoir un monde. » Notre rapport au monde passe par notre corporéité sensible, non par la pure « computation ».

Donc, nous n’avons plus le monopole de l’intelligence. Nous connaissions depuis longtemps l’intelligence des animaux, Frans de Waal l’a si bien documentée dans Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? (2016). Nous avons découvert plus récemment l’intelligence des plantes, et désormais il y a l’intelligence des machines. Nous devons chercher ce que nous avons de spécifique en tant qu’humain·e·s. La créativité elle-même, qui nous semble nous caractériser, commence déjà à être concurrencée et le sera sans doute de plus en plus dans l’avenir. Mais peu importe : intéressons-nous à aujourd’hui et à ce que nous pouvons apporter au monde, qui n’est pas la pure intelligence computationnelle. Ne cultivons plus notre intelligence, cherchons à cultiver autre chose, qui soit vraiment proprement humain, notre pensée singulière.

L’intelligence sans l’humanité : une mise en garde historique

Je sais qu’on pourra me critiquer, crier au scandale en m’accusant d’inviter les gens à ne plus réfléchir, à se laisser dominer par les machines. Mais penser et raisonner, ce n’est pas la même chose. L’intelligence, c’est le raisonnement. Un raisonnement appliqué à des choix insensibles peut produire les pires horreurs.

Toute l’intelligence déployée pour construire la machine nazie, sa logistique implacable, son organisation méthodique, peut-on appeler cela de l’humanité ? Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem (1963), analysait précisément cette intelligence bureaucratique dénuée d’humanité, ce qu’elle avait nommé la « banalité du mal ». Il n’y a pas plus inhumain que ce projet, et pourtant il mobilisait beaucoup d’intelligence.

On comprend alors que ce qui fait notre humanité n’est pas notre intelligence. Nous possédons de l’intelligence, naturellement, mais ce n’est pas ce que nous devons prioritairement développer. Ce que nous devons cultiver, c’est notre ancrage dans l’humanité, notre respect pour l’autre, notre sensibilité, notre éthique, choses que les machines n’ont pas, car elles ne sont pas vivantes. Elles ont des capacités de raisonnement, mais elles ne sont pas des êtres vivants au même titre que nous. Cela pourra peut-être changer dans l’avenir, mais aujourd’hui, c’est encore cela.

Cultiver notre humanité singulière

Développons donc notre sensibilité, notre éthique, notre humanité, notre humanisme, notre respect inconditionnel pour l’autre qui nous fait face. Emmanuel Levinas, dans Totalité et Infini (1961), plaçait justement l’éthique comme philosophie première : « Le visage d’autrui est ce qui m’interdit de tuer. » C’est cette responsabilité éthique fondamentale qui nous constitue comme êtres humains, non notre capacité de raisonnement et de calcul.

Grâce à ces nouvelles intelligences, nous pourrons paradoxalement grandir en humanité. L’intelligence peut servir le pire, donc elle ne caractérise pas définitivement l’humanité. Ne cultivons pas l’intelligence pour elle-même, cultivons la sensibilité, l’éthique, l’empathie, la remise en question permanente, et surtout le respect inconditionnel de l’autre. Nous contribuerons ainsi à poser les bases d’un monde plus vertueux, aspiration que j’espère partagée par beaucoup.

Pour ce faire, nous aurons besoin d’intelligence, et puisque l’intelligence des machines surpasse la nôtre dans certains domaines, utilisons-la. Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), mettait en garde : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. » Mobilisons-nous donc pour que cette utilisation ne soit pas un désastre écologique. Soutenons les recherches sur l’énergie et la conception d’ordinateurs moins énergivores, par exemple.

L’enjeu n’est pas de renoncer à l’intelligence, mais de la remettre à sa juste place : un outil au service de notre humanité profonde, non une fin en soi. En acceptant que les machines prennent en charge une part du fardeau computationnel, nous nous libérons peut-être pour explorer enfin ce qui fait de nous des êtres véritablement humains : notre capacité à ressentir, à compatir, à créer du sens, de la pensée.

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