Nos vies numériques reposent sur des outils standardisés. Si ce conformisme simplifie l’usage, il nous expose à une perte de contrôle. Pensons un peu sur ce choix de société qui engage notre avenir collectif, plus qu’on le croit.
L’ensemble de nos activités humaines, ou presque, s’opère désormais via des outils et des réseaux numériques. Les traces que nous laissons, qu’il s’agisse de textes, d’images, de sons ou de vidéos, ainsi que leur exploitation, transitent par des systèmes informatiques. Prenez une mairie, par exemple. Pour fonctionner aujourd’hui, elle a besoin d’un service informatique cohérent et sécurisé, offrant à ses agent·e·s des outils de communication, de traitement de données et de stockage. Elle doit garantir la pérennité de ces informations, qui touchent à tous les aspects de la vie citoyenne : économique, juridique, et même artistique. Ce ne sont pas de simples archives ; c’est le monde vivant qui est opéré par les données.
Dans cet écosystème, tout le monde est logé à la même enseigne. Si nous possédons un téléphone portable, nous sommes soit lié·e·s à Apple, avec un compte obligatoire chez eux, soit nous utilisons Android, c’est-à-dire toutes les autres marques, et nous dépendons alors obligatoirement d’un compte Google. Cette pression à l’uniformité s’étend aux logiciels les plus basiques. Combien de fois ai-je vu des personnes incapables d’ouvrir un fichier au format ouvert .odt, simplement parce que leur logiciel Microsoft Word a longtemps été conçu pour ne lire que son propre format propriétaire ? Il est donc impossible d’envisager les solutions numériques de façon isolée. Le conformisme s’impose, non par choix délibéré, mais par effet de réseau, pour pouvoir simplement fonctionner les un·e·s avec les autres.
Ce que j’appelle ici « conformisme », c’est l’adoption passive des mêmes outils par tout le monde. Il faut le distinguer de ce que les technicien·ne·s nomment « interopérabilité ». L’interopérabilité est la capacité d’utiliser des outils différents, mais conçus pour dialoguer entre eux, pour échanger des données de façon simple, complète et pérenne. L’interopérabilité est un idéal de diversité et de liberté, mais le conformisme est une voie bien plus simple. En apparence du moins. Cela me rappelle la distinction que faisait Hannah Arendt entre le « comportement », qui est une réaction automatique et prévisible, et l’« action », qui relève d’une initiative consciente. Le conformisme relève du comportement, la souveraineté relève de l’action.
Adopter toutes et tous le même outil semble régler tous les problèmes : la compatibilité est assurée. Mais cette facilité nous place en situation de dépendance vis-à-vis de l’entité qui se cache derrière l’outil. Le plus souvent, il s’agit de multinationales américaines. De nombreuses collectivités, en France notamment, décident de déléguer l’ensemble de leur gestion informatique à une entreprise comme Microsoft. Ce faisant, elles acceptent que leurs données ne soient plus uniquement soumises aux lois françaises, mais aussi à des législations étrangères, ce qui est en contradiction avec nos cadres légaux. Heureusement, il y a une prise de conscience : une organisation sur deux a déjà écarté une solution informatique pour des raisons de souveraineté, comme la ville de Lyon récemment, qui a choisi de gérer l’ensemble de son informatique avec des logiciels libres, quittant Microsoft. Cela représente plus de travail.
Les avantages apparents de la délégation à Microsoft notamment sont nombreux. Cela semble coûter moins cher, car le prestataire de services réalise d’immenses économies d’échelle. La responsabilité, notamment celle de la sauvegarde des données, est transférée. Pour les utilisateur·rice·s, tout est plus simple, car ces personnes connaissent déjà ces outils hégémoniques. On pense gagner du temps, de l’argent, de l’efficacité. Mais ce que nous perdons, c’est notre souveraineté : la capacité d’avoir nous-mêmes la maîtrise de nos données, de savoir où elles se trouvent, à qui elles appartiennent, et de les encadrer par notre propre droit. Cette dépendance expose les entreprises et les administrations à des risques concrets : des hausses de coûts, des ruptures de service et une exposition à des lois extraterritoriales comme le CLOUD Act américain.
Cette perte de contrôle nous rend vulnérables. Le philosophe Hartmut Rosa parle d’« aliénation » pour décrire notre rapport à un monde technique que nous ne maîtrisons plus. L’attaque récente contre le Muséum d’Histoire Naturelle à Paris en est une illustration. Face à une demande de rançon, l’activité a été paralysée, des documents ont disparu, et le travail pour tout reconstituer est immense. Si les sauvegardes avaient été gérées de manière souveraine, par exemple chiffrées et stockées chez un·e prestataire de confiance sans lui en donner la clé, l’attaque aurait eu lieu, mais la reconstruction des données aurait été possible. Le manque de préparation est une vulnérabilité majeure : il semble qu’en 2025, seuls 30% des acteur·rice·s testent la restauration de leurs sauvegardes. Être dépendant·e, c’est être fragile.
Reprendre la main sur nos données est un vrai travail, c’est une évidence. C’est une responsabilité que nous portions naturellement avant l’informatique généralisée ; chaque personne gérait ses archives papier. L’arrivée du « cloud », où les données sont stockées à distance, a changé la donne, en nous faisant confier cette tâche aux trois entreprises géantes que sont Microsoft, Amazon et Google. Le problème n’est pas d’utiliser des services distants, la réplication de données dans plusieurs lieux est un gage de sécurité, mais de s’enfermer dans une dépendance. Une ville qui gère ses propres systèmes reste entièrement sous le champ de la loi française et peut parfaitement utiliser des services externes pour des sauvegardes chiffrées, où le ou la prestataire n’a aucun accès au contenu. Dans ce cas, le service prestataire est utilisé pour une sécurité en cas de panne ou de piratage, ce n’est pas une aliénation.
Cette reconquête n’est pas qu’une affaire de technicien·ne·s ; c’est un choix de société, qui commence à infuser dans les esprits, et que je soutiens ici. Certaines personnes décisionnaires semblent en prendre conscience, on dit que 70% d’entre elles estiment que la souveraineté sera un critère de plus en plus déterminant à l’avenir. On dit aussi le rôle moteur que l’État et les collectivités doivent jouer, en passant des contrats massifs avec des fournisseur·euse·s souverain·e·s pour garantir leur stabilité économique, ce qu’elles font bien trop peu. On voit bien que l’action peine à suivre : il semble que la moitié des organisations, de tous ordres, n’effectuent aucune veille sur les solutions souveraines françaises ou européennes.
Le confort du conformisme est bien pratique. Il permet de ne pas se poser de questions. Mais comme le disait le philosophe John Dewey, « un problème bien posé est à moitié résolu ». Si nous évitons de nous poser les bonnes questions sur notre autonomie numérique, nous en subirons inévitablement le préjudice un jour. J’invite donc chacune et chacun, à son échelle, à questionner ces évidences, à explorer les alternatives et à reprendre la main sur ses données. Il en va de notre capacité à rester souverain·e·s, c’est-à-dire libres de nos choix dans l’espace numérique, qui façonne de plus en plus nos existences.
Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...
Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.
Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.