Cultiver la souveraineté numérique

14 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Face à notre dépendance croissante aux géants technologiques, la souveraineté numérique devient un enjeu démocratique majeur. Il est temps d’agir collectivement.

Les fondements de la souveraineté numérique

La souveraineté numérique désigne la capacité d’un État, d’une collectivité, d’une organisation ou d’un·e individu·e à exercer un contrôle autonome sur ses choix technologiques, ses données et son infrastructure numérique. Elle englobe également la capacité d’indépendance politique nécessaire pour organiser librement l’accès à ses ressources fondamentales : patrimoine, histoire, comptabilité, monnaie, réseaux de communication et autres éléments constitutifs de son identité et de son fonctionnement.

Cette souveraineté s’articule autour de cinq enjeux majeurs :

Premier enjeu : Le contrôle des données
Il s’agit de garantir que les données des citoyen·ne·s et des entreprises soient stockées et traitées conformément aux législations nationales et aux règlements internes des organisations, sans créer de dépendance excessive vis-à-vis d’acteurs privés, qui sont souvent des multinationales capitalistes. Cette approche n’exclut pas le recours à des services tiers, mais exige la mise en place de mécanismes de sauvegarde, notamment par la duplication des données sur des serveurs sous contrôle national ou local. Lorsque des partenariats avec des acteurs aux intérêts potentiellement divergents sont établis, la confidentialité des échanges doit être rigoureusement garantie.

Deuxième enjeu : L’indépendance technologique
Les États, collectivités, organisations, familles et individu·e·s doivent veiller à minimiser leur dépendance aux technologies, logiciels et équipements issus de monopoles capitalistes. Cette vigilance doit s’exercer dans tous les secteurs : administration, santé, économie, arts et culture, etc. L’hégémonie du système d’exploitation Windows de Microsoft illustre parfaitement cette problématique. Plus préoccupante encore est la migration massive des données institutionnelles et administratives vers les services cloud de Microsoft, qui constitue un choix délibéré de dépendance technologique, dont les conséquences politiques ne sont sans doute pas mesurées.

Troisième enjeu : La maîtrise des infrastructures critiques
Qu’il s’agisse d’un pays, d’une organisation ou d’un·e individu·e, la maîtrise des réseaux de communication, de télécommunication et des espaces de stockage de données (centres de données) est fondamentale. Dans l’ère pré-numérique, les archives familiales étaient conservées dans des classeurs au grenier. Aujourd’hui, ces précieuses données sont dispersées entre disques durs personnels et services cloud comme Dropbox.

Un autre enjeu crucial réside dans notre capacité à maîtriser nos moyens de communication. Une question s’impose : les citoyen·ne·s d’un pays ou les employé·e·s d’une entreprise peuvent-iels communiquer entre elleux sans dépendre d’une multinationale américaine, ne serait-ce que pour des échanges locaux basiques comme l’email ou le téléphone ?

Quatrième enjeu : Le cadre juridique et réglementaire
C’est principalement au niveau national que doit s’exercer la capacité d’appliquer ses propres lois sur son territoire numérique. Cela passe par des instruments juridiques de protection des données comme le RGPD, une fiscalité effective sur les services numériques utilisés sur le territoire, et une formation approfondie à l’esprit critique pour tou·te·s les agent·e·s public·que·s.

Malheureusement, nombreux·ses sont celleux qui, même à des postes de haute responsabilité comme les Directeur·rice·s des Systèmes d’Information dans les administrations, privilégient des choix pragmatiques sacrifiant la souveraineté. Iels croient ainsi gagner en agilité et réaliser des économies budgétaires, sans percevoir que cette approche court-termiste prépare inévitablement un désastre démocratique à moyen terme.

Les vulnérabilités induites par la perte de souveraineté numérique

La dépendance excessive à Microsoft dont font preuve une multitude de services publics, d’entreprises et d’associations place l’État, les collectivités et les organisations publiques et privées dans une position de vulnérabilité extrême. Cette situation est d’autant plus problématique que la philosophie de Microsoft, depuis sa création en 1978, repose sur l’appropriation de biens communs pour les breveter et contraindre juridiquement leur achat. Cette logique n’est pas sans rappeler la stratégie de Monsanto qui brevette le vivant pour commercialiser ce qui devrait appartenir à tou·te·s, allant jusqu’à modifier génétiquement les plantes pour les empêcher de produire des graines, garantissant ainsi un marché captif perpétuel.

Au-delà de cette dimension politique, imaginons un scénario où Microsoft serait contraint de cesser brutalement ses activités. Bill Gates étant notoirement opposé au pouvoir actuellement en place aux États-Unis, une décision de justice américaine pourrait théoriquement forcer Microsoft à interrompre ses services pour abus de position dominante. Ce précédent existe : le 20 janvier 2012, le site Megaupload fut fermé sans préavis par le FBI. Bien qu’utilisé par des pirate·s informatiques, ce service hébergeait également les données légitimes de nombreuses entreprises pour leurs fichiers volumineux. Du jour au lendemain, personne dans le monde n’a pu récupérer ses données.

Cette dépendance à un unique industriel, particulièrement radical dans ses pratiques capitalistes, nous expose à des risques considérables, bien au-delà de ce que nous imaginons. L’impression de magie technologique, parfaitement incarnée par le terme « cloud » (nuage), cultive une pensée magique où tout semble fluide et instantané. Cette illusion masque la réalité : ces services peuvent disparaître à tout moment. Je me concentre sur Microsoft, car le choix d’utiliser ou non les services de cette société constitue une décision politique accessible à notre niveau.

Un autre défi, plus complexe à appréhender pour le·la citoyen·ne ordinaire, concerne l’architecture même d’Internet. Ophélie Coelho l’explique brillamment dans son livre Géopolitique du numérique, l’impérialisme à pas de géant (2023) : le réseau a progressivement été construit par des acteurs privés plutôt que publics. Cette évolution a des conséquences profondes : les États eux-mêmes dépendent désormais de ces géants industriels pour dialoguer entre eux et construire la politique internationale. Or, la communication et l’échange constituent le fondement même de la vie en communauté humaine. Coelho trace l’origine de cette dépendance au milieu du XIXe siècle, lors de la pose des premiers câbles télégraphiques transatlantiques sous-marins.

Reconstruire notre souveraineté : un impératif collectif

Les leviers d’action existent à tous les niveaux : familial, amical, associatif, entrepreneurial, étatique, territorial et municipal. La souveraineté numérique, largement compromise aujourd’hui, il est crucial d’en avoir une conscience lucide, doit être patiemment reconstruite, pierre par pierre, avec humilité et pragmatisme. L’objectif n’est pas de révolutionner instantanément nos pratiques, mais de développer une conscience éclairée de nos choix, de comprendre leurs motivations et d’anticiper leurs conséquences.

L’exemple pionnier du Danemark
Le Danemark vient d’adopter une décision courageuse qui sera mise en œuvre progressivement à partir de juillet 2025. La ministre danoise du numérique, Caroline Stage Olsen, a annoncé que son ministère, suivi graduellement par les autres, cessera d’utiliser les outils Microsoft. Exit le cloud Office 365 qui remplace les centres de données locaux, exit Word et Excel qui seront remplacés par LibreOffice, une suite bureautique libre, développée et améliorée par une communauté internationale, n’appartenant à personne.
Cette transition illustre un mouvement de fond qui ne peut s’accomplir brutalement, mais nécessite une prise de conscience collective et des décisions politiques courageuses que la plupart ne perçoivent même pas comme politiques.

Concernant les systèmes d’exploitation, le Danemark migre progressivement vers Linux, qui est un logiciel libre d’une maturité remarquable et contrairement aux idées reçues, souvent plus simple d’utilisation que Windows. Son absence de marketing agressif s’explique simplement : n’appartenant à personne, aucune entreprise ne tire profit de sa commercialisation.

La fiabilité exceptionnelle de Linux, renforcée précisément par son statut de bien commun maintenu par la communauté mondiale, explique pourquoi 95% de l’infrastructure d’Internet et des centres de données fonctionne grâce à lui. Les multinationales elles-mêmes s’appuient sur ce logiciel libre pour délivrer leurs services, reconnaissant ainsi qu’aucun logiciel propriétaire ne peut égaler sa fiabilité pour les applications critiques.

Cette situation profite potentiellement à tou·te·s. Certes, le changement d’habitudes et le manque d’investissement public, les administrations préférant financer Microsoft plutôt que contribuer au développement de logiciels libres, expliquent leur moindre notoriété et parfois leur ergonomie perfectible par rapport aux solutions commerciales.

Le potentiel du contributif
Ces logiciels pourraient rapidement surpasser leurs équivalents commerciaux si des choix politiques favorisaient la contribution au bien commun. Prenons l’exemple d’une municipalité adoptant Linux et LibreOffice : elle pourrait créer un service dédié à l’amélioration des outils, bénéficiant ainsi à ses agent·e·s et citoyen·ne·s, mais aussi à l’ensemble de la communauté mondiale grâce au partage des améliorations. Si chaque ville adoptait cette stratégie d’enrichissement contributif, l’effort individuel resterait modeste tandis que l’amélioration collective atteindrait des niveaux inégalés. Ces outils deviendraient rapidement supérieurs aux solutions commerciales. Mais cela nécessite une volonté politique initiale d’investissement dans le collectif.

L’infrastructure existe déjà : l’épine dorsale de nos systèmes numériques repose sur des logiciels libres. La transition vers leur usage généralisé dans la société civile et par les utilisateur·rice·s non-informaticien·ne·s est donc parfaitement réalisable.

Caroline Stage Olsen l’exprime avec justesse : « Nous n’avancerons jamais vers notre objectif si nous ne commençons pas quelque part ». Cette humilité lucide doit guider notre action. Sans premier pas, aucun changement n’adviendra, et nous deviendrons progressivement, à tous les échelons de l’humanité, toujours plus vulnérables et dépendant·e·s d’acteurs dont la motivation première reste le profit financier, jamais le bien commun.

Microsoft n’est en rien un service public, même s’il cultive cette apparence. Il ne le deviendra jamais, sauf nationalisation, et même dans ce cas improbable, il s’agirait d’un service public américain créant une nouvelle forme de dépendance internationale.

L’évolution de l’interopérabilité

La question de la compatibilité des formats a longtemps posé problème. Les documents ODT d’OpenOffice (prédécesseur de LibreOffice) étaient parfois illisibles pour les utilisateur·rice·s d’autres logiciels. Ces blocages, sciemment orchestrés par les industriels pour verrouiller leurs utilisateur·rice·s, relèvent d’une stratégie commerciale, non d’une limitation technique du logiciel libre.

La situation a considérablement évolué : l’échange de documents au format DOCX est désormais transparent ou presque entre logiciels différents. Microsoft a compris que l’ouverture de ses formats servait son modèle économique et ses besoins d’interopérabilité, même si ses logiciels et services restent fermés.

Le développement de la souveraineté numérique passe à mon sens par la création d’espaces d’autonomie numérique. Plutôt que de confier ses documents à Google Docs, on peut installer chez soi un NAS (dispositif compact connecté à la box internet permettant l’accès distant à ses fichiers). On dispose alors de fonctionnalités équivalentes à Google Docs ou Google Photos, mais avec la maîtrise du lieu de stockage. Cette autonomie n’exclut pas la complémentarité : on peut dupliquer ses données sur Google Cloud pour les sécuriser et disposer d’une sauvegarde externe. On bénéficie ainsi des services des grands industriels tout en évitant la dépendance. L’approche inverse fonctionne également : continuer à utiliser Google Cloud par habitude tout en mettant en place une stratégie de duplication locale pour préserver sa souveraineté. Ces solutions, apparemment complexes, deviennent de plus en plus accessibles aux néophytes.

Mais une multitude de systèmes autonomes rendront-ils des services aussi fluides et simples que ce que font Google, Microsoft et autres ? C’est en effet un sujet capital : la possibilité d’interopérabilité entre des systèmes divers. La réponse est oui, le dialogue entre des systèmes divers est de plus en plus facile (les anciennes incompatibilités si nombreuses que les utilisateur·rice·s du numérique ont tant connu, du fait des stratégies commerciales des industriels, appartiennent heureusement de plus en plus au passé).

Repenser notre rapport à l’effort numérique

Réfléchissons : souhaiter que le stockage de nos données numériques ne demande aucun effort et soit entièrement délégué à autrui révèle notre acceptation de la dépendance. Considérons l’analogie avec une bibliothèque physique : nous achetons ou fabriquons des étagères, nous les installons, nous transportons nos livres dans des cartons, nous les rangeons. Nous assumons concrètement cette responsabilité, nous la vivons, la voyons, la mettons en œuvre avec effort.

Pourquoi le numérique devrait-il nous exempter de tout effort ? Cette absence d’effort signale notre mise en dépendance : quelqu’un·e d’autre assume cet effort à notre place, nous rendant tributaires de ses décisions.

L’objectif du partage de cette réflexion est de démontrer la gravité de cette situation et l’importance de consentir cet effort pour préserver notre souveraineté, notre liberté et notre capacité d’existence, non pas en autarcie, mais dans un dialogue libre et respectueux de nos diversités, que les systèmes informatiques existant aujourd’hui permettent, il n’y a qu’à les choisir !

Le web, paradigme du bien commun

L’essor fulgurant du web s’explique par son statut de bien commun. Les concepts fondamentaux, pages web, mise en forme, hyperliens, furent inventés par Tim Berners-Lee au CERN en 1989 pour faciliter le partage documentaire entre chercheur·euse·s. Le CERN renonça à breveter ces innovations, les plaçant sous licence libre. Chacun·e put ainsi créer gratuitement pages et serveurs web, favorisant leur accessibilité et leur partage universel.

Cette architecture ouverte permettait l’amélioration continue par la communauté. Le web a pu ainsi connaître un développement ultra-rapide, massif et véritablement international, car sa base constitue un bien commun mondial que la communauté internationale a intérêt à enrichir et préserver comme patrimoine appartenant à tou·te·s et à personne. Ce bien commun incarne le moteur du développement humain.

Ces principes fondamentaux peuvent sembler évidents à certain·e·s lecteur·rice·s, moins à d’autres qui perçoivent le fonctionnement du web comme magique, sans s’interroger sur les fondements techniques et juridiques qui le permettent.

Piste pour construire notre souveraineté ensemble

Je propose d’initier ce mouvement en créant, dans toutes nos instances collectives, qu’elles soient intimes (notre dialogue intérieur), familiales, organisationnelles (petites, moyennes ou grandes) ou territoriales, des espaces de dialogue et de réflexion collective dont l’objectif serait de cultiver, sans dogmatisme, une conscience partagée de la souveraineté numérique à travers nos choix d’outils et nos pratiques numériques, indépendamment de notre niveau technique.

Ces moments de sensibilisation constitueraient un premier pas essentiel. Ils doivent s’inscrire dans une démarche démocratique, évitant les discours d’expert·e·s prétendant détenir un savoir supérieur. Dans une société démocratique authentique, chaque personne apporte une contribution essentielle depuis sa position propre. Aucune contribution n’est mineure ; elles s’exercent simplement à des niveaux différents.

La souveraineté numérique transcende les seuls choix technologiques. Elle engage des cultures, des modes de pensée, de dialogue et d’échange. Sa construction bénéficie donc de l’apport de chaque personne, quelle que soit sa compétence technique. C’est dans cette diversité que réside notre force collective.

Il y a donc de grandes tensions sur ces sujets au cœur des collectivités et de l’État français, qui a tout de même construit un service numérique a priori souverain pour le service public, qui fonctionne plutôt bien : La Suite numérique. Si on l’utilise, cela doit aussi aller de pair avec des démarches d’appropriation collaboratives telles que je les suggère.

Communiqué de la Ville de Lyon - 23 juin 2025

La Ville de Lyon renforce sa souveraineté numérique

Pour ne plus être dépendante des solutions logicielles états-uniennes et acquérir une véritable souveraineté numérique, la Ville de Lyon s’est engagée dans une transformation majeure de ses outils numériques.
Deux projets structurent cette volonté d’émancipation :

  • la création d’une suite collaborative libre et interopérable, baptisée Territoire Numérique Ouvert
  • le déploiement progressif de logiciels bureautiques libres, en remplacement de la suite Microsoft Office, dans les services municipaux.

La suite Territoire Numérique Ouvert
Développée avec le SITIV et la Métropole de Lyon, la suite Territoire Numérique Ouvert repose sur des outils open source permettant la visioconférence et la bureautique avec de la co-édition.

Hébergée dans des datacenters régionaux, elle a bénéficié d’une subvention de 2 millions d’euros de l’ANCT. Plus de 50 % des marchés publics ont été attribués à des entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes, 100 % à des entreprises françaises.

Plusieurs milliers d’agents issus de 9 collectivités utilisent déjà cette solution, mutualisable à l’échelle nationale.

Les alternatives libres à Microsoft
Parallèlement, la Ville de Lyon remplace progressivement les logiciels de Microsoft par des alternatives libres, notamment OnlyOffice pour la bureautique, ainsi que Linux et PostgreSQL pour les systèmes et bases de données.

Cette transition vise à :

  • Renforcer la souveraineté technologique du service public
  • Prolonger la durée de vie des équipements informatiques et ainsi réduire leur empreinte environnementale

Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...

Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.

Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.


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