Avez-vous déjà essayé de retrouver une vidéo que vous aviez adorée sur YouTube il y a dix ans ? Un article de blog qui vous avait marqué ? Les photos de vos amis sur MySpace ? Il y a de grandes chances que ces contenus aient disparu. Le rapport « Vanishing Culture » de l’Internet Archive nous alerte sur un phénomène massif : notre patrimoine culturel numérique s’évapore à une vitesse vertigineuse. Mais au-delà du constat technique, c’est une question fondamentalement existentielle et politique qui se pose à nous. Je propose d’analyser le sujet à l’aune des droits culturels et de la philosophie technique de Bernard Stiegler.
Les droits culturels envisagent la culture dans son sens anthropologique, c’est-à-dire ce qui nous constitue (langue, goûts, héritages familiaux, lieu d’habitation, etc.) et nous pas « les grandes œuvres de l’humanité ». La Déclaration de Fribourg (2007) affirme que « toute personne a le droit d’accéder aux patrimoines culturels » (article 7). Ce rapport démontre que ce droit est systématiquement bafoué par ce que nous pourrions appeler une privatisation de la mémoire collective. Lorsque Paramount supprime des décennies d’archives des chaînes MTV News et Comedy Central, elle ne détruit pas simplement des contenus commerciaux de divertissement, elle ampute une partie de la mémoire culturelle d’une génération, comme le montre bien le rapport.
Cette situation révèle une contradiction fondamentale : alors que l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme garantit le droit de « prendre part librement à la vie culturelle de la communauté », les mécanismes actuels de distribution numérique créent ce que le rapport nomme des « trous de mémoire » béants. La transformation du modèle de propriété en modèle de licence constitue ainsi une expropriation culturelle, qui prive les communautés de leur capacité à transmettre leur héritage.
Bernard Stiegler, philosophe disparu en 2020, nous a légué un concept précieux, le pharmakon : tout outil technique est à la fois remède et poison. Par exemple, Internet promettait l’accès universel à la culture, et c’est en partie vrai, mais ce même outil crée les conditions de la disparition de cette culture. Pour résumer :
La disparition de 50 millions de chansons sur MySpace ou la destruction intentionnelle des archives DuMont révèlent ce que Stiegler nomme l’entropie informationnelle : la désorganisation croissante des systèmes de mémoire sous l’effet de la logique marchande.
Autre exemple : 87% des jeux vidéo créés avant 2010 sont aujourd’hui inaccessibles légalement. Ces œuvres ne sont pas simplement des produits commerciaux. Elles sont, comme le cinéma ou la littérature, des témoignages de notre époque, des espaces d’expérience partagée, des objets de transmission culturelle. Leur disparition n’est pas un dommage collatéral du progrès technique : c’est le résultat direct de choix économiques et juridiques.
Bernard Stiegler distingue trois types de « rétention » (mémoire) :
Le rapport « Vanishing Culture » documente précisément l’effondrement de cette rétention tertiaire numérique. Comme je l’ai mentionné plus haut, lorsque 87% des jeux vidéo historiques deviennent inaccessibles, c’est l’extériorisation technique de notre mémoire collective qui est compromise.
Cette situation illustre ce que Stiegler nomme l’hyperindustrialisation de la culture : les supports de mémoire, devenus purement numériques, sont soumis aux logiques de rentabilité immédiate, ou à long terme (via le principe de la longue traîne, uniquement si c’est dans l’intérêt de l’industriel.
Souvenons-nous, pour les plus âgés d’entre nous : nous achetions des disques, des cassettes, des DVD... Nous les possédions. Nous pouvions les prêter, les donner, les léguer. Alors qu’aujourd’hui, nous « accédons » à Spotify, Netflix, aux livres numériques (même avec les bibliothèques lorsque nous sommes abonnés à leurs services numériques, dont elles ne sont pas les exploitantes). Mais que se passe-t-il quand :
Ce glissement de la propriété vers la licence n’est pas anodin. C’est ce que Stiegler appelait la « prolétarisation généralisée » : nous perdons non seulement nos savoir-faire (avec l’industrialisation), mais aussi nos savoir-vivre et notre capacité à transmettre. Nous devenons en quelque sorte « locataires » de notre propre culture.
Le rapport cite l’exemple édifiant du Papiamento à Aruba. Cette langue créole, parlée par 300 000 personnes, risquait de devenir invisible dans l’espace numérique. Sans les efforts de la Biblioteca Nacional Aruba et de l’Internet Archive, une communauté entière aurait pu perdre l’accès numérique à sa propre langue.
N’est-ce pas là une violation flagrante des droits culturels ? La Déclaration de Fribourg affirme le droit de chacun de « s’identifier à une ou plusieurs communautés culturelles ». Mais comment exercer ce droit si les traces numériques de notre culture disparaissent ?
La nécessaire réappropriation des milieux techniques
Face à cette crise, le rapport propose des solutions qui rejoignent la vision stieglérienne d’une économie de la contribution. Les initiatives comme CAMP BOOKS de Brooke Palmieri ou les efforts de préservation communautaire des jeux vidéo LGBTQ+ incarnent ce que Stiegler appelle des pratiques de soin : des activités qui produisent de la néguentropie (organisation, sens, valeur) contre l’entropie du marché.
L’Internet Archive elle-même représente une forme d’organologie générale au sens de Bernard Stiegler : une tentative de penser ensemble les organes psychiques (les individus), les organes sociaux (les institutions) et les organes techniques (les supports numériques) dans une écologie cohérente de la mémoire.
Les nouveaux agencements juridico-techniques
La bataille juridique de l’Internet Archive contre les grands éditeurs révèle l’urgence de ce que Stiegler appelle une nouvelle critique de l’économie politique adaptée à l’ère numérique. Les propositions du rapport, réduction des durées de copyright, exceptions pour la préservation, droit à la propriété numérique, constituent des tentatives de créer ce que nous pourrions nommer, dans le vocabulaire de Bernard Stiegler, des milieux associés capables de prendre soin de la mémoire collective.
La convergence entre le rapport « Vanishing Culture », les droits culturels et la pensée de Stiegler révèle que la préservation numérique n’est pas une question technique mais existentielle. Elle touche à ce que Stiegler nomme la transindividuation : le processus par lequel les individus se constituent en héritant et en transformant un fonds culturel commun.
Sans accès à ce fonds, que le rapport documente comme étant en voie de disparition massive, c’est la possibilité même de faire société qui est compromise. La lutte pour la préservation numérique devient ainsi une lutte pour ce que Stiegler appelle la vie de l’esprit contre les forces de désindividuation et de désublimation portées par l’hyperindustrialisation.
L’urgence n’est donc pas seulement archivistique mais politique : il s’agit de construire une véritable écologie de l’esprit où les droits culturels seraient garantis par des agencements techniques et juridiques permettant la transmission, l’appropriation et la transformation créative de notre héritage commun. C’est à cette condition seulement que nous pourrons, pour reprendre les mots de Stiegler, « prendre soin de la jeunesse et des générations » dans un monde où le numérique est devenu le milieu même de notre existence collective.
Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...
Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.
Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.