« La saveur de la donnée » : pour une phénoménologie de l’autonomie digitale

5 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Dans l’écosystème numérique contemporain, notre liberté d’usage apparente dissimule une dépendance structurelle et totale aux plateformes. Cette illusion d’autonomie masque la disparition de notre souveraineté individuelle et collective.

L’infrastructure invisible de notre servitude volontaire

La souveraineté numérique constitue un enjeu politique fondamental pour l’avenir de nos sociétés dites démocratiques. Notre dépendance croissante aux grandes plateformes technologiques, qu’elle touche nos vies personnelles, psychologiques, administratives, économiques, énergétiques ou patrimoniales, marque la fin progressive à vitesse très rapide de notre souveraineté, c’est-à-dire de notre capacité d’autodétermination politique. Comment cela se déroule-t-il, quels en sont les risques et que peut-on y faire ?

Étienne de La Boétie, dans son livre Discours de la servitude volontaire (1576), expliquait déjà très bien comment nous participons activement à notre propre assujettissement ; aujourd’hui c’est dans une dimension numérique, où les chaînes sont tout à fait invisibles et l’oppression en apparence très douce.

Nous sommes hyperconnecté·e·s, grâce à des services numériques, dont nous sommes les objets, les « produits », comme on dit en économie. En réalité, nous ne sommes plus libres de définir nos propres modalités d’interaction. Ce sont désormais des multinationales qui orchestrent et médiatisent l’ensemble de nos capacités relationnelles. Leur pouvoir structurel dépasse celui des États-nations, car elles contrôlent les infrastructures mêmes du fonctionnement social mondial. Cette architecture de contrôle, que Shoshana Zuboff nomme le « capitalisme de surveillance » dans L’Âge du capitalisme de surveillance (2019), redéfinit les contours de notre liberté.

Cette perte de souveraineté nous conduit inexorablement vers des espaces de vie appauvris en liberté réelle et en possibilités d’émancipation telles que nous les connaissions par le passé. Paradoxalement, ces espaces peuvent regorger d’illusions de choix, mais ils peuvent aussi encourager l’autocensure généralisée. L’aliénation numérique se distingue ainsi par sa capacité à se faire désirer, à se rendre indispensable tout en nous privant de notre autonomie fondamentale.

Je me permets de citer largement trois extraits de l’important livre « Géopolitique du numérique, l’impérialisme à pas de géant » d’Ophélie Coelho (2023), pour bien préciser les processus économico-politique de rationalisation industrielle et stratégique qui conduisent à cette situation :

À mesure que les commandes et financements se multiplient, l’État américain devient un client privilégié de ces entreprises, mais aussi l’un des plus dépendants à leurs technologies. D’ailleurs, de manière générale, les États qui font leur « transformation numérique », qu’il s’agisse des États-Unis ou du reste du monde, deviennent des clients importants des géants du numérique. Mais la plupart du temps, les instances techniques utilisées sont les mêmes que celles dédiées au grand public, avec des offres commerciales dédies spécifiquement aux acteurs publics. Soulignons ici aussi l’ambition de l’État américain : il s’agit d’accroître la part de marché des entreprises nationales et de positionner leur puissance numérique comme une arme stratégique. 

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Les investissements publics permettent aux entreprises telles qu’Amazon Inc., Microsoft Corporation, Alphabet, Apple et Meta de devenir les géants que nous connaissons aujourd’hui, et que nous qualifions de Big Tech. Et ces acteurs se sont positionnés dans tous les domaines qui relèvent initialement de la mission des États, marquant à la fois une confirmation et un déplacement du schéma traditionnel d’opposition entre le pouvoir de l’entreprise et le pouvoir de l’État, corroborant la thèse portant sur le projet politique des Gafa et la destitution de l’État social défendue par Evgeny Morozov dès 2015. En termes de géopolitique du numérique, ce positionnement représente une formidable stratégie d’expansion technologique portée par deux leviers forts : l’intelligence économique par le recueil de données, et la mise en dépendance des entités par l’accaparement de leurs socles techniques opérationnels.

[...]

C’est d’abord pour réduire les temps et coûts de développement que les entreprises font appel à des outils numériques permettant d’industrialiser à bas coût un ensemble de tâches qui auparavant étaient internalisées. Les opérations sur les systèmes d’information de l’entreprise qui sont peu à peu « externalisées » au sein des plate-formes d’infrastructures et le développement web reposent progressivement sur un ensemble de technologies produites par des tiers, et même le fait de savoir coder est peu à peu présenté comme accessoire. Il n’est alors plus nécessaire d’avoir dans l’entreprise certaines compétences techniques auparavant essentielles, car celles-ci sont peu à peu remplacées par les interfaces de gestion à distance. Ces pratiques d’assujettissement ont donc des conséquences importantes sur l’évolution des métiers et des savoirs techniques, qui accentue encore les mécanismes de dépendance aux acteurs-monopoles.

Le mirage de la fluidité, ou quand l’accessibilité masque la dépendance

Nous peinons à prendre conscience de cette érosion de notre souveraineté, précisément parce que tout semble si accessible, si simple, si fluide. Je crée un document Google, j’accède à Netflix en un clic, j’écoute mes playlists sur Spotify ou Deezer, je consulte ma Dropbox, mes emails s’synchronisent instantanément, j’interagis sur les réseaux sociaux avec une facilité déconcertante. Cette expérience utilisateur·rice sans friction crée ce que j’appelle une « fluidité informationnelle », générant un sentiment trompeur de grande autonomie.

Mais imaginons un instant que demain, en raison de certaines de vos activités, peut-être parfaitement légitimes à vos yeux, qu’elles soient religieuses, politiques, ou simplement non conformes aux normes mouvantes des plateformes, vous vous retrouviez soudainement privé·e de l’accès à tout ou partie de ces services. Vos mœurs, vos lectures, vos écoutes, vos relations, tout ce qui constitue votre identité numérique pourrait devenir suspect. Ou encore, imaginons que ces réseaux cessent de fonctionner pour des raisons géopolitiques, suite à des conflits commerciaux ou des sanctions internationales.

C’est alors que nous ressentirions avec une acuité douloureuse notre absence totale de souveraineté, notre dépendance absolue, car nous serions d’un instant à l’autre dépossédé·e·s à la fois de notre entier patrimoine ou presque, de nos liens et de nos capacités d’action. Un ministère entier, une municipalité, une administration peuvent être paralysés en un instant. Les jugements moraux ou politiques d’une instance privée supranationale ne s’appliquent pas seulement aux individus isolé·e·s, mais peuvent frapper des collectivités entières. Cela redéfinit les contours de la souveraineté publique elle-même, à tous les niveaux de l’administration.

Scénarios dystopiques et réalités contingentes

Permettez-moi d’esquisser un scénario fictif mais techniquement réalisable : si demain les conditions d’utilisation de Microsoft évoluaient sous l’influence de nouvelles alliances géopolitiques, intégrant des critères culturels ou idéologiques étrangers à nos valeurs en France, nous pourrions assister à la censure automatisée de pans entiers de documents internes du ministère de la Culture français. Des agent·e·s pourraient être signalé·e·s automatiquement à des « autorités compétentes » pour sanctionner leur non-conformité à ces nouvelles règles, et ce de manière rétroactive, appliquant les normes d’aujourd’hui aux contenus d’hier.

Cette fiction dystopique illustre concrètement ce que j’entends par perte de souveraineté numérique. Elle fait écho aux avertissements de Michel Foucault sur les dispositifs de surveillance et de normalisation dans Surveiller et punir (1975), transposés à l’ère digitale avec une puissance de contrôle démultipliée. La différence fondamentale réside dans la nature préventive et prédictive de ces nouveaux dispositifs, capables d’anticiper et de modeler nos comportements avant même que nous en ayons conscience.

En revanche, si on maîtrise la localisation de nos données, dans un NAS dans nos locaux par exemple, et si on les gère, on les duplique, on en prend soin comme on entretient sa bibliothèque ou son bâtiment (stratégies que je documente en détail dans cette rubrique sur le patrimoine numérique) alors le scénario que je viens d’évoquer devient tout simplement impossible. Personne, hormis des agent·e·s publics·ques muni·e·s d’un jugement et présent·e·s physiquement pour saisir les équipements, ne détient ce pouvoir de vie et de mort à distance sur sur nos données numériques, c’est-à-dire notre existence personnelle et sociale.

La reconquête patiente de notre autonomie digitale

La reconquête de notre souveraineté numérique, car elle est bel et bien perdue à l’échelle collective, s’annonce comme un processus lent et exigeant. En à peine deux décennies, nous avons cédé, avec enthousiasme et en toute inconscience, des pans entiers de notre autonomie. Cette reconquête demande du travail, de l’attention soutenue, de la coopération, la mise en place de nouvelles procédures, l’adoption et le développement d’outils libres et collaboratifs. Il ne s’agit pas de culpabiliser quiconque : nous faisons toutes et tous de notre mieux dans la réalité complexe qui nous entoure.

Cette reconquête commence par la prise de conscience, et c’est la raison d’être de cet article. La conscience constitue déjà un pas immense. Ne vous flagellez pas si vous ne migrez pas instantanément tous vos comptes Google vers des alternatives libres. Comme l’écrivait Antonio Gramsci, il faut allier « le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ». Comprendre la gravité de la situation sans se laisser paralyser par elle.

Cette conscience, nourrie progressivement par l’information, la connaissance et la curiosité sur ces questions de souveraineté, peut susciter en nous des émotions inattendues et révélatrices. Elle transforme notre rapport phénoménologique aux technologies, nous rendant sensibles à des dimensions jusqu’alors invisibles de notre expérience numérique.

L’épiphanie de la dépendance, une expérience phénoménologique

Laissez-moi partager une expérience personnelle récente qui a cristallisé ma compréhension émotionnelle de ces enjeux. J’étais en déplacement, cherchant depuis mon téléphone à me connecter au serveur personnel qui fonctionne en permanence dans mon bureau, tout simplement pour écouter de la musique. Ce serveur héberge mes documents, ma musique, tout un patrimoine numérique que je gère, duplique et maintiens en totale indépendance de toute multinationale. La connexion a échoué. Était-ce le réseau local ? Un problème avec ma box internet ? Je l’ignore.

Face à cet échec technique, j’ai pensé : « Ce n’est pas grave, j’ai envie d’écouter de la musique, je vais ouvrir Spotify. » J’ai un abonnement, après tout. Mais quelque chose en moi a résisté. Pourquoi ? Rationnellement, c’est la même musique, les mêmes notes, les mêmes harmonies. Pourtant, non : la musique n’aurait pas la même saveur. J’ai ressenti physiquement ce sentiment désagréable de la dépendance que je n’ai pas envie d’avoir vis à vis de Spotify. Je n’avais pas envie d’être dépendant·e pour écouter de la musique à cet instant précis. J’aspirais à écouter cette musique en toute indépendance, en toute liberté, au fond.

J’ai donc préféré le silence à l’écoute de la même musique via Spotify plutôt que via mon propre serveur. Cette émotion, fruit de ma prise de conscience progressive, m’est apparue comme un excellent signe. Elle témoigne d’une transformation intérieure, d’une sensibilité nouvelle à la dimension politique de nos choix technologiques quotidiens.

La saveur souveraine, la saveur de la donnée

On pourrait m’objecter : « Pourquoi t’embarrasser à stocker des fichiers MP3 sur ton propre disque dur alors que tout est accessible sur Spotify ? C’est plus simple, accessible de partout, et même économiquement plus rationnel avec un simple abonnement donnant accès à des millions de titres. » Cette objection contient une part de vérité, mais elle occulte des dimensions essentielles de notre rapport à la culture et à la mémoire.

D’abord, le « tout » de Spotify est une illusion. N’y figurent pas les disques de mes ami·e·s artistes des années 80 et 90, les enregistrements pirates de concerts mémorables, les versions alternatives et remixes rares, et ma façon d’organiser. Ma discothèque musicale personnelle reflète ma singularité : elle est organisée selon ma logique propre, comme je range mes livres physiques selon un ordre qui me ressemble et raconte mon histoire. Les playlists Spotify ne remplacent pas les pochettes de CD patiemment numérisées avec leurs livrets complets, témoignages d’une époque et d’une esthétique particulières.

L’analogie avec les disques vinyles, qui sont revenus en force, est éclairante. Pourquoi s’encombrer de disques vinyles quand la même chanson est disponible en streaming ? Ce n’est pas tant la différence sonore, contrairement aux mythes audiophiles, qui importe. C’est ce que j’appelle la « saveur de la donnée », cette relation singulière à l’objet culturel. La musique, comme toutes les données, possède une double nature : un aspect immatériel qui circule de façon fluide via les réseaux numériques, et un aspect matériel qui définit notre relation politique et affective à ces contenus. Cette matérialité, même quand elle est digitale, change tout. C’est elle qui confère sa saveur particulière à l’expérience.

Je propose donc ce concept de « saveur de la donnée » pour qualifier la dimension phénoménologique et émotionnelle de la souveraineté numérique. Cette saveur n’est pas un luxe ou une coquetterie : elle est le goût même de notre liberté dans l’espace digital. Comme l’expliquait très bien de façon fondatrice Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), même dans l’ère de la reproduction infinie, subsiste une « aura » liée au contexte et à la relation que nous entretenons avec les objets culturels. Dans notre cas, cette aura est celle de l’autonomie, de la maîtrise, de la souveraineté sur notre propre existence numérique.

Cultiver cette saveur souveraine, c’est résister à l’uniformisation des expériences, c’est maintenir vivante la possibilité d’une relation authentique et libre à nos données, à notre culture, à nous-mêmes. C’est, en somme, préserver les conditions de possibilité de notre émancipation dans le monde numérique qui vient, c’est politique et intime à la fois.

Annexe : une surprenante interprétation de l’IA de Google

Pendant l’écriture de cet article, pour gagner un peu de temps, au lieu de le recopier à la main ou de le poser sur mon bon vieux scanner, j’ai pris en photo la page 58 du livre « Géopolitique du numérique » et j’ai demandé à Gemini 2.5, l’IA dernier cri de Google à l’heure de l’écriture de cet article, d’en faire une simple reconnaissance de texte. Voici la reconnaissance que Gemini a produite :

Les instances pour acteurs publics permettent ainsi une meilleure adéquation avec les besoins des acteurs étatiques. Alphabet, par exemple, qualifie les services qu’il déploie pour le secteur public de « sur-mesure ». Amazon Inc. et Microsoft Corporation, de leur côté, expliquent que leurs domaines respectifs ont été conçus pour répondre aux exigences réglementaires spécifiques du gouvernement américain. Ces acteurs se sont engagés à ce que leurs employés travaillant sur ces instances soient des citoyens américains. En outre, le FBI est chargé de vérifier les antécédents de ces employés. L’ensemble de ces éléments constitue une confirmation du pouvoir de l’État dans la définition des standards, en ce qui concerne le numérique. La mission de l’État est ici d’orienter le marché en fonction de ses besoins. C’est la corroboration de la thèse de l’État-entrepreneur développée en 2013 par l’économiste Mariana Mazzucato, ainsi que du projet politique d’Evgeny Morozov. C’est l’un des enjeux du socialisme numérique, qui prône un contrôle étatique sur les GAFAM. Il est également question ici d’un enjeu de positionnement politique du numérique, et de l’État.

Alors que le texte original est celui-ci :

Les investissements publics permettent aux entreprises telles qu’Amazon Inc., Microsoft Corporation, Alphabet, Apple et Meta de devenir les géants que nous connaissons aujourd’hui, et que nous qualifions de Big Tech. Et ces acteurs se sont positionnés dans tous les domaines qui relèvent initialement de la mission des États, marquant à la fois une confirmation et un déplacement du schéma traditionnel d’opposition entre le pouvoir de l’entreprise et le pouvoir de l’État, corroborant la thèse portant sur le projet politique des Gafa et la destitution de l’État social défendue par Evgeny Morozov dès 2015. En termes de géopolitique du numérique, ce positionnement représente une formidable stratégie d’expansion technologique portée par deux leviers forts : l’intelligence économique par le recueil de données, et la mise en dépendance des entités par l’accaparement de leurs socles techniques opérationnels.

C’est incroyable : le texte original est extrêmement critique sur les GAFAM dans leur siphonnage des fonctions régaliennes, alors que le texte produit par Gemini prône la complémentarité vertueuse des GAFAM au service des nations. C’est l’idée exactement inverse !

Et pourtant la photo était bien prise, elle n’était pas floue du tout. Je lui ai demandé à plusieurs reprises de reconnaître le texte exact, il s’est excusé en me disant qu’il allait corriger, mais il a toujours affiché son interprétation en lieu et place du texte original. On voit à quel point, dans ce tout petit exemple, les IA sont totalement politisées pour défendre certains intérêts. La neutralité de la technique est un mythe, elle n’existe absolument pas, et s’il fallait un exemple de plus pour le prouver, il est venu de lui-même pendant l’écriture de cet article.

Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...

Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.

Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.


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