La perte de notre souveraineté numérique ne résulte pas de l’inconséquence des citoyen·nes-utilisateur·ices, mais d’une forme d’inconscience politique face aux enjeux de pouvoir que portent les outils industriels, y compris et en particulier les outils numériques. Cette dépendance construite pas à pas depuis plusieurs décennies nous place aujourd’hui dans une situation de vulnérabilité démocratique.
Lorsque des administrations, des ministères, des villes, des départements, des régions et des grandes institutions confient le traitement de leurs données à une société comme Microsoft, l’un des monopoles les plus tenaces depuis les origines de l’informatique personnelle, elles ne font pas qu’un simple choix technique. Elles imposent à l’ensemble de la société l’usage de ces mêmes outils, qui deviennent alors un standard de facto. Cette normalisation par le haut transforme une décision administrative en contrainte collective.
David Monniaux, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de cybersécurité, rappelle que la critique de cette dépendance n’a rien de nouveau. Dès 1998, Roberto Di Cosmo publiait avec Dominique Nora Le Hold-Up planétaire (Calmann-Lévy et Éditions 00h00), qui dénonçait les pratiques de Microsoft liées à la vente monopolistique de systèmes d’exploitation et de logiciels bureautiques avec les ordinateurs professionnels et personnels. Pourtant, note Monniaux, cette critique « ne prit pas, notamment parce qu’elle n’était pas perçue comme politique, mais plutôt comme une fantaisie de « geek » » (Le Monde, 23 octobre 2025).
Les tentatives pour sortir de cette dépendance ont souvent été tournées en dérision. Le remplacement de Windows par Ubuntu Linux à l’Assemblée nationale en 2007 fut rapidement abandonné. Microsoft, longtemps en situation de quasi-monopole et dégageant des marges considérables, a pu extraire de la rente sans que cela ne soulève de véritable résistance institutionnelle. Nous sommes face à une inconséquence politique grave, qui n’offre pas de solution facile mais qui exige du travail, un travail que même les grandes institutions préfèrent éviter le plus souvent, choisissant la facilité de la dépendance.
Cette situation m’évoque une comparaison historique, que j’espère pas trop déplacée. Jusqu’en 1965, avec la réforme du régime matrimonial, une personne française majeure et indépendante (représentée alors par la femme mariée) redevenait juridiquement mineure par le mariage. Elle perdait alors sa capacité d’action autonome. Notre rapport aux infrastructures numériques américaines reproduit cette logique : en nous « mariant » avec des acteurs comme Microsoft, nous croyons gagner en efficacité, mais nous perdons notre souveraineté sur nos choix politiques, c’est-à-dire sur nos capacités réelles de liberté.
Comme le souligne David Monniaux dans sa tribune au Monde, cette préoccupation n’a rien de paranoïaque. Durant l’été 2025, Microsoft a confirmé qu’elle remettrait les données de ses utilisateur·ices aux autorités états-uniennes si celles-ci les réclamaient, même si ces données étaient stockées en France. Il s’agit de la simple application du Cloud Act américain de 2018, qui contraint toute entreprise américaine à obéir en premier lieu aux lois de son pays, quelles que soient les lois européennes. Monniaux pose alors cette question : « Que se passerait-il si (Trump) ordonnait aux Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) de cesser leurs services cloud à l’égard de notre gouvernement, de nos services publics, de nos armées ? » (Le Monde, 23 octobre 2025).
Certain·es répondront qu’il existe des contrats, des garanties juridiques, que cette hypothèse relève de la spéculation alarmiste. Mais précisément, Monniaux insiste : « Il s’agit de spéculations, que de tels actes impliqueraient la rupture de contrats entre ces sociétés et leurs utilisateur·ices ainsi que des violations des droits français et européen. » Le gouvernement américain, qui a déjà exprimé son désir d’occuper le Groenland et dont les bateaux soupçonnés de transporter de la drogue naviguent dans les eaux internationales, « n’a clairement que faire du droit, a fortiori du droit international ou étranger. » Ce n’est pas parce qu’un événement ne s’est pas encore produit qu’il ne peut pas arriver. Et ce type d’événement est malheureusement bien trop prévisible. La question n’est plus si cela va arriver, mais quand cela va arriver, dans quel contexte et avec quelles conséquences.
L’histoire récente nous enseigne à quelle vitesse un système politique peut basculer. Les piratages à répétition d’hôpitaux et d’universités en 2020, Paris Saclay et Grenoble INP notamment, ainsi que le blocage de services administratifs et financiers pendant des mois, ont démontré notre vulnérabilité face au numérique. Le réflexe de certains organismes a été de renoncer à gérer leur propre informatique et de l’externaliser auprès de grands opérateurs étrangers, afin de s’appuyer sur des infrastructures a priori mieux sécurisées. Mais c’est un solutionnisme, une absence de travail de fond, qui à mon sens ouvre à un futur dramatique. On recommande même désormais aux chercheur·ses de ne pas utiliser les outils institutionnels, y compris leur adresse de courrier électronique officielle, pour leurs activités de recherche. Cette abdication révèle notre incapacité collective à penser le long terme.
Comment regagner notre souveraineté ? La réponse passe par une démarche coopérative : discuter, s’inspirer d’expériences réussies, s’informer, accepter d’y consacrer du temps. Le temps dédié à la souveraineté numérique, à la sauvegarde de nos données, à la conscience de leur localisation, doit être officialisé. Ce n’est pas un temps technique inutile et rébarbatif, mais un temps politique au sens le plus noble du terme.
Si nous regardons ce temps comme un temps politique, un temps émancipateur et autonomisant, nous changeons alors radicalement de perspective. L’exemple de la gendarmerie nationale, que cite Monniaux, est éloquent : elle a d’abord remplacé sa suite bureautique Microsoft par une suite libre, puis la quasi-totalité de ses postes Windows par sa propre distribution Linux (GendBuntu). C’est l’un des rares organismes publics à avoir élaboré une stratégie de long terme face à cette dépendance. Cette démarche démontre qu’avec de la volonté politique et de la patience, des solutions fondées sur des logiciels libres, gérées localement, sont absolument possibles.
Barbara Cassin, dans Google-moi. La deuxième mission de l’Amérique (Albin Michel, 2007), critiquait déjà l’accès aux médias de plus en plus contrôlé par les algorithmes des grandes plateformes. Elle l’envisageait alors sous un angle culturel, le « pillage » des bibliothèques patrimoniales, l’usage de l’anglais. Depuis, le cloud s’est imposé, et cela est allé encore plus loin, dans une dépendance des entreprises et des administrations. Il s’agit de penser ensemble les dimensions technique, culturelle et politique du numérique.
C’est cette culture politique des outils qu’il nous faut transmettre. Par cette voie de politique personnelle de la souveraineté, de pensée de soi projetée dans l’avenir et le long terme, nous pouvons sortir de la dictature du présent, qui constitue elle aussi un véritable sujet politique. Monniaux conclut avec justesse : "Il est plus que temps pour la France et l’Europe de réagir à cette dépendance, par ailleurs très coûteuse, à des prestataires étrangers qui peuvent à tout moment lui couper ses infrastructures informatiques. Il est incompréhensible que l’on persiste dans des choix qui, s’ils peuvent apparaître plus économiques ou plus simples à court terme, nous engagent dans des vulnérabilités à long terme, alors que des solutions à base de logiciels libres, gérées localement, seraient souvent possibles. »
C’est ainsi, par cette prise de conscience et cette réappropriation progressive, que nous reprendrons prise, pied et pouvoir sur notre futur, notre démocratie et notre liberté personnelle. La souveraineté numérique n’est pas une affaire de technophiles : elle est l’une des conditions de notre autonomie politique collective.
Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...
Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.
Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.