Le fantasme de l’écologie numérique

29 juillet 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Dans notre situation d’urgence écologique, le greenwashing détourne notre attention des véritables responsables. Pendant que nous trions consciencieusement nos déchets, l’industrie numérique dévore la planète en toute impunité.

Le mirage de la responsabilité individuelle

Ce qu’on appelle le greenwashing constitue une technique de manipulation parfaitement rodée qui vise à transférer sur les épaules des citoyen·ne·s la responsabilité du désastre écologique en cours. Cette stratégie, que Günther Anders aurait pu qualifier de « décalage prométhéen inversé », nous fait croire que nos actions quotidiennes auraient un impact décisif sur l’avenir de la planète. Chaque personne se trouve ainsi investie d’une mission salvatrice : trier ses déchets, limiter ses déplacements en avion, privilégier le covoiturage, etc.

Cette culpabilisation savamment orchestrée produit un double effet pervers. D’une part, elle génère chez les citoyen·ne·s une anxiété écologique permanente, ce que la psychologue américaine Susan Clayton nomme « l’éco-anxiété ». D’autre part, elle procure l’illusion réconfortante d’agir concrètement sur le monde. Comme l’écrivait déjà Herbert Marcuse dans L’Homme unidimensionnel (1964), le système capitaliste excelle dans l’art de transformer la contestation potentielle en participation docile.

Le greenwashing fonctionne ainsi comme un dispositif de contrôle social d’une bonne efficacité. Il canalise nos énergies militantes vers des gestes symboliques tout en préservant les structures de production qui détruisent méthodiquement les écosystèmes. Cette « servitude volontaire » écologique, pour reprendre l’expression de La Boétie, nous maintient dans l’illusion d’une influence individuelle alors même que les décisions structurantes nous échappent totalement derrière l’écran de fumée de notre attention à nos « responsabilités » individuelles.

La disproportion des impacts : population versus industrie

Je ne prétends pas que nos gestes quotidiens soient totalement inutiles, chaque goutte d’eau contribue effectivement au fleuve. Mais il faut avoir la lucidité de reconnaître l’écrasante disproportion entre nos petits efforts individuels et la dévastation industrielle en cours. Selon le rapport très médiatisé de l’organisation Carbon Disclosure Project de 2017, 71 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre entre 1988 et 2015 proviennent de seulement 100 entreprises. Face à de tels chiffres, comment ne pas voir dans l’injonction au tri sélectif une forme de mystification ?

Les véritables moteurs de la catastrophe écologique opèrent à une tout autre échelle : extraction effrénée des hydrocarbures, exploitation des métaux rares pour l’industrie électronique, prolifération des centres de données qui consomment déjà près de 1 à 1,5 % de l’électricité mondiale selon l’Agence Internationale de l’Energie. Ces industries, mues par la seule logique du profit, poursuivent leur expansion sans se soucier des limites planétaires théorisées par Johan Rockström et son équipe.

André Gorz, dans Écologie et Politique (1975), avait déjà identifié cette mystification :

« L’écologie, c’est comme le suffrage universel et le repos du dimanche : dans un premier temps, tou·te·s les bourgeois·es et tou·te·s les partisan·e·s de l’ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l’anarchie et de l’obscurantisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent irrésistibles, on vous accorde ce qu’on vous refusait hier et, fondamentalement, rien ne change. »

Le greenwashing représente précisément cette récupération de l’exigence écologique par le système qui la nie.

Le fantasme de l’écologie numérique dans nos pratiques professionnelles

Cette culpabilisation individuelle contamine désormais nos pratiques professionnelles, particulièrement dans le domaine numérique. Lorsque nous devons faire des choix concernant l’usage des outils numériques ou les capacités de stockage, nous nous imposons une forme de frugalité culpabilisante. Nous craignons qu’en « dépensant trop » de ressources numériques, nous ne devenions complices de la destruction écologique.

Cette autocensure repose sur ce que j’appelle le « fantasme de l’écologie numérique » - une construction imaginaire qui nous donne l’illusion d’un engagement écologique authentique. Comme l’analyse Fabrice Flipo dans L’impératif de la sobriété numérique (2020), cette focalisation sur les usages individuels occulte la dimension systémique du problème : « La sobriété numérique individuelle est nécessaire mais largement insuffisante face à l’explosion structurelle de la consommation numérique mondiale. »

Les décisions prises sous l’empire de ce fantasme, qu’elles soient personnelles ou collectives, reposent sur une méconnaissance profonde des véritables enjeux. Nous agissons en toute bonne conscience mais en toute inconscience de l’impact réel de nos choix. Cette situation illustre parfaitement ce que le philosophe Bernard Stiegler appelait la « prolétarisation généralisée » : nous perdons nos savoirs pratiques et théoriques au profit d’une pseudo-connaissance véhiculée par les industries elles-mêmes.

L’urgence d’une action politique radicale

Face à cette mystification généralisée, je soutiens qu’un véritable engagement écologique exigerait des actions autrement plus radicales. Pour paraphraser le philosophe Peter Sloterdijk, nous avons besoin non pas de « changer nos habitudes » mais de « changer d’habitude ». C’est à l’infrastructure industrielle elle-même qu’il faut s’attaquer : ces centrales nucléaires vieillissantes, ces fermes de serveurs tentaculaires, ces mines à ciel ouvert qui détruisent des régions entières.

L’efficacité du greenwashing tient précisément à sa capacité à nous faire croire que nous agissons alors que nous ne faisons que perpétuer le système. Cette illusion d’action, que Guy Debord aurait pu intégrer à sa théorie du spectacle, neutralise toute velléité de transformation radicale. Pendant que nous calculons notre « empreinte carbone » individuelle, concept inventé et popularisé par BP dans une campagne de publicité en 2004 pour détourner l’attention de ses propres responsabilités, les véritables décisions se prennent dans les conseils d’administration des multinationales.

La difficulté à accéder à une information fiable sur ces enjeux n’est pas fortuite. Les mêmes groupes financiers qui investissent dans les industries les plus polluantes contrôlent également une large part du paysage médiatique. Cette concentration capitalistique, analysée par Noam Chomsky et Edward Herman dans La Fabrication du consentement (1988), garantit que les questions écologiques seront toujours traitées sous l’angle de la responsabilité individuelle plutôt que sous celui de la prédation industrielle. Ainsi se referme le piège d’un système qui transforme notre désir légitime de préserver la planète en instrument de notre propre asservissement.

Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...

Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.

Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.


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