Nos choix d’outils numériques quotidiens nous enferment dans un imaginaire capitaliste. Passer de Microsoft aux logiciels libres n’est pas qu’une question technique : c’est un acte politique. Pourquoi et comment.
Nous sommes prisonniers et prisonnières d’un imaginaire capitaliste, et ce dans l’usage même de nos outils quotidiens. Nous utilisons Word, Excel, Outlook, Microsoft 365, comme s’il s’agissait d’outils normaux, objectifs, standards, neutres. Nous écrivons avec, nous faisons nos présentations, nous organisons nos visioconférences sans nous interroger sur leur nature politique.
Ce que nous ignorons, utilisateurs individuels et utilisatrices individuelles comme décisionnaires au niveau collectif (municipaux et municipales, administrateurs et administratrices, ministres, universitaires) qui organisent la gestion de leurs données avec ces outils, c’est que nos documents relèvent de la loi américaine et non de la loi française. Microsoft étant une entreprise américaine, un tribunal américain peut décider de nous couper de notre propre accès à nos propres documents, que nous soyons un individu considéré comme dangereux ou dangereuse ou une administration entière jugée contrevenant à l’éthique en cours aux États-Unis. Cette possibilité est juridiquement réelle.
À la lecture de ces faits, la réaction première est souvent l’incrédulité. Cela semble complètement incongru, fou, impossible. Précisément parce que nous avons intégré l’imaginaire de la normalité de ces outils. Lorsqu’on nous met dans les mains un autre outil, par exemple LibreOffice ou d’autres logiciels libres pour accomplir les mêmes tâches, ils nous semblent bizarres, anormaux, incohérents, mal fagotés. Les documents que nous produisons peuvent être légèrement modifiés chez nos partenaires qui utilisent tous les outils Microsoft. Nous ne sommes simplement pas dans le même imaginaire.
L’interface, les formats, l’ergonomie des logiciels libres nous semblent étranges, suspects même, marqués par un manque de pérennité, de standard, de capacité d’échange. Ce n’est pas exactement le même jargon. Les boutons ne sont pas au même endroit. Et nous nous disons qu’il faut être efficace et pragmatique, suivre les standards établis.
On peut se persuader que de toute façon, il y a des grands industriels partout, que les principes de logiciels libres et de neutralité du net demeurent des utopies inatteignables. Qu’il ne faut quand même pas avoir peur. Qu’il faut « vivre avec son temps », être dans un espace social qui simplifie nos échanges, car notre but est de produire ensemble. Cela révèle donc bien qu’il existe un imaginaire hégémonique et que pour fonctionner avec les autres, il faut partager un même imaginaire. Sinon, nous nous retrouvons dans les marges, freinés et freinées dans nos échanges, qu’ils soient oraux, écrits, ou qu’il s’agisse d’échanges de documents auxquels on accède via des outils. Tout cela fait partie de la construction des échanges humains.
Et pourtant, certaines collectivités comme la ville de Lyon, certains ministères comme celui de la Défense, choisissent de tout passer en logiciel libre. La gendarmerie nationale également. À l’inverse, d’autres administrations comme le ministère de la Culture ou la ville de Nantes, qui ont été pendant longtemps opérées en grande partie avec des logiciels libres, sont repassées au tout Microsoft. Le Danemark vient d’adopter une décision courageuse qui est mise en œuvre progressivement depuis juillet 2025 : Caroline Stage Olsen, ministre danoise du numérique, a annoncé que son ministère, suivi graduellement par les autres, cessera d’utiliser les outils Microsoft.
L’histoire de Microsoft est très bien documentée. Elle révèle une stratégie de vente forcée, de fausse concurrence, de vol de logiciels libres ensuite brevetés pour être vendus, de tentatives constantes d’asseoir un pouvoir financier en rendant les gens prisonniers et prisonnières du système. Microsoft a connu de grandes réussites, notamment au début du Web avec Internet Explorer, qui ne respectait pas du tout les normes communes, mais auquel il fallait s’adapter car il était hégémonique. Ils ont perdu quasiment tous leurs procès pour tous les abus perpétrés au fil des ans.
L’entreprise a ensuite perdu face aux logiciels libres. Microsoft a alors compris que c’était le service, ce qu’on appelle le cloud, qu’il fallait vendre, et que c’était de cette manière qu’il fallait rendre les personnes prisonnières de son imaginaire pour pouvoir vendre, au mépris des libertés et de la souveraineté. Aujourd’hui, Microsoft est complètement lié aux enjeux du gouvernement Trump, car ce genre de société retourne sa veste au gré des pouvoirs en place.
Comme l’analyse Ophélie Coelho dans Géopolitique du numérique, l’impérialisme à pas de géant (2023), le réseau a progressivement été construit par des acteurs privés et actrices privées plutôt que publics. Cette évolution a des conséquences profondes : les États eux-mêmes dépendent désormais de ces géants industriels pour dialoguer entre eux et construire la politique internationale.
Il faut bien se rendre compte à quel point signer avec ce type d’acteur nous met dans une situation aux conséquences politiques extrêmement graves, dont nous n’avons pas conscience sur le moment car cela semble normal. De la même manière que battre sa femme était considéré comme quelque chose de normal et même de sain pendant très longtemps pour les hommes et pour la société. Petit à petit, les imaginaires ont changé. Mais il y a encore aujourd’hui des hommes qui pensent qu’il est tout à fait normal de battre leur femme ou leurs enfants dans certaines situations, que c’est même un signe d’autorité naturelle masculine, qui croient dans leur imaginaire que les animaux font cela. Pour autant, aujourd’hui, au regard de la loi, un homme qui fait cela est sévèrement, on l’espère, puni par la loi et sa femme est accompagnée pour sortir de l’emprise. C’est malheureusement encore bien trop rare, et encore plus rare pour les enfants.
C’est exactement le même type de logique d’emprise, d’imaginaire, de normalité qui est à l’œuvre avec les outils numériques. Comment en sortir ? Parce qu’il est évidemment facile d’énoncer de grands principes. On se pose en chevalier blanc ou chevalière blanche qui sait comment faire. Mais précisément, nous sommes dans un espace collectif, social, avec un imaginaire partagé avec la majorité des personnes qui sont « dans la matrice ». Elles n’ont pas conscience de la normalité construite de ce qu’elles vivent. Elles pensent que c’est la réalité telle quelle. Elles ne comprennent pas que c’est un construit d’imaginaires partagés.
À mon avis, le grand problème est que le développement collaboratif d’outils libres, de biens communs, de la souveraineté via les outils numériques est aujourd’hui porté beaucoup par des individus et par des associations, et beaucoup trop peu par les organisations collectives financées par l’argent public.
Prenons l’exemple d’une université de province moyenne qui, comme toutes les universités, paie un abonnement à Microsoft 365 pour ses agents et agentes (enseignants, enseignantes, administratifs, administratives, techniciens et techniciennes). Ceux-ci et celles-ci ont l’impression que c’est un outil normal, gratuit, qui tombe sous le sens. Personne ne questionne cet outil. Tout le monde organise ses réunions avec Outlook, ses documents avec Word. Une petite université de province avec qui j’ai travaillé paie à Microsoft 350 000 euros par an pour pouvoir offrir ce service à ses agents et agentes.
Si l’université devait gérer ses propres serveurs, mettre en place ses propres logiciels, avoir du personnel pour s’occuper de tout cela, en effet, cela coûterait très vite beaucoup plus que 350 000 euros. Cette somme semble assez faible. Mais si cette même université s’engageait dans une démarche collective de soutien à des associations du logiciel libre, à des solutions d’hébergement distribuées, collaboratives, éthiques et écologiques, si des sommes étaient allouées à des développements et des améliorations d’outils, cette somme pourrait soutenir des personnes très engagées pour le logiciel libre. Cette communauté se verrait soutenue, encouragée. Elle est déjà vivante, mais elle le serait d’autant plus. Et les outils pour les personnels seraient bien plus vertueux, souverains, durables, partagés et démocratiques.
On verrait en très peu de temps des outils merveilleux naître, des outils bien meilleurs en termes d’ergonomie et de pratique que les outils Microsoft. Ils travailleraient avec attention les questions d’interopérabilité, c’est-à-dire des interconnexions fluides entre systèmes différents, afin que, comme évidemment la majorité est encore sous Microsoft, le passage entre les deux soit le plus fluide possible.
Je ne parle là qu’au niveau d’une petite université de province. Mais si toutes les universités de France avaient la même démarche, en moins d’un an on verrait une évolution sans précédent des logiciels libres, une qualité d’ergonomie qui s’améliorerait en flèche et une souveraineté regagnée à la fois pour les agents et agentes des universités et pour toutes les personnes autour. Il n’y aurait pas plus d’argent dépensé. Cet argent irait, pour le même usage, au bien commun, pour construire des communs numériques. Le possible de l’émancipation est à portée de main, et l’argent pour le financer est déjà là, disponible chaque année.
Dans le sillage, il est évident que bien d’autres citoyens et citoyennes seraient mis et mises en confiance pour utiliser ces nouveaux outils tellement pratiques, tellement plus aisés, tellement plus sécurisés, tellement plus rassurants, tellement plus pérennes. Caroline Stage Olsen l’exprime avec justesse : « Nous n’avancerons jamais vers notre objectif si nous ne commençons pas quelque part ».
C’est ce que j’appelle un choix micropolitique. Le concept de micropolitique a été développé notamment par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur ouvrage Mille Plateaux (1980). Pour eux, la micropolitique s’oppose à la macropolitique des grandes organisations d’État : elle concerne les agencements moléculaires, les lignes de fuite, les devenirs minoritaires. Il s’agit d’actions qui peuvent sembler marginales mais qui, dès lors qu’elles sont portées par un collectif qui perçoit un financement et doit de toute façon dépenser cet argent, peuvent avoir un effet multiplicateur extrêmement grand.
Une université, a priori, ne se sent pas en pouvoir de changer des choses. Elle se dit qu’il faut s’adapter au monde tel qu’il est. Je pense précisément l’inverse. Il faudrait regarder ce qui se passe pour la métropole de Lyon, pour la Finlande, et comment ces choix font des effets autour d’eux. L’expérience de Framasoft, association française d’éducation populaire au numérique, illustre ce potentiel. En 2024, environ 95% de leurs revenus provenaient de dons, leur permettant de poursuivre le développement d’outils alternatifs de partage de vidéos en ligne et d’accompagner près de 2500 collectifs pour s’organiser hors GAFAM. S’ils et s’elles recevaient de l’argent public, leur impact pourrait être multiplié de façon exponentielle.
Ce que je veux dire ici, c’est qu’un acte micropolitique, un acte qui peut sembler marginal, dès lors qu’il est porté par un collectif (et là ce n’est pas du tout le cas d’un individu seul, l’individu ayant une autre démarche), peut avoir un effet multiplicateur extrêmement grand. Comme le montre le dossier « Du continent à l’archipel : les enjeux de l’éducation populaire au numérique » (Cairn.info, 2025), il s’agit d’explorer les voies possibles pour une éducation populaire au numérique qui conjugue éthique du numérique, inclusion et justice sociale.
Le développement de la souveraineté numérique passe par la création d’espaces d’autonomie numérique. L’interopérabilité n’est pas qu’une question technique : on peut y voir une philosophie permettant à des systèmes différents de communiquer sans perdre leur spécificité. Wikipédia n’a pas un style unique mais des millions de voix qui convergent grâce à des protocoles partagés, une piste à explorer pour le secteur public.
Réfléchissons un peu : souhaiter que le stockage de nos données numériques ne demande aucun effort et soit entièrement délégué à autrui révèle notre acceptation de la dépendance. Considérons l’analogie avec une bibliothèque physique : nous achetons ou fabriquons des étagères, nous les installons, nous transportons nos livres dans des cartons, nous les rangeons. Nous assumons concrètement cette responsabilité, nous la vivons, nous la voyons, nous la mettons en œuvre avec effort. Pourquoi le numérique devrait-il nous exempter de tout effort ? Cette absence d’effort signale notre mise en dépendance : quelqu’un d’autre assume cet effort à notre place, nous rendant tributaires de ses décisions, de son pouvoir sur nous, de notre propre abdication.
Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...
Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.
Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.