Nos vies sont désormais inscrites dans le numérique : emails, photos, documents, etc. Mais cette mémoire collective est excessivement fragile. Sans archivage actif, notre patrimoine disparaît totalement, menaçant notre histoire et notre démocratie.
L’importance de l’archive et de la documentation en termes politiques et démocratiques est beaucoup plus grande qu’on ne le croit. Nous l’avons d’ailleurs bien documenté dans le cadre de la Biennale de la création participative en 2025.
L’immense majorité des traces des activités humaines aujourd’hui, traces intellectuelles, politiques, communautaires, personnelles, sont conservées dans des objets numériques : des disques durs, des cartes mémoires, des téléphones portables, des appareils photos et surtout, principalement, dans le cloud (c’est-à-dire dans des centres de données dont nous payons l’accès, mais sans possession physique de nos données).
Qu’il s’agisse par exemple de nos e-mails, nos messages, nos photographies, nos documents ou nos rencontres amoureuses, ces « contenus » sont conservés sur les serveurs de Google, WhatsApp, Telegram, Instagram, TikTok, YouTube et autres. Ces contenus sont personnels ou collectifs : les données de l’immense majorité des collectivités locales et territoriales aujourd’hui (villes, départements, régions), ainsi que d’un très grand nombre d’entreprises et d’associations, sont conservées sur les serveurs et sous la responsabilité de la société Microsoft, pour laquelle les individus et les collectivités paient la fonction d’accès à toutes ces données au présent.
Les sites internet, de même, sont conservés chez les hébergeurs que nous payons pendant le temps de leur exploitation. Après l’exploitation, là où, avant le numérique, les traces matérielles étaient constituées de papier ou d’objets, avec le numérique, les traces matérielles ne sont pas devenues immatérielles, car le numérique n’est pas immatériel. On y accède de façon fluide à partir de divers appareils, mais le numérique n’est pas moins matériel que le papier. Simplement, pour pouvoir accéder aux données numériques, il faut des machines ; on ne peut pas y accéder directement comme nous le faisons avec le papier.
Prenons par exemple un festival de musique. Pendant l’existence du festival, il sera possible de trouver énormément d’informations, de visionner des vidéos, de lire des interviews, etc. L’accès est bien plus grand que par le passé, c’est absolument extraordinaire et sans précédent. Mais si un jour le festival n’est plus financé par les collectivités qui lui permettent d’exister et que le site internet disparaît, dans la mesure où l’immense majorité des informations étaient sous forme numérique, et que la fermeture du site internet sera effective, puisque plus personne ne sera là pour payer la conservation de ces données, eh bien, il restera extrêmement peu de traces. Même les documents de communication, les comptes rendus de réunion, etc., qui auparavant auraient pu être conservés dans des cartons et peut-être retrouvés un jour, vont là disparaître dans la fermeture de l’abonnement à Microsoft 365 ou Google Documents, parce que l’association n’existera plus. Et si l’association organisatrice du festival n’existe plus et que les collectivités se sont désengagées, qui paierait pour s’occuper de ces données ?
La grande différence entre la conservation de données non numériques et la conservation de données numériques, c’est que les données non numériques prennent seulement de la place dans un grenier, dans une cave… Évidemment, les données peuvent s’abîmer au fil du temps, mais elles peuvent être conservées sans aucun soin dans des maisons abandonnées, des garages, des granges, qu’un jour, avant de les réhabiliter, on vide. Et là, on découvre des documents. On peut avoir des patrimoines dont personne ne s’est occupé, même pendant des centaines d’années, et qui redeviennent accessibles lorsque certains les découvrent et les valorisent.
Concernant le patrimoine numérique, c’est complètement différent : si personne ne s’en occupe, si on n’en prend pas soin au présent (ce qui représente un coût relativement faible, mais requiert une attention forte), eh bien ces patrimoines-là vont disparaître de façon complète et irrémédiable.
Nous en avons tous fait l’expérience à titre personnel. Si par le passé nous avions écrit un texte sur un cahier, nous pouvions perdre ce cahier, nous le faire voler, ou il pouvait être détruit dans un incendie. Le changement de statut entre la présence et l’absence était lié à des événements physiques importants : l’incendie, l’inondation, le vol, etc. Je ne dis pas qu’on ne perdait pas beaucoup de choses avant le numérique, mais la perte se sentait, était liée à des événements forts, une inattention, une malveillance, une catastrophe naturelle... Alors qu’aujourd’hui, il nous est tous arrivé d’avoir écrit un texte sur notre ordinateur et, du fait d’un bug, d’une petite erreur humaine dans l’enregistrement, d’un petit dysfonctionnement d’une clé USB, etc., le texte a disparu de façon absolue, irrémédiable. Alors que même si le cahier tombait dans l’eau, si on allait le récupérer, on pouvait retrouver des bribes de texte. Dans le domaine du numérique, quand quelque chose disparaît, il disparaît le plus souvent de façon totale et irrémédiable.
Nous l’avons vécu lors de l’incendie d’un bâtiment de l’hébergeur OVH à Strasbourg en 2020 : 400 000 sites internet ont disparu de façon totale et irrémédiable des disques durs de ce lieu, car l’incendie les avait détruits. Les seuls qui ont pu récupérer tout ou partie de leurs données étaient ceux qui avaient pris soin d’en faire la sauvegarde, c’est-à-dire qu’ils en avaient fait la duplication de façon préventive. Ni assurances ni procès n’ont servi à quoi que ce soit pour réparer ces pertes.
Autre exemple : en Île-de-France, pendant 25 ans, il y a eu une agence de soutien à la diffusion et à la production du spectacle vivant qui se nommait Arcadi, très liée à la précédente présidence de gauche de la région Île-de-France. Relativement peu de temps après son arrivée, la nouvelle présidence de droite de la Région a décidé de supprimer cette agence. C’était un choix politique du présent, mais la disparition irrémédiable du site internet de l’agence, qui peut se comprendre en termes politiques du point de vue de la Région, a entraîné, pour quiconque fait une recherche sur internet sur l’histoire de la diffusion et du spectacle vivant en Île-de-France, la disparition pure et simple des traces de cette histoire au niveau régional. La mémoire est en grande partie effacée.
On voit bien que cet exemple est éminemment politique et on sait que les effets d’effacement des traces de l’histoire peuvent avoir des impacts immenses sur les êtres humains. Il me semble très important de le rappeler et de le conscientiser avec le numérique. On le constate avec le continent africain, dont les conditions de vie et les régimes politiques actuels ont été produits par l’effacement des traces des histoires de ces cultures. C’était bien avant le numérique et c’est ce qui a permis la fabrication d’un récit colonial qui n’aurait jamais pu être prononcé s’il y avait eu les traces et les récits possibles pour ces cultures. L’annulation de pans entiers de l’histoire est aujourd’hui en phase de démultiplication du fait des technologies numériques. C’est-à-dire qu’il pourrait arriver de bien pires futures dominations que ce qui arrive à l’Afrique depuis plusieurs siècles.
Cela représente un vrai travail, une vraie montée en compétences qui concerne à mon sens chaque citoyen : l’exercice de la démocratie aujourd’hui passe, entre autres mais c’est un pan très important, par le soin pris au patrimoine numérique : sa conservation, son organisation, sa transmission.
L’enjeu n’est pas seulement politique au sens où cela ne concernerait que certaines personnes qui ont des engagements dans la politique politicienne. Non, l’enjeu est humain, il est civilisationnel, il est familial, il est psychique. C’est l’enjeu de qui suis-je, d’où je viens et pourquoi suis-je là.
Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...
Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.
Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.