Numérique et rationalité

25 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le numérique, souvent associé à tort à la rationalité, est en réalité une technologie imparfaite et matérielle. Nos choix d’outils numériques sont politiques et déterminent le monde que nous construisons collectivement.

Un vrai-faux esprit critique

Dans les débats, on confond de plus en plus : numérique, rationalisation, intelligence artificielle, surveillance généralisée, GAFAM, capitalisme, réseaux sociaux, désastre écologique, etc. Il est évidemment essentiel de produire un esprit critique, c’est-à-dire une pensée informée et singulière sur le monde dans lequel nous vivons. Mais pour ce faire, il faut précisément s’informer sur ce monde, pour pouvoir forger notre vision, ce qui n’est pas la même chose qu’une opinion. Une opinion est le rattachement à un « camp de pensée », sans justification autre qu’une intuition ou une influence, souvent fondée plutôt sur des relations de pouvoir que sur des conditions de pensée autonome. Je voudrais donc apporter un éclairage informé sur le lien entre numérique et rationalité, pour aussi définir ce qui est politique dans les choix que nous faisons avec le numérique, et je l’espère peut-être soutenir de meilleurs choix dans nos usages des outils numériques.

Le choix d’outils numériques est un choix politique

Le numérique, qui est en construction depuis des siècles, est aujourd’hui un ensemble de technologies indispensables à la vie humaine, depuis à peu près 40 ans. Le numérique a donc changé les conditions d’être de l’humanité. Les choix d’usage des outils numériques que nous faisons sont des choix politiques (au sens étymologique du terme) : nous ne contribuons pas à construire le même monde si nous utilisons au quotidien des outils construits par Microsoft par exemple, qui est sans doute l’un des pires conglomérats capitalistes qui soit, et ce dès son origine, sa fondation et son projet même (c’est très bien raconté dans le livre Les Innovateurs de Walter Isaacson, 2015). Nous contribuons donc à un monde différent si nous utilisons au quotidien pour écrire, pour communiquer, ces outils-là ou si nous choisissons d’utiliser d’autres outils développés de façon collaborative par des communautés d’entraide.

Notre simple usage d’une technologie a de l’influence autour de nous, même si nous n’en sommes pas conscients. En effet, plus une technologie est utilisée, plus, par effet boule de neige, elle sera utilisée par d’autres personnes, c’est ce que Cory Doctorov nomme « l’effet de réseau » (dans Le rapt d’Internet, manuel de déconstruction des Big Tech, 2025, C&F éditions), qui petit à petit mettent les usagers en co-dépendance, via ces outils. Et cela se vérouille par ce qu’il nomme les « coûts de sortie », qui représentent ce qu’on perdra si on sort du réseau : nos photos, nos liens sociaux, des pans de notre réalité professionnelle et humaine, notre patrimoine numérique, etc.

De l’influence des services numériques sur les espaces sociaux

Les principes politico-économiques qui sous-tendent ces technologies ont un impact sur les sociétés dans lesquelles elles sont employées et qu’elles contribuent à modéliser. Ainsi, oui, nos choix d’usage de telle ou telle technologie doivent tout à fait être informés, en conscience, dans la mesure du possible, des enjeux et des postures stratégiques des organisations qui en sont les opérateurs et les vendeurs. Sont-elles des organisations capitalistes ? Dans quels intérêts développent-elles ces technologies ? Ou sont-elles des organisations libertaires, anarchistes, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire sans pouvoir centralisé ? Cela ne construit pas du tout la même chose, et cela existe aussi dans le monde numérique, de façon plus grande que ce que l’on veut bien nous faire croire. Par exemple, la grande majorité d’Internet fonctionne avec des logiciels libres, collaboratifs, communautaires (le système Linux), qui lui garantissent une coopération détachée d’enjeux commerciaux, ce qui apporte un niveau de fiabilité hors pair, ce qui rend ce bien commun logiciel si robuste et pérenne.

Histoire d’une fausse rationalité numérique

Passons maintenant à la question de la confusion souvent entretenue entre numérique et rationalité. L’usage massif du numérique serait une rationalisation de l’humanité, une dilution de notre esprit critique dans des processus algorithmiques, qui assécherait ce qui fait le propre de l’humain. C’est une vision des choses fondée bien sûr sur certains constats, mais qui sont vraiment partiels et partiaux. C’est plutôt une opinion sur les choses qui va chercher certains éléments dans la réalité pour se justifier.

Entrons dans les détails. Si l’on y regarde de près, le numérique est un ensemble de technologies, avec deux aspects :

  1. le matériel,
  2. le logiciel.

C’est là sa particularité par rapport à toutes les autres technologies : depuis l’origine de l’informatique, en 1822, avec la machine à différences de Charles Babbage, on peut avoir une machine mécanique fixe, mais via un langage qui lui est propre, lui faire faire divers types d’opérations, comme Ada Lovelace l’avait si bien décrit dans son texte en 1842. Le numérique est donc une technologie qui fonctionne grâce à des langages. Il n’y en a pas qu’un seul, ils sont multiples. Les langages des machines permettent de les programmer pour qu’elles fassent des opérations qui nous soient utiles, tout comme un train nous est utile, ou une centrale électrique nous est utile, ou un soc pour labourer la terre nous est utile. C’est simplement un autre niveau d’utilité, pas seulement lié au langage d’ailleurs, mais qui se relie aux langages que le numérique opère.

La comptabilité, par exemple, et l’administration, qui furent les deux premiers poumons du financement des outils numériques après la Seconde Guerre mondiale, car ces outils permettaient des gains de productivité mais surtout aussi de plus grandes efficacités patrimoniales et organisationnelles, ne sont pas en soi un mal pour l’humanité. L’information n’est pas mal en elle-même. L’information, une bibliothèque par exemple, est plutôt un bien dès lors que son accès est libre et que son contenu est diversifié.

Ainsi, le numérique est un ensemble d’outils techniques opérés par des langages. Et de tous temps, puisque ces machines sont des outils créér par les êtres humains pour les à aider dans leurs desseins, il y a eu de la réflexion sur ce qu’on a toujours appelé les interfaces homme-machine : comment les machines pourraient mieux nous comprendre pour être plus efficaces à soutenir nos besoins, qui sont des besoins proprement humains : besoin de production, besoin de lien, besoin de création, besoin de construction, besoin d’écriture, etc.

Oui, on essaie d’utiliser la technique souvent dans des objectifs rationalistes. Pourquoi ? Parce que les objectifs rationalistes sont ceux qui permettent des développements financiers et organisationnels qui permettent à des systèmes économiques dominants de mieux fonctionner. Mais ce n’est pas parce les outils numériques ont été entre autres et peut-être en premier lieu employés pour des objectifs rationalistes que leur nature même est la rationalité. Ce ne sont que des technologies. Les objectifs rationalistes préexistent largement à l’avènement du numérique ! Il n’est qu’à voir le film « Les temps modernes » de Charlie Chaplin (1936).

L’exemple du Cinématographe

Pour prendre un exemple hors du numérique, le Cinématographe, une technologie inventée en 1895 d’enregistrement et de reproduction mécanique d’images photographiques, qui nous donne l’illusion d’être animés, n’est qu’une technologie. Et ce sont d’autres personnes, pas du tout les inventeurs de cette technologie, qui ont utilisé cette technologie pour raconter des histoires et l’utiliser pour en faire majoritairement du théâtre filmé. On peut en faire mille autres choses : capter des mouvements de la nature, garder des traces, communiquer en direct, faire de la surveillance, etc. Il n’y a pas que des histoires qu’on raconte avec l’audiovisuel. Il est donc très important, sans du tout mettre de côté le fait que le choix d’usage d’une certaine technologie portée par certaines puissances industrielles est un choix politique, de ne pas confondre une technologie avec une rationalité. Énormément d’artistes créent avec les outils numériques, par exemple et depuis très longtemps, sans quête de rationalité.

Du Minitel à ChatGPT

Le Minitel, dès son origine, a beaucoup servi au « Minitel rose ». Internet aussi… Les scientifiques ont tous créé des jeux avec une grande part de hasard, avec les tout premiers ordinateurs. Les jeux de langage, par exemple, ont été fort nombreux. Et les machines font énormément d’erreurs qu’on peut exploiter en termes créatifs. Il n’est qu’à voir la manière dont les intelligences artificielles réputées rationalisantes hallucinent, inventent des informations de toutes pièces et essaient de se doter de systèmes de vérification, car elles furent plutôt hors de toute rationalité que rationalistes, même si c’était l’objectif des industriels. Mais ils ont eu bien du mal, et nous ne sommes pas du tout encore rendus à l’étape où les intelligences artificielles seraient fiables. On le sait, on le vit, il suffit de dialoguer avec ChatGPT pour se rendre compte de l’imprécision sur bien des sujets. Les images faites par DeepMind il y a une dizaine d’années, produites par l’intelligence artificielle, étaient complètement délirantes. On sentait ce cerveau qui n’était pas du tout le cerveau d’un enfant, ce cerveau malade, absurde, incohérent, et tellement poétique !

Pour une poétique du bug

Les microprocesseurs, le cœur de nos machines, ont des bugs, c’est-à-dire font des erreurs de façon aléatoire. Et d’ailleurs, le prix des microprocesseurs va de pair avec le nombre de bugs. Les microprocesseurs les plus puissants sont en fait les mêmes que les moins puissants mais ils ont été testés et sont ceux qui font le moins de bugs, ce qui leur permet d’être plus rapides pour les calculs. Il y a bien sûr des systèmes de correction d’erreurs, on essaie de les rationaliser, pour qu’elles soient les plus utiles possible, mais au départ, ce ne sont que des machines extrêmement imprécises. La numérisation du signal, par exemple, est d’une folle imprécision, qu’il soit audio ou photo, et c’est pourquoi on va multiplier le nombre de pixels pour essayer de masquer l’imprécision intrinsèque du système de numérisation. Et Claude Shannon, quand il invente la théorie de l’information en 1948, fait un apport majeur au monde numérique car il tient compte précisément du « bruit » énorme, c’est-à-dire du nombre très important d’erreurs dans les transmissions des données numériques et il élabore des stratégies pour les compenser, pour les contourner, afin de les rendre plus fiables.

Donc le numérique, qui est quelque chose d’absolument matériel dans sa nature, car il s’agit de circulations d’ondes, de mouvements d’objets, d’influx électriques ou optiques, etc, ce n’est que de la physique. Il n’y a rien de magique, il n’y a rien dans les nuages d’ailleurs. Les technologies numériques sont bourrées d’imprécision et d’irrationalité. On le voit aussi aujourd’hui avec les prototypes d’ordinateurs quantiques, qui seront potentiellement des millions de fois plus puissants que nos ordinateurs actuels. Certains fonctionnent déjà dans des laboratoires à moins 265 degrés, mais ils produisent un nombre immense d’erreurs. Ils n’ont par nature aucune rationalité, ce qui est absolument normal, parce qu’on prend le monde naturel, matériel, qui est le nôtre, et on y fabrique des machines, c’est-à-dire des idées qu’on a dans nos têtes et qu’on plaque sur ce monde, ce monde qui résiste. Même lorsque Thomas Edison invente l’enregistrement phonographique en 1887 sur rouleaux de cire, il se rend compte que le bruit de fond du rouleau de cire est très important et abîme la qualité du signal audio. C’est une machine d’enregistrement, mais très peu fidèle. Et c’est par l’augmentation de la vitesse de rotation que le signal devient un peu plus indépendant des imprécisions de la matière.

De la bêtise des GPS

Bref, le numérique est au départ irrationnel, comme toute machine l’est, imprécis, fait d’erreurs, et c’est par les contournements, les astuces, que petit à petit, nous essayons d’aboutir à une certaine rationalité. Il n’est qu’à utiliser un GPS pour s’en rendre compte immédiatement. Pourtant, c’est une technologie a priori très au point, accessible au grand public depuis 25 ans. Et pourtant, qui n’a pas déjà pesté face à un GPS et à l’absurdité de certains parcours proposés, avec aussi parfois des fulgurances et des idées magnifiques, des inspirations pour nos futurs trajets. On la vit dans l’usage du GPS, cette irrationalité du numérique, parce que la machine fait de son mieux dans les limites techniques et financières qu’on lui donne. Bien sûr, les industriels communiquent sur l’idée de quelque chose de parfait, d’idéal. C’est bien sûr un mensonge, on peut en convenir, et on nous vend beaucoup de choses qui ne sont que de fausses promesses.

On peut m’objecter que, petit à petit, les machines deviendront de plus en plus rationnelles. Oui, sans doute qu’un jour, les GPS fonctionneront bien mieux qu’aujourd’hui, dopés qu’ils seront à l’intelligence artificielle, mais c’est simplement que nous déplacerons le niveau d’irrationalité à d’autres niveaux, à d’autres endroits. Lorsque, par exemple, nous demandons à ChatGPT d’écrire un texte pour nous, quel formatage, quelle irrationalité de la pensée...

Les humains à la rescousse pour débugger les machines absurdes

Les programmeurs, les gens qui écrivent dans le langage des machines de plus bas niveau, qui sont fort nombreux et dont nous avons absolument besoin pour que le numérique reste un outil, le savent, car les trois quarts de leur temps de travail sont consacrés à « débugger », à débusquer toutes les imprécisions, toutes les aberrations, tous les blocages complets du système que peuvent représenter des petits grains de sable cachés. Rappelons-nous du bug de l’an 2000, qui d’ailleurs n’avait pas eu lieu, car il avait été plutôt bien anticipé. Rappelons-nous des vieux PC qui s’arrêtaient brusquement dans un écran bleu. Et nous vivons au quotidien des bugs, des applications sur nos téléphones que nous forçons à quitter par exemple. Nous le savons : les outils numériques ne sont pas rationnels, et sont encore à l’étape de leur préhistoire. Ne nous laissons pas nous faire croire que ces technologies sont autre chose que ce qu’elles sont : de simples technologies balbutiantes.

Bien entendu, les promesses de vente des commerçants sont sur la rationalité, mais il ne s’agit pas de l’essence de ces technologies. Il s’agit de l’usage qu’on veut nous en vendre. Et précisément, si nous apprenons un peu mieux à les connaître, si nous les utilisons à plus bas niveau, nous saurons ce qu’elles sont : de simples machines.

La révolution Matrix

Pour faire une petite référence cinématographique sur ce sujet, dans la quadrilogie Matrix (Wachowski, 1999 à 2021), où les machines ont pris le pouvoir et font croire aux humains à un monde imaginaire, dans le quatrième volet de la série, Matrix Resurrections (2021), les humains purs qui ne sont pas connectés à la Matrice, qui vivent en sous-sol, utilisent des machines et collaborent avec elles pour fabriquer leur air, pour créer des vergers et contribuer à l’humanisme de cette vie souterraine qui se réinvente. Ce sont des machines employées dans un usage vertueux, contrairement aux autres machines qui, mal employées, ont fini par dominer la majorité des humains.

La technologie n’est pas intrinsèquement rationnelle. Elle n’est qu’une technologie, des objets techniques pris dans le monde qui, comme nous, agissent dessus et en reçoivent les effets et qui sont beaucoup, beaucoup moins rationnels que nous, que notre métabolisme extraordinaire, qui est quasiment divin. Je renvoie à l’excellent ouvrage de Marc Alizart, Informatique céleste (2017), pour creuser le sujet de la dialectique entre l’informatique et la nature.

Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...

Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.

Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.


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