Politique du numérique

11 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Code is law : les outils numériques ne sont pas neutres. Nos choix technologiques quotidiens sont des actes politiques qui construisent le monde. Voici des éléments concrets de prise de conscience et d’action, personnelle et collective.

Le choix de l’hébergement : une décision politique masquée

Nous avons tous entendu dire que nos choix numériques ont une portée politique. Cette assertion prend tout son sens quand on compare l’utilisation de logiciels libres (co-développés par une communauté pour le bien commun) avec celle de logiciels propriétaires, qui nous rendent dépendants d’industries privées pour accéder à nos propres documents.

Prenons un exemple concret : utiliser Google Docs peut paraître anodin comparé à K-Drive chez l’hébergeur écologiste Infomaniak en Suisse, ou à un système de partage hébergé sur son propre NAS (disque dur réseau branché chez soi, qui permet d’avoir accès à ses documents en mobilité). Le service rendu est similaire et l’efficacité comparable. La différence réside dans le temps d’appropriation et, surtout, dans les responsabilités qui en découlent :

  • Avec Google, l’inscription est quasi automatique. La téléphonie mobile nous contraint presque tous à posséder une adresse Gmail, porte d’entrée vers l’ensemble des services Google. L’illusion de gratuité persiste jusqu’à ce que nos besoins de stockage augmentent et que les tarifs apparaissent.
  • Chez Infomaniak, quelques minutes supplémentaires sont nécessaires : il faut d’abord connaître l’alternative, créer un compte, choisir entre versions gratuites et payantes. Un effort minimal mais significatif.
  • Le troisième niveau implique l’achat d’un NAS personnel. Malgré une configuration devenue simple, des questions cruciales émergent : comment sauvegarder face aux risques d’incendie ou de dégât des eaux ? Faut-il dupliquer sur un disque externe stocké ailleurs, ou souscrire un service de backup chez Infomaniak ou autre, non pour dépendre d’eux, mais pour sécuriser nos données ?

Ces trois approches créent des relations radicalement différentes à l’autonomie et au patrimoine numérique. Confier ses données à Google, c’est accepter qu’une multinationale américaine détienne un pouvoir considérable sur notre vie numérique. Malgré les promesses de cryptage, la dépendance demeure. Juridiquement, cette absence de souveraineté sur nos propres données constitue une situation préoccupante. À l’inverse, héberger ses données chez soi restaure une responsabilité similaire à celle que nous avions avec nos documents papier. La différence entre les deux est en réalité majeure.

Les architectes invisibles du monde numérique

Cette question du choix des outils n’est qu’un premier niveau de réflexion politique. Les dirigeants des grandes entreprises technologiques, qu’il s’agisse d’Apple pour le matériel, de Microsoft pour les logiciels, ou d’OpenAI et Google pour les services, sont parfaitement conscients de leur impact politique. Ils savent qu’ils transforment le monde.

Qu’est-ce que la politique, après tout ? C’est l’ensemble des règles et pratiques qui structurent l’espace social, modulées selon la vision du monde de ceux qui détiennent le pouvoir. Ce pouvoir se distribue à tous les niveaux : État, ministères, collectivités territoriales, entreprises, associations, et même collectifs informels. Chacun établit ses modes de fonctionnement social. Une simple cour de récréation est un espace politique à plusieurs niveaux, régenté par les adultes, mais dans lequel les enfants négocient les règles de leurs jeux communs, c’est-à-dire la politique de leur espace social spécifique.

Le numérique constitue désormais une strate fondamentale de notre existence, au même titre que l’air, l’eau ou la terre. L’iPhone, conçu par Steve Jobs et son équipe, illustre parfaitement cette dimension politique de la technologie : apparu en 2007, cet objet révolutionnaire a redéfini bien plus que la téléphonie, terme d’ailleurs devenu inadéquat ; il a transformé nos structures sociales, nos rapports au temps et à l’espace, la distinction entre sphères privée et publique, nos modes de déplacement avec le GPS, et même nos façons d’aimer, pour celles et ceux qui se rencontrent grâce à ces outils.

La vision de Jobs était claire : les objets techniques devaient être conçus par des designers, non des ingénieurs, selon le principe du design d’expérience. Des objets intuitifs, sans notice d’utilisation, une rupture radicale avec les technologies sophistiquées d’alors, pour lesquelles la lecture d’un manuel était nécessaire.

En 2013, Eric Schmidt (alors directeur général de Google) et Jared Cohen publient The New Digital Age : Reshaping the Future of People, Nations, and Business. Leur ouvrage dessine méthodiquement le monde futur à travers sept chapitres : notre futur personnel, l’identité et la citoyenneté, les États, la révolution, le terrorisme, les conflits et interventions, la reconstruction. Ces patrons d’entreprises technologiques cartographient ainsi toutes les dimensions de notre avenir politique. De prime abord, cela a surpris, n’étaient-ils pas juste des fabricants de technologie ?

Le rachat de Twitter par Elon Musk en 2022 a surpris. Pourquoi un industriel de l’automobile, des fusées et des batteries s’intéressait-il à ce réseau social ? Twitter représente l’agora politique mondiale, l’assemblée internationale où politiciens et citoyens débattent en permanence. Musk a rapidement levé certaines restrictions sur les contenus d’extrême droite, « complotistes » et autres types de contributions censurées, transformant la plateforme selon sa vision d’un espace démocratique.

Cette démarche nous enseigne une vérité : les industriels du numérique ont nécessairement une vision politique. Les technologies qu’ils déploient transforment nos modes de vie, nos relations, nos façons de débattre. La technologie est donc politique par essence, car elle restructure l’espace social.

L’argent, contrairement aux idées reçues, n’est pas leur finalité mais leur moyen. Les grands industriels utilisent leurs profits pour construire le monde selon leur vision. Elon Musk rêve de coloniser Mars, et il déploie depuis 2019 des milliers de petits satellites, Starlink, pour connecter les zones les plus reculées de la terre, projet non immédiatement rentable mais structurant pour l’avenir.

Comme le montre Ophélie Coelho dans Géopolitique du numérique (2023), ces industriels financent les infrastructures d’Internet : câbles sous-marins et autres centres de données. Au-delà de leurs besoins propres et de la location à des tiers, ils deviennent les architectes de l’espace politique mondial. Cette position structurante leur garantit une pérennité comparable à celle d’un État bien géré ou d’un maire apprécié, réélu indépendamment de son appartenance politique.

L’intelligence artificielle : la révolution politique qui ne dit pas son nom

Sam Altman, fondateur d’OpenAI, a publié en 2021 – deux ans avant le lancement de ChatGPT – un article visionnaire repris dans L’Empire de l’Ombre (Giuliano da Empoli, 2025). Ses anticipations se révèlent remarquablement justes :

« Le monde changera si rapidement et si radicalement qu’un changement politique tout aussi radical sera nécessaire pour distribuer cette richesse et permettre à un plus grand nombre de personnes de mener la vie qu’elles souhaitent. »

Il prédit que les progrès des cent prochaines années surpasseront tout ce que l’humanité a accompli depuis la maîtrise du feu et l’invention de la roue. Il envisage l’extension de la loi de Moore à tous les domaines : logement, éducation, nourriture, vêtements, qui deviendraient deux fois moins chers tous les deux ans.

Ses propositions sont très concrètes et dignes du programme d’un candidat politique : taxation du capital plutôt que du travail, revenu universel, société où l’IA produit les richesses tandis que l’humanité trouve d’autres rôles. Il conclut :

« Les changements à venir sont inéluctables. Si nous les acceptons et les planifions, nous pourrons créer une société plus juste, plus heureuse et plus prospère. L’avenir peut être incroyable. »

Cette vision techno-solutionniste peut sembler naïve. Pourtant, nos pratiques quotidiennes, smartphones, documents numériques, ChatGPT et autres, confirment que ces transformations sont en cours et engendreront des bouleversements politiques majeurs, qu’il faut anticiper.

Notre responsabilité collective face aux choix numériques

Je n’apporterai pas ici de propositions concrètes pour l’organisation politique future. Mon objectif est de souligner que nos choix d’outils au présent, conscients ou non, sont des actes politiques qui façonnent le monde. Utiliser Google, K-Drive ou un NAS personnel, c’est contribuer à trois constructions différentes du monde. Croire à la neutralité politique des outils numériques relève de la naïveté. La praticité d’un outil ne garantit pas sa neutralité. Je ne prétends pas que la vertu politique exige des outils malcommodes, ni qu’il faille renoncer aux outils pratiques et partagés. Mais nos choix technologiques et nos usages créent une culture dont nous devons être conscients.

La connaissance des technologies constitue aujourd’hui un savoir politique. Ignorer le fonctionnement économique, organisationnel et technologique du numérique, c’est accepter d’être manipulé sans même en avoir conscience. En démocratie, nul n’est censé ignorer la loi, non qu’il faille les connaître toutes, mais s’y intéresser permet des choix plus éclairés pour la collectivité. Il y a vingt cinq ans (1999), Lawrence Lessig, juriste à l’origine des licences Creative Commons, écrivait : « Code is law », le code fait la loi.

Lawrence Lessig, avec l’expression « Code is Law », veut dire que dans le monde numérique, ce n’est plus seulement la loi écrite par les États qui régule nos comportements, mais aussi – et parfois surtout – le code informatique, c’est-à-dire les logiciels et l’architecture technique qui structurent Internet et les plateformes numériques.

En pratique, le code détermine ce que l’on peut ou ne peut pas faire en ligne : il peut rendre facile ou difficile la protection de la vie privée, la censure, l’accès à l’information, ou encore la surveillance des utilisateurs. Ainsi, les développeurs, en écrivant le code, fixent les règles du jeu dans le cyberespace, devenant en quelque sorte les nouveaux régulateurs, sans être élus ni soumis aux mêmes contrôles démocratiques que les législateurs traditionnels.

Lessig souligne donc que le code agit comme une forme de loi  : il régule nos actions, limite nos libertés ou en ouvre de nouvelles, souvent de façon invisible et immédiate. Cela pose des enjeux majeurs, car ces règles techniques peuvent primer sur les lois classiques, et il devient alors crucial de penser la régulation du numérique en intégrant cette réalité.

Perplexity, 2025

Cette formule doit résonner. Sans devenir tous spécialistes, nous devons discuter et partager nos pratiques numériques. C’est une action politique aussi concrète que trier ses déchets ou choisir son mode de transport. Ces choix impactent notre monde, dont nous sommes tous participants.

Cette conscience est particulièrement cruciale pour les responsables politiques et agents des collectivités, financés par nos impôts. Leurs choix numériques engagent notre avenir collectif. L’adoption massive des outils Microsoft et l’hébergement des données publiques chez ce géant américain constituent des choix pratiques pour les DSI mais politiquement inconséquents.

Le coût politique et sociétal de cette dépendance dépassera largement l’investissement nécessaire pour créer des systèmes souverains. Oui, cela demande plus de temps et semble plus onéreux à court terme. Mais le gain social, politique et patrimonial serait immense. Il s’agit de préserver notre souveraineté et notre capacité à écrire notre propre histoire, sans la laisser aux mains des puissances financières. L’enjeu dépasse la simple question technique : c’est l’avenir de notre société qui se joue dans ces choix apparemment anodins.

Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...

Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.

Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.


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