Pour une conscience politique du numérique

20 septembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Chaque clic, chaque application utilisée, chaque service numérique adopté constitue un acte politique qui participe à construire notre futur collectif, bien au-delà de nos usages individuels.

Le numérique comme milieu d’existence artificiel

J’ai coutume de dire depuis longtemps que le numérique est constitutif de nos milieux d’existence au même titre que la nature, la ville, l’air qu’on respire ou la culture. Mais contrairement à la nature, le numérique constitue un milieu artificiel, une construction technologique et industrielle. Par contre, leurs fragilités sont comparables. La fragilité du milieu numérique tient à sa dépendance absolue aux composants, à l’électricité et à l’ingénierie humaine. Sans source d’énergie et sans grandes industries, ce milieu s’arrêterait instantanément de fonctionner. Quand des requins croquent les câbles transatlantiques sous-marins, comme cela arrive parfois, Internet connaît des accrocs révélateurs de sa vulnérabilité structurelle.

Cette fragilité n’est pas unique au numérique. La nature elle-même nécessite un écosystème d’une complexité infinie pour maintenir son équilibre. Notre propre corps, qui nous semble fonctionner dans une évidence quotidienne, cela semble tellement évident de nous éveiller, marcher, parler, travailler, est en réalité un milieu d’une complexité vertigineuse. La simplicité apparente de son fonctionnement masque une sophistication extraordinaire. Le numérique partage cette caractéristique : consubstantiel à nos vies, il nous apparaît simple et évident alors qu’il repose sur une infrastructure infiniment complexe et vulnérable.

Dans le milieu numérique, comme dans la nature, coexistent le positif et le négatif. La nature a ses prédateurs, violence apparente qui paradoxalement permet à la vie de se perpétuer et au milieu d’évoluer, de ne pas se figer. Là où nous pouvons agir, c’est dans le sens de l’émancipation, l’évolution, l’inscription dans une diversité toujours renouvelée, diversité qui, hélas, se raréfie dramatiquement dans la nature avec la disparition accélérée des espèces animales par exemple.

L’urgence d’une écologie numérique

Ainsi, il me semble que nous avons intérêt à cultiver une véritable écologie de notre milieu numérique. Cette écologie implique d’y inscrire plus de diversité, de créer des espaces d’autonomie et de souveraineté capables de dialoguer et de s’enrichir mutuellement. Elle nécessite de réduire notre dépendance aux grand·e·s industriel·le·s dont les objectifs restent éloignés de toute vertu collective, de diversifier nos sources d’énergie et de mettre fin à l’exploitation scandaleuse de la terre pour la fabrication des composants électroniques et de l’électricité.

Le numérique peut parfaitement évoluer vers des modalités de fabrication et d’existence plus vertueuses. Des démarches existent déjà dans ce sens, qu’il me semble essentiel de cultiver et de développer. Mais celles et ceux qui portent ces alternatives, les défenseur·euse·s du logiciel libre, des licences ouvertes, de Linux et LibreOffice ou encore les personnes qui fabriquent elles-mêmes leur électricité, sont encore perçu·e·s comme de doux·ces rêveur·euse·s, des personnes illuminées et déconnectées de la réalité. Ces personnes apparaissent, aux yeux du plus grand nombre, comme des marginaux·ales face à l’évidence apparente de l’usage généralisé des outils Microsoft et Google, face à l’habitude de stocker nos données sur des serveurs américains en acceptant une surveillance permanente, sans conscience des enjeux politiques et écologiques sous-jacents.

Cette perception me rappelle étrangement celle des écologistes dans les années 1970. Perçu·e·s alors comme des utopistes dangereux·euses pour l’ordre établi, presque comme les « complotistes » d’aujourd’hui, des personnes délirantes menaçant l’ordre du monde, leurs préoccupations ont pourtant fini par être partagées par une proportion croissante de la population. C’est une élévation du niveau de conscience. Si certaines personnes les perçoivent encore comme des êtres dangereux·euses, une conscience écologique s’est heureusement développée chez une grande partie des êtres humains. Dans le domaine de l’informatique et du numérique, le même phénomène est à l’œuvre.

La dimension politique de nos choix technologiques

Je ne me lasserai jamais de le répéter : nos usages du numérique, particulièrement dans le choix de nos outils, constituent des choix politiques. Ces choix individuels ont, comme toute action personnelle, un impact sur l’écosystème global. Quand nous organisons notre vie personnelle et professionnelle autour des calendriers Outlook, excluant de fait les personnes qui n’utilisent pas ces mêmes services et les incitant fortement à s’y conformer, nous posons un acte politique. Nous créons une dépendance collective à Microsoft, multinationale aux objectifs purement capitalistes, alors que des alternatives existent.

Ces alternatives semblent certes bizarres et compliquées à première vue. Mais la conscience est toujours plus exigeante que l’inconscience, l’expression « imbécile heureux·se » en témoigne... La question est toujours : que voulons-nous pour nous-mêmes et pour notre société ? Le juriste Lawrence Lessig l’a formulé dès 1999 avec son expression devenue emblématique « Code is law ». Selon lui, le code informatique agit comme une forme de régulation comparable aux lois promulguées par les institutions politiques. Les architectures techniques déterminent ce qui est possible ou non sur les réseaux et plateformes, et ainsi façonnent nos libertés, nos accès, notre vie privée et notre expression. Lessig met en garde : ce sont les ingénieur·e·s et les développeur·euse·s qui fabriquent la politique future de l’organisation du monde humain, globalement en dehors de tout contrôle, du fait de l’inconscience de notre part que la démocratie s’y joue.

Les véritables responsables politiques de demain ne sortiront probablement pas de l’ENA ni de Sciences Politiques, mais sont plutôt des polytechnicien·ne·s ou des génies autodidactes de l’informatique. Je propose de regarder les choses de cette manière : la politique véritable, celle du futur, ne s’opère plus dans les instances législatives traditionnelles. En France notamment, nos élu·e·s croient décider parce qu’ils et elles votent des budgets et lèvent des impôts. Mais progressivement, ils et elles se décalent de la réalité du pouvoir. Microsoft et Google, qui permettent à l’État français de fonctionner dans sa dimension numérique, sans laquelle il ne peut plus exister, ne paient que des impôts dérisoires grâce aux astuces de la mondialisation. Le pouvoir politique traditionnel n’a plus aucune prise sur eux.

L’alliance des titans du numérique

L’engagement spectaculaire d’Elon Musk dans la campagne de Donald Trump, au point de sembler un temps être son numéro deux, ne devrait pas nous étonner. Pas plus que l’invitation par Trump à la rentrée 2025 des personnalités à la tête de l’industrie du numérique, avec entre autres Mark Zuckerberg, Bill Gates ou Sam Altman, toutes venues lui témoigner leur allégeance. Ces acteur·rice·s ne sont pas simplement industriel·le·s, elles et ils sont politiques. L’enjeu du développement numérique pour les États-Unis dépasse la simple économie : il s’agit de reconquérir une hégémonie mondiale menacée, notamment face à la Chine et l’Inde.

Malgré leurs dissensions, ces géant·e·s savent faire alliance pour préserver leurs intérêts communs : le pouvoir industriel futur de leur nation et la défense d’une vision du monde capitaliste partagée. En 2013, la publication du livre « The New Digital Age : Reshaping the Future of People, Nations and Business » d’Eric Schmidt (alors directeur général de Google) et Jared Cohen m’avait profondément surpris. Le titre de la traduction française avait été édulcoré sans doute pour le rendre acceptable sous nos latitudes, ce qui était amusant : « À nous d’écrire l’avenir : Comment les nouvelles technologies bouleversent le monde ». Ce livre ne parle pas simplement d’outils ou de téléphones portables, mais expose comment ces technologies vont modifier complètement les modes de vie, de gouvernance et d’économie des peuples.

Schmidt et Cohen y évoquent les risques de surveillance généralisée tout en proposant des pistes pour plus de liberté et de souveraineté dans cet univers ultra-connecté. Ils prédisent l’émergence de groupes de protection de la vie privée, affirment que l’utilisation des technologies dépendra toujours d’une « main humaine ». Pour moi, ce livre fut le point de départ d’une prise de conscience : ces acteur·rice·s technologiques prennent explicitement position sur des sujets politiques, et cette tendance ne fait que s’amplifier.

La politique dans l’intime

La dimension politique ne se limite pas aux organisations macroscopiques. Elle pénètre l’intimité même : nos relations personnelles, familiales, jusqu’à la chambre à coucher. Tout est nourri des représentations du monde qui modèlent notre vision de nous-mêmes et structurent nos relations. Sam Altman, PDG d’OpenAI, s’en inquiète depuis longtemps. Dès 2013, dix ans avant le lancement de ChatGPT et à l’époque de la publication du livre de Schmidt et Cohen, il posait la question des inégalités croissantes suscitées par les technologies et militait pour de nouveaux mécanismes de redistribution, notamment un revenu universel de base.

Ce raisonnement politique, porté en France par des acteur·rice·s politiques comme Benoît Hamon, n’a jamais été formulé par nos acteur·rice·s technologiques nationaux·ales. Seul le philosophe Bernard Stiegler, de son vivant, a mené à partir de sa réflexion sur la technologie des expérimentations concrètes en Seine-Saint-Denis sur de nouvelles façons de redistribuer la richesse. Altman, lui, a concrètement expérimenté le revenu universel auprès de milliers de personnes aux États-Unis à partir de 2016, via Y Combinator puis Open Research.

Ce même Sam Altman a lancé ChatGPT en novembre 2022, provoquant ce basculement dans l’usage quotidien des intelligences artificielles génératives, qui bouleverse le monde. ChatGPT fut l’origine d’une nouvelle façon de vivre, comme l’iPhone en 2007 avait créé le concept même de smartphone. L’iPhone ne fut pas le meilleur, mais le premier, et il a complètement transformé cet outil que nous avons tous et toutes dans nos poches. ChatGPT a joué le même rôle pour l’IA générative, ouvrant la porte à une nouvelle réalité. Paradoxalement, Altman est le premier inquiet de l’implication trop intime de ChatGPT dans la vie des personnes, conscient des problématiques de sécurité des données et de vie privée, entre autres risques, comme je le détaille dans l’article Intelligence artificielle et risques majeurs.

L’exemple révélateur de la crise Covid

La crise du Covid a révélé de manière éclatante ce déplacement du pouvoir politique. Les décisions occidentales, remarquablement similaires d’un pays à l’autre, ne furent pas prises par les États mais par le cabinet de conseil McKinsey, opérant pour le compte de ses actionnaires selon la logique capitaliste du moment. Cette stratégie fut effectivement « raisonnable » de leur point de vue : au prix de l’endettement massif de la France pour parler du pays que je connais, de l’augmentation sans précédent des inégalités, de la dégradation de la santé mentale d’une grande partie de la population (notamment la jeunesse), et des effets à long terme de produits expérimentaux inoculés à des milliards de personnes, les actionnaires de McKinsey et des grandes multinationales pharmaceutiques ont doublé leur fortune en deux ans. Du jamais vu dans l’histoire du capitalisme.

Ces choix furent-ils démocratiques ? Absolument pas. Décidés sous le sceau du secret défense permis par l’état d’urgence décrété, ils constituent des décisions politiques prises par le système capitaliste et non par les États. Ces derniers n’avaient d’ailleurs pas vraiment le choix : toute opposition aurait entraîné leur ostracisation, comme en Irlande où l’on n’ose augmenter l’impôt des multinationales de peur de les voir partir, alors que la justice l’a pourtant autorisé. Seuls les pays en voie de développement, sur lesquels les grand·e·s capitalistes n’ont pas encore totalement la main, ont pu mener des politiques sanitaires souveraines et sensées. Leurs citoyen·ne·s ont connu une meilleure santé, moins de restrictions de liberté et des conséquences à long terme bien moins catastrophiques.

Cet exemple démontre que les nations qui se croient puissantes sont en réalité inféodées au pouvoir politique des grand·e·s industriel·le·s de la technologie, eux-mêmes et elles-mêmes lié·e·s au pouvoir financier où se concentrent les plus forts développements. La politique actuelle et future se trouve dans les mains de la technologie, même si nous nous résistons à vouloir en prendre conscience.

Vers une micropolitique du numérique

Se réapproprier et prendre conscience de la possibilité d’usages technologiques différents de ceux pilotés par les multinationales industrielles constitue à mon sens un enjeu politique majeur. À cet endroit se construit soit la démocratie, soit l’autocratie. Chaque acte individuel, chaque choix d’outil au quotidien participe de cette construction. Je ne prétends pas que nous puissions tous et toutes devenir immédiatement des personnes parfaitement conscientes, car personne ne peut avoir la conscience de tout. Le dialogue est donc je crois une voie essentielle pour partager nos consciences diversifiées, ce qui est l’une des facettes de solidarité, car nous n’avons pas tous et toutes les mêmes compétences.

Cette approche rejoint ce que Deleuze et Guattari appellent la « micropolitique des groupes » : l’analyse des rapports de force et des agencements à l’échelle moléculaire, ces processus qui règlent les liens entre singularités et collectifs. Dans le contexte numérique, cela signifie prendre conscience des dynamiques de pouvoir qui traversent nos usages quotidiens, développer des outils pour analyser et réguler ces tensions, favoriser l’ouverture à la nouveauté et la capacité de transformation face aux routines imposées.

Nous avons absolument besoin de retisser des liens autour des compétences micro-politiques de chaque personne. Il s’agit de fabriquer ensemble le monde dont nous avons envie, plutôt que d’être les objets de décisions dont nous sommes déjà les esclaves et le serons de plus en plus. La violence déployée pendant le Covid, la haine et les dissensions qu’elle a pu générer en si peu de temps doit être un garde-fou : cette prise de conscience est vitale. Articuler l’écologie de nos pratiques numériques collectives à une réflexion sur la subjectivité et le soin du collectif est à mon sens une nécessité pour éviter la nécrose de notre capacité d’action politique et maintenir vivante notre créativité relationnelle et démocratique.

Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...

Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.

Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.


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