Les bibliothèques font face à la disparition des supports physiques audiovisuels. Cette mutation technique appelle à mon sens une redéfinition anthropologique de leurs missions (dans le champ audiovisuel) autour de la création participative et de la souveraineté numérique.
L’institution bibliothèque a historiquement accueilli l’édition sous toutes ses formes. D’abord le papier, naturellement. Puis, lorsque l’édition s’est étendue au phonogramme avec l’invention d’Edison en 1877, et ensuite au vidéogramme, les bibliothèques, la BNF en premier lieu, se sont adaptées aux évolutions du monde, de la culture et des usages. Cette capacité d’adaptation distingue particulièrement les bibliothèques des autres institutions culturelles : elles demeurent le lieu culturel qui a le plus évolué dans ses missions et ses formes pour rester à l’écoute des besoins culturels des citoyen·ne·s.
Les salles de cinéma, les théâtres ou les salles de concerts ont conservé des formes bien plus figées depuis leur création. Les bibliothèques, elles, ont fait preuve d’une agilité remarquable qui les positionne comme les fers de lance des questions d’évolution technologique et des usages. Cette position d’avant-garde ne concerne pas seulement leurs propres missions : leurs explorations et expérimentations rendent service au secteur culturel dans son ensemble, créant des modèles reproductibles et des bonnes pratiques.
J’observe que cette capacité d’adaptation s’inscrit dans une tradition longue, celle qu’évoquait déjà Eugène Morel en 1908 dans Bibliothèques : « La bibliothèque n’est pas un musée de livres, c’est un service public de lecture. » Cette vision préfigurait déjà la nécessité pour les bibliothèques de s’adapter continuellement aux besoins changeants de leurs publics, bien au-delà de la simple conservation.
Lorsque l’informatique personnelle a commencé à se démocratiser dans les années 1980, on annonçait la disparition du livre papier, remplacé par la lecture numérique. Nicholas Negroponte, dans Being Digital (1995), prédisait même la fin du papier pour l’an 2000. Pourtant, un renversement inattendu s’est produit : ce sont les supports audiovisuels, bien postérieurs historiquement aux supports livres, qui disparaissent massivement au profit de la dématérialisation.
Cette dématérialisation ne concerne que l’usage, non la matérialité elle-même. Les films, musiques, jeux vidéo et applications interactives demeurent stockés matériellement dans des data centers. C’est leur accès qui s’effectue désormais à distance, transformation rendue possible par un critère technique quasiment unique : l’augmentation exponentielle des débits numériques. Entre 2010 et 2023 par exemple, le débit moyen mondial est passé de 1,7 Mbps à plus de 50 Mbps, permettant le streaming généralisé.
Cette évolution entraîne mécaniquement la disparition des supports physiques dans les bibliothèques. Pourtant, nous restons face à des objets éditoriaux qui demeurent au cœur des pratiques culturelles des citoyen·ne·s. La bibliothèque conserve donc, à mon sens, sa mission pleine et entière, mais renouvelée, de mise à disposition, de création et de patrimonialisation des œuvres audiovisuelles sous toutes leurs formes émergentes. Voici mes analyses et pistes de travail.
La démocratisation des outils de production audiovisuelle, couplée à leur diffusion désintermédiée via les réseaux numériques, provoque une redéfinition complète de la notion d’œuvre et des positions respectives des récepteur·rice·s et des émetteur·rice·s, des créateur·rice·s et des spectateur·rice·s. L’application TikTok, majeure dans les usages, notamment des jeunes, par exemple, illustre parfaitement cette mutation : contrairement aux idées reçues, cette plateforme est principalement utilisée à des fins éducatives. Les utilisateur·rice·s s’y forment spontanément, comme ils et elles le faisaient sur YouTube, mais avec une différence fondamentale : TikTok n’est pas seulement un outil de diffusion mais aussi de création intégrée, et c’est aujourd’hui le seul. On peut y répondre en vidéo, tourner, monter, publier, annoter, tout cela au sein d’une même application.
Cet objet technique réalise étrangement la vision que Jean-Luc Godard exprimait dans ses Histoire(s) du cinéma : celle d’un outil permettant de « faire des films comme on écrit des lettres », pour ses ami·e·s, intégrant toutes les fonctions simultanément. Cette convergence rappelle également le cinématographe Lumière originel de 1895, qui était à la fois caméra et projecteur.
Ce changement de paradigme illustre parfaitement le passage de la « démocratisation culturelle » à la « démocratie culturelle ». Comme le formule Patrice Meyer-Bisch dans sa définition des droits culturels (2007) : « Chacun·e, seul·e ou en commun, a le droit de participer à la vie culturelle, ce qui comprend le droit de développer et de partager des connaissances et des expressions culturelles. » La hiérarchisation traditionnelle, fondée sur des critères esthétiques ou de notoriété établis par des instances légitimantes, se trouve profondément questionnée, et cela ouvre des champs nouveaux et passionnants.
Les bibliothèques développent déjà de nombreuses actions culturelles autour de l’audiovisuel : propositions créatives numériques, audiovisuelles, vidéoludiques, musicales, etc. La bibliothèque comme « lieu de fabrique » révèle toute sa pertinence, car la fabrique collective sur un territoire répond à des besoins citoyen·ne·s clairement identifiés. Ces espaces offrent une alternative nécessaire aux réseaux sociaux commerciaux où s’exerce, certes, une forme de démocratie culturelle, mais aussi ce que je nomme une « violence algorithmique ».
À mon avis, les productions créées au sein des bibliothèques devraient entrer dans un processus de patrimonialisation systématique. Au-delà de leur stricte fonction patrimoniale traditionnelle, les bibliothèques doivent conserver les créations mais aussi les traces de leur propre activité culturelle. Ce « récit du territoire » me paraît absolument nécessaire pour que chaque participant·e puisse donner de la valeur à sa propre expérience. Il s’agit de mettre en avant les processus humains, créatifs et démocratiques dont l’essentiel réside dans le cheminement plutôt que dans le seul résultat visible. J’ai mené de nombreuses expériences dans ce sens dans des bibliothèques.
Ces processus doivent être patrimonialisés en tant que tels dans les bibliothèques, et cette patrimonialisation passe en grande partie par des traces audiovisuelles. Comme l’écrit Michel de Certeau dans L’Invention du quotidien (1980) : « L’espace est un lieu pratiqué. » Les bibliothèques peuvent devenir ces espaces où se pratique et se conserve la mémoire vivante des territoires, non plus seulement comme dépositaire·rice·s d’œuvres venues d’ailleurs, mais comme productrices et gardiennes des expressions culturelles locales.
Cette approche pourrait refonder la bibliothèque comme espace de patrimonialisation citoyenne. La mise en œuvre technique reste relativement simple : mise à disposition d’éléments numériques sur des serveurs dédiés, sécurisés et souverains. Cette souveraineté numérique permettrait de créer du lien : la consultation à distance du patrimoine spécifique de chaque bibliothèque, en écho à son territoire, susciterait d’autant plus la fréquentation du lieu physique lui-même.
J’ai expérimenté cette approche à de nombreuses reprises, et le résultat est systématiquement probant. Le numérique souverain devient facteur de lien sans plonger dans les logiques des réseaux sociaux commerciaux, qui ne correspondent jamais aux logiques du service public. D’ailleurs les partenariats publics avec les acteurs privés du numérique s’avèrent quasi systématiquement au détriment des intérêts publics, comme l’a d’ailleurs démontré Shoshana Zuboff dans L’Âge du capitalisme de surveillance (2020).
Au sein de cette patrimonialisation audiovisuelle citoyenne, qui permettrait à la bibliothèque d’occuper une place centrale renouvelée dans le récit territorial, pourrait également figurer la mise à disposition d’œuvres plus traditionnelles. Les droits pourraient être négociés au niveau territorial, et une éditorialisation soignée permettrait une découvrabilité coordonnée entre productions territoriales et productions extérieures. Cette démarche rendrait concret le lien entre petite histoire et grande histoire, entre mémoire locale et patrimoine universel.
La disparition des supports audiovisuels ne constitue pas un simple sujet technique. Elle représente avant tout un enjeu anthropologique qui modifie les positions de chacun·e vis-à-vis de ces productions. Si les bibliothèques ont un avenir dans le champ audiovisuel, elles doivent prendre acte des changements fondamentaux dans la relation des êtres humains à la production audiovisuelle et de la démocratie qui s’y joue aujourd’hui.
La puissance publique peut choisir de cultiver et susciter cette démocratie audiovisuelle, ou de l’ignorer. Dans ce dernier cas, la bibliothèque perdrait sa capacité d’activer et d’animer le récit audiovisuel des territoires, manquant ainsi à ce qui me semble être l’une de ses missions émergentes essentielles. Comme le souligne Bernard Stiegler dans La Technique et le Temps (1994), nous sommes face à une « nouvelle organologie » qui demande de repenser les relations entre les organes techniques, physiologiques et sociaux.
Je propose ici non pas une « solution », mais juste un cadre de réflexion qui articule l’aspect démocratique nouveau de la création audiovisuelle avec les enjeux patrimoniaux. Cette proposition vise à ouvrir la discussion sur le rôle futur des bibliothèques comme espaces de création, de conservation et de diffusion d’une mémoire audiovisuelle territoriale vivante, participative et souveraine. Les bibliothèques peuvent devenir les garantes d’une alternative publique et démocratique aux plateformes commerciales, offrant aux citoyen·ne·s les moyens de construire et de préserver leur propre récit culturel.
Ce texte est la contribution de Benoît Labourdette pour le lancement du comité de pilotage de la Consultation nationale sur l’avenir du cinéma et de l’audiovisuel dans les bibliothèques publiques.
(photographie d’une archive de Bruno Bouchard)
Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...
Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.
Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.