Quand le droit américain règne sur les données européennes, la seule réponse est de reconstruire une culture de la souveraineté numérique, morceau par morceau, NAS par NAS, geste par geste.
En décembre 2025, une expertise juridique commandée par le ministère allemand de l’Intérieur a confirmé que les autorités américaines peuvent accéder aux données stockées sur des serveurs européens. La localisation physique des données ne protège en rien contre la surveillance américaine. Ce constat est sans appel. Le Cloud Act de 2018, combiné au Stored Communications Act et à la Section 702 du FISA, permet aux autorités américaines d’exiger des données auprès des fournisseurs cloud, peu importe où ces données sont physiquement hébergées. Ce qui compte, c’est le contrôle exercé sur l’entreprise qui traite les données. Si la maison-mère est américaine, ou si l’entreprise a des liens commerciaux significatifs avec les États-Unis, les données peuvent être réclamées. Les filiales européennes de Microsoft, Google ou Amazon sont donc directement concernées.
En juin 2025, Anton Carniaux, directeur des affaires juridiques de Microsoft France, a été auditionné sous serment devant le Sénat français. Il a reconnu ne pas pouvoir garantir que les données françaises ne seraient pas saisies par les autorités américaines. Même le chiffrement des données ne constitue pas une protection suffisante : le droit américain peut exiger des fournisseurs qu’ils conservent les données en clair pour pouvoir les transmettre sur demande. AWS (Amazon Web Service) affirme n’avoir jamais transmis de données d’entreprises stockées hors des États-Unis, mais s’engage seulement à contester les demandes excessives, sans garantie de résultat.
Les offres de « cloud souverain » proposées par les hyperscalers américains ressemblent de plus en plus à ce que certain·e·s appellent du « sovereign washing » : un vernis marketing qui ne change rien à la réalité juridique. La seule solution pour échapper au Cloud Act serait d’utiliser des fournisseurs exclusivement européens, sans lien capitalistique avec les États-Unis. Or, AWS (Amazon), Azure (Microsoft) et Google Cloud (Alphabet) représentent à eux trois plus de 65 % du marché mondial. Comme le note le mathématicien David Monniaux dans Le Monde du 23 octobre 2025 : « Que se passerait-il si Trump ordonnait aux Gafam de cesser leurs services cloud à l’égard de notre gouvernement, de nos services publics, de nos armées ? » Il s’agit de la simple application du Cloud Act américain, qui contraint toute entreprise américaine à obéir en premier lieu aux lois de son pays, quelles que soient les lois européennes.
Certain·e·s répondront que cette hypothèse relève de la spéculation alarmiste. Mais Monniaux insiste : le gouvernement américain, qui a déjà exprimé son désir d’occuper le Groenland, n’a clairement que faire du droit, a fortiori du droit international ou étranger. Ce n’est pas parce qu’un événement ne s’est pas encore produit qu’il ne peut pas arriver. Et ce type d’événement est malheureusement bien trop prévisible. La question n’est plus de savoir si cela va arriver, mais quand cela va arriver, dans quel contexte et avec quelles conséquences…
Cet éclairage juridique ne fait que confirmer un mouvement profond que j’observe et que je documente depuis tant d’années : nous avons collectivement accepté un transfert de responsabilité massif. Nos documents les plus personnels ne résident plus dans nos classeurs soigneusement organisés sur les étagères de notre chambre, ni dans les archives physiques de nos institutions. Ils habitent désormais un espace abstrait, géré par des entreprises privées auxquelles nous versons un abonnement, le modèle freemium nous offrant juste assez d’espace gratuit pour nous habituer avant de nous faire payer et d’entrer en dépendance.
Cette migration massive vers le cloud, amorcée il y a une quinzaine d’années, marque une rupture anthropologique que Sherry Turkle analyse dans Les yeux dans les yeux : nous devenons « connecté·e·s mais seul·e·s », dépendant·e·s d’infrastructures que nous ne maîtrisons plus. On ne gère plus nos données nous-mêmes, on a abdiqué cette responsabilité fondamentale. L’écriture numérique, comme le propose Kenneth Goldsmith dans L’écriture sans écriture (2006), englobe désormais données, textes, sons, images et vidéos ; c’est notre patrimoine entier qui se trouve fragilisé, car il est désormais presque entièrement numérique.
Le philosophe Hartmut Rosa parle d’« aliénation » pour décrire notre rapport à un monde technique que nous ne maîtrisons plus. Et les conséquences sont déjà concrètes : l’attaque contre le Muséum d’Histoire Naturelle à Paris en 2025, la fermeture brutale de Megaupload par le FBI en 2012 où des millions d’utilisateur·rice·s légitimes ont perdu à jamais leurs données du jour au lendemain, l’incendie d’OVH à Strasbourg en 2021 qui a mis hors-ligne de façon irrémédiable plus de 400 000 sites web, et plus récemment encore, l’incendie d’un centre de données gouvernemental en Corée du Sud en septembre 2025, où 750 000 fonctionnaires ont perdu l’intégralité de leurs fichiers de travail (près de 900 téraoctets de données d’État se sont volatilisés en un instant, sans possibilité de récupération).
Mais le risque n’est pas seulement celui de la perte accidentelle. C’est celui de la perte de souveraineté. Des documents d’État stockés sous juridiction étrangère violent potentiellement les lois et les principes de souveraineté nationale. Et si une dérive autoritaire survenait dans le pays hébergeant nos données, le chantage deviendrait redoutablement efficace, de façon immédiate et totale.
Je veux insister sur ce point, car il est le cœur de ma réflexion : le problème n’est pas d’abord technique. Tous les outils existent. Ce qui manque, c’est la culture. C’est une attitude de déresponsabilisation, d’infantilisation choisie par rapport au sujet du numérique, une dépendance volontaire dans laquelle nous nous mettons, que nous devons faire bouger culturellement.
Je le vis moi-même. Cela fait des années que je souhaite héberger mon propre agenda au lieu d’utiliser Google Agenda. Et je ne l’ai pas encore fait. Non pas que la technique soit hors de ma portée, mais parce que je n’ai pas pris la peine d’identifier autour de moi une communauté de personnes compétentes qui pourraient m’aider à faire cette mise en place. Aujourd’hui, l’IA peut me faire un tutoriel facile à mettre en œuvre. Mais je n’ai pas encore franchi le pas. C’est donc bien une question de culture, de tissu social, pas de compétence informatique. La même chose vaut pour nos mails : nous utilisons des serveurs de mail de Google, nous ne pouvons pas en sortir comme par magie du jour au lendemain, mais nous pouvons décider de commencer le chemin.
Réfléchissons à deux fois : souhaiter que le stockage de nos données numériques ne demande aucun effort et soit entièrement délégué à autrui révèle notre acceptation de la dépendance. Considérons l’analogie avec une bibliothèque physique : nous achetons ou fabriquons des étagères, nous les installons, nous transportons nos livres dans des cartons, nous les rangeons. Nous assumons concrètement cette responsabilité. Pourquoi le numérique devrait-il nous exempter de tout effort ? Cette absence d’effort signale notre mise en dépendance : quelqu’un·e d’autre assume cet effort à notre place, nous rendant tributaires de ses décisions. Les boîtes à chaussures anciennes qu’on mettait dans les greniers, où l’on rangeait les photos et les documents de famille, nous devons désormais les remplacer par des capacités informatiques à intégrer, qui ne sont pourtant pas si compliquées que ça.
Et ce qui est frappant, c’est que même le recours à un réseau social « libre » ou « vertueux » ne résout pas le problème. Un réseau social libre, même européen, reste un service tiers : nous n’avons aucune prise dessus. Ce réseau peut fermer du jour au lendemain, on peut y perdre nos données. Même dans un réseau social « vertueux », ce n’est pas nous. Nous sous-traitons à d’autres personnes, on l’a vu avec l’incendie d’OVH à Strasbourg. La question est plus profonde que le simple choix d’une plateforme : elle touche à notre capacité même d’être propriétaires de nos données.
La reconquête de notre souveraineté numérique commence par un geste concret, matériel, simple : installer un NAS chez soi ou dans son organisation. Un NAS (Network Attached Storage) est un disque dur aux fonctions spéciales, allumé en permanence dans notre bureau et branché à la box Internet. Il est accessible à distance avec un ordinateur ou un téléphone, et offre les services de documents bureautiques partagés, de partage de fichiers, d’agendas, de contacts, de musique, de vidéo, d’applications... Les NAS procurent à peu près les mêmes services, et souvent mieux, que les services cloud commerciaux. La différence fondamentale, c’est que cela se fait en maîtrise et en responsabilité de ses propres données. Pour leur usage de base, les NAS sont configurables par des non-informaticien·ne·s.
J’ai récemment convaincu un ami intellectuel français, très engagé à gauche, qui avait pourtant toutes ses données chez Google et consorts, de s’acheter un NAS. Il l’a fait, et il en est content. Cette petite victoire me semble significative, car elle montre que la barrière n’est pas technique : c’est une question de réapprentissage de la souveraineté sur ses propres données, d’organisation, de sauvegarde. Voilà une personne qui, par conviction politique, savait parfaitement que la concentration de ses données chez les géants américains était problématique, mais qui n’avait pas franchi le pas parce qu’il manquait autour de lui l’impulsion culturelle, l’exemple, la communauté pour l’accompagner.
Confier ses données à Google, c’est accepter qu’une multinationale américaine détienne un pouvoir considérable sur notre vie numérique. À l’inverse, héberger ses données chez soi restaure une responsabilité similaire à celle que nous avions avec nos documents papier. La différence entre les deux est en fait majeure. Et cette autonomie n’exclut pas la complémentarité : on peut dupliquer ses données sur un service extérieur pour les sécuriser, en disposant d’une sauvegarde externe chiffrée dont le ou la prestataire n’a pas la clé. On bénéficie ainsi des infrastructures des grands industriels tout en évitant la dépendance. L’approche inverse fonctionne également : continuer à utiliser Google Cloud par habitude tout en mettant en place une stratégie de duplication locale pour préserver sa souveraineté. Ces solutions, apparemment complexes, deviennent de plus en plus accessibles.
La sauvegarde incrémentale est le cœur de cette nouvelle culture. Il s’agit, en termes simples, de faire en sorte que chaque modification de vos fichiers soit automatiquement copiée sur un deuxième support, idéalement situé dans un autre lieu. Les données numériques doivent être dupliquées sur deux supports distincts, conservés en deux endroits différents. Cela permet de prévenir les défaillances physiques, les dégâts des eaux, les cambriolages, et les effacements accidentels. Pour le futur, il est recommandé de recopier tous les quatre à cinq ans ces supports sur de nouveaux supports, qui seront ainsi compatibles avec les nouvelles interfaces. Oui, c’est un travail, c’est un suivi. C’est la responsabilité de notre patrimoine, dont notre réalité contemporaine.
N’est-on pas responsable de l’entretien de sa maison ? C’est la même chose pour les données numériques. Soignez vos données numériques et leurs supports comme vous soignez vos livres précieux, car vos données numériques ne sont pas moins matérielles que vos livres. Elles ont l’avantage de pouvoir être dupliquées sans perte, mais elles ont l’inconvénient de ne pas avoir la solidité du livre, qu’il suffit de stocker sur une étagère pour le conserver dans le temps.
Et dans ce domaine, la question de l’organisation est clé. Avant de sauvegarder, il faut savoir où sont ses données. Combien d’entre nous savent précisément où se trouvent leurs photos de famille, leurs documents administratifs, leurs écrits personnels ? Dispersées entre disques durs personnels, services cloud, boîtes mail, ces données sont notre patrimoine, et nous n’en avons souvent même pas la cartographie.
À l’école, au lieu d’enseigner et d’utiliser Word, ce qui est complètement ridicule, on devrait sensibiliser les enfants à ces questions de souveraineté, parce que ce sont des questions politiques. Imaginez un exercice pédagogique où des élèves de collège assemblent un serveur NAS à partir d’un Raspberry Pi et d’une clé USB branchée dessus, sur lequel ils et elles peuvent stocker des données, mettre en œuvre des systèmes de backup automatique vers d’autres NAS. En quelques heures, ces élèves auraient compris matériellement ce qu’est le stockage de données, où se trouvent physiquement les fichiers, et pourquoi il importe de savoir qui les contrôle. Et qui plus est, ils et elles auraient appris beaucoup de compétences, notamment les compétences de coopération, et auraient compris les notions par eux-mêmes et elles-mêmes.
Le coût matériel d’un tel exercice est dérisoire : un Raspberry Pi coûte entre 40 et 80 euros, une clé USB quelques euros de plus. Et le bénéfice pédagogique serait immense : apprendre que le numérique n’a rien de magique, qu’il ne se trouve pas dans les nuages, que nos données sont toujours bel et bien stockées matériellement quelque part. Comme le souligne Mark Alizart dans Informatique Céleste (2017), la symbolique divine du numérique est un piège : si on ne se préoccupe pas par nous-mêmes du lieu de sauvegarde de nos données et de sa pérennité, il n’y a pas de « Dieu tout-puissant » qui le fera à notre place.
Cet enseignement ne devrait pas se limiter à la technique. Il devrait expliquer pourquoi utiliser LibreOffice plutôt que Word est un choix politique : le logiciel libre est co-développé par une communauté pour le bien commun, tandis que le logiciel propriétaire nous rend dépendant·e·s d’industries privées pour accéder à nos propres documents. 95 % de l’infrastructure d’Internet et des centres de données fonctionne grâce à Linux, un logiciel libre d’une maturité remarquable. Les multinationales elles-mêmes s’appuient sur ce logiciel libre pour délivrer leurs services, reconnaissant qu’aucun logiciel propriétaire ne peut égaler sa fiabilité pour les applications critiques.
Les collectivités, petites ou grandes, sont malheureusement, à part exceptions, dans un mouvement massif de sous-traitance aux grands industriels du cloud américain, parce que cela fait des économies d’échelle. Les avantages apparents sont nombreux : cela semble coûter moins cher, la responsabilité de la sauvegarde est transférée, les utilisateur·rice·s connaissent déjà ces outils hégémoniques. On pense gagner du temps, de l’argent, de l’efficacité. Mais ce que nous perdons, c’est notre souveraineté : la capacité de savoir où se trouvent nos données, à qui elles appartiennent, et de les encadrer par notre propre droit. Cette dépendance expose les entreprises et les administrations à des risques concrets : des hausses de coûts sur le long terme, des ruptures de service et une exposition aux lois extraterritoriales américaines, et une perte patrimoniale irrémédiable à moyen terme : la perte de notre histoire, de nos récits écrits.
Mais des exemples inspirants existent. La gendarmerie nationale française a remplacé sa suite bureautique Microsoft par une suite libre, puis la quasi-totalité de ses postes Windows par sa propre distribution Linux, GendBuntu. C’est l’un des rares organismes publics à avoir élaboré une stratégie de long terme face à cette dépendance. Le Danemark, sous l’impulsion de sa ministre du numérique Caroline Stage Olsen, a annoncé une décision courageuse : son ministère, suivi graduellement par les autres, cessera d’utiliser les outils Microsoft. Exit le cloud Office 365, exit Word et Excel, remplacés par LibreOffice. Elle l’exprime avec justesse : « Nous n’avancerons jamais vers notre objectif si nous ne commençons pas quelque part. »
La ville de Lyon a récemment choisi de gérer l’ensemble de son informatique avec des logiciels libres, quittant Microsoft. Cela représente plus de travail, c’est indiscutable. Mais une ville qui gère ses propres systèmes reste entièrement sous le champ de la loi française et peut parfaitement utiliser des services externes pour des sauvegardes chiffrées, où le ou la prestataire n’a aucun accès au contenu. Dans ce cas, le service prestataire est utilisé pour la sécurité, ce n’est pas une aliénation. L’État français a lui-même construit un service numérique a priori souverain pour le service public, La Suite numérique, qui fonctionne plutôt bien.
Imaginez le potentiel du contributif : si chaque municipalité adoptant Linux et LibreOffice créait un service dédié à l’amélioration des outils, bénéficiant à ses agent·e·s et citoyen·ne·s, mais aussi à l’ensemble de la communauté mondiale grâce au partage des améliorations, l’effort individuel resterait modeste tandis que l’amélioration collective atteindrait des niveaux inégalés. Ces outils deviendraient rapidement supérieurs aux solutions commerciales. Mais cela nécessite une volonté politique initiale d’investissement dans le collectif. L’effort doit être porté par les collectivités plus que par les individus, c’est précisément leur rôle politique.
Comment fait-on, concrètement ? Voici un chemin d’autonomisation, progressif, que chacun·e peut emprunter à son rythme.
Comment regagner notre souveraineté ? La réponse passe par une démarche coopérative : discuter, s’inspirer d’expériences réussies, s’informer, accepter d’y consacrer de l’attention. Le temps dédié à la souveraineté numérique, à la sauvegarde de nos données, à la conscience de leur localisation, doit être officialisé. Ce n’est pas un temps technique inutile et rébarbatif, mais un temps politique au sens le plus noble du terme.
Si nous regardons ce temps comme un temps politique, un temps émancipateur et autonomisant, nous changerons alors radicalement de perspective. Comme le dit l’adage populaire, « un problème bien posé est à moitié résolu ». Si nous évitons de nous poser les bonnes questions sur notre autonomie numérique, nous en subirons inévitablement le préjudice un jour. Lawrence Lessig nous avait prévenu·e·s en 1999 : « Code is law », le code agit comme une forme de loi, il régule nos actions, limite nos libertés ou en ouvre de nouvelles, souvent de façon invisible et immédiate. Sans devenir tou·te·s spécialistes, nous devons discuter et partager nos pratiques numériques. C’est une action politique aussi concrète que trier ses déchets ou choisir son mode de transport.
Il ne s’agit pas que tout le monde devienne geek. Ce n’est pas du tout ça. Mais que les gens se rendent compte que c’est important d’y réfléchir et qu’ils et elles peuvent, s’ils et elles le décident, participer par leurs choix à un vrai projet de société qui tient à des actes qui peuvent sembler anodins. Que ce n’est pas compliqué, pas ennuyeux d’être responsable de sa propre donnée, et qu’on peut être complètement soutenu·e, encouragé·e dans des systèmes de coopération qui rendent cela constructif et même ludique.
Cette conscience est particulièrement cruciale pour les responsables politiques et agent·e·s des collectivités, financé·e·s par nos impôts. Leurs choix numériques engagent notre avenir collectif. L’adoption massive des outils Microsoft et l’hébergement des données publiques chez ce géant américain constituent des choix pratiques pour les DSI mais politiquement inconséquents. Le coût politique et sociétal de cette dépendance dépassera largement l’investissement nécessaire pour créer des systèmes souverains.
Comment fait-on pour changer de culture sur ces sujets ? C’est là tout l’enjeu. Je crois profondément que ce changement ne viendra pas du sommet. Il viendra lentement, de la micro-politique des groupes, des communautés de pratiques, des ateliers d’entraide, des moments de sensibilisation au sein des organisations. Ces moments doivent s’inscrire dans une démarche démocratique, évitant les discours d’expert·e·s prétendant détenir un savoir supérieur. Dans une société démocratique authentique, chaque personne apporte une contribution essentielle depuis sa position propre. Aucune contribution n’est mineure.
L’esprit des « install parties » du monde Linux, ces réunions conviviales où des bénévoles aident les personnes nouvelles à installer Linux sur leur ordinateur, est un modèle de ce que pourrait devenir cette culture. On y apprend en faisant, on y échange, on y démystifie. Il faudrait étendre cette logique à la mise en place de NAS, à la configuration de sauvegardes, à la migration vers des services souverains. Des « NAS parties », en quelque sorte, où l’on viendrait avec son disque dur neuf et où l’on repartirait avec son serveur personnel configuré et fonctionnel.
Des communautés existent déjà autour du logiciel libre, de Framasoft aux GULL (Groupes d’Utilisateurs et Utilisatrices de Logiciels Libres), en passant par les Chatons (Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires). Ces initiatives, encore marginales, portent en elles les germes d’une transformation culturelle profonde. Mais elles doivent sortir du cercle des initié·e·s pour toucher le grand public, les enseignant·e·s, les élu·e·s, les familles.
C’est cette culture politique des outils qu’il nous faut transmettre. Par cette voie de politique personnelle de la souveraineté, de pensée de soi projetée dans l’avenir et le long terme, nous pourrons sortir de la dictature du présent, cette sorte d’hybride entre les dystopies d’Orwell et d’Huxley. La souveraineté numérique transcende les seuls choix technologiques. Elle engage des cultures, des modes de pensée, de dialogue et d’échange. Sa construction bénéficie donc de l’apport de chaque personne, quelle que soit sa compétence technique. C’est dans cette diversité que réside notre force collective.
C’est ainsi, par cette prise de conscience et cette réappropriation progressive, que nous reprendrons prise, pied et pouvoir sur notre futur, notre démocratie et notre liberté personnelle. La souveraineté numérique n’est pas une affaire de technophiles : elle est l’une des conditions de notre autonomie politique personnelle et collective.
Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...
Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.
Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.