Responsabilité et sauvegarde informatique

5 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
  6 min
 |  Télécharger en PDF

La sauvegarde informatique est souvent négligée par manque de compréhension et par l’illusion d’ubiquité des données numériques. Cette inconscience nous expose à d’importantes vulnérabilités techniques, économiques et personnelles.

Je ne vais quand même pas m’occuper de ça !

La sauvegarde informatique semble être un sujet a priori un peu ennuyeux, technique et qui concerne des responsables techniques et non pas le commun des mortels. C’est leur « boulot », que ce soit aux plateformes dont nous payons les prestations ou aux responsables des services informatiques des structures dans lesquelles nous travaillons. Nous envisageons très peu la sauvegarde informatique sous l’angle de notre responsabilité personnelle. Pourtant, pour notre bibliothèque, le toit de notre maison, l’entretien de notre voiture, etc., nous sommes dans une responsabilisation beaucoup plus engagée, alors même les conséquences du peu de soin apporté aux objets matériels a aujourd’hui beaucoup moins d’impact que le peu de soin apporté aux objets immatériels. La conséquence de la disparition de nos données numériques va être beaucoup plus grande que la conséquence de la disparition de nos biens matériels ou papier, généralement.

Et pourtant, la sauvegarde informatique reste dans une abstraction pour nous, ou nous nous en occupeons de temps en temps seulement (on copie un document important sur une clé USB, au cas où). La raison de cette inconscience, si ce n’est cette inconséquence de la part de la majorité des personnes, dans le cadre personnel comme dans le cadre professionnel (pas de la part de tout le monde, certains sont très conscients des enjeux de la sauvegarde informatique et en prennent soin), revient à mon avis à deux raisons principales :

  • D’une part, une compréhension assez floue de la réalité concrète de ces données. Que sont-elles ? Où sont-elles ? Comment fonctionnent-elles ? Cela nous est très mystérieux, car, que nous soyons des jeunes gens nés avec l’informatique ou des personnes plus âgées pour qui l’informatique est arrivée en cours de chemin de vie, il est très rare que nous ayons eu des formations claires et compréhensibles qui nous permettent de nous approprier vraiment une compréhension aussi claire que la compréhension, par exemple, de l’enjeu entre le papier et l’eau. On comprend très bien que si de l’eau tombe sur une bibliothèque, le papier va être abîmé et les livres deviendront inutilisables. Concernant le numérique, on est dans le flou le plus complet. On ne sait pas comment ça fonctionne, donc on n’a pas d’idées concrètes sur les bonnes façons d’en prendre soin. Peut-être est-ce parce que ce n’est pas visible directement. Et en effet, c’est toute la différence entre le numérique et l’analogique. Le numérique, c’est un code. Les informations, que ce soient des textes, des images, des sons, sont transformées en un code, c’est à dire une suite de chiffres, sous forme de 0 et de 1, qui peuvent par conséquent être stockés sur différents types de supports. D’où cette abstraction, parce que le même code, la même information peut être soit sur un disque dur, soit sur une clé USB, soit dans les « nuages », c’est-à-dire dans des centres de données accessibles via Internet, soit sur des CD-ROM, et peut se transmettre par fibre optique, par Wi-Fi, par 4G... Il s’agit exactement de la même information, le même fichier, le même son, la même image. Donc, le stockage et la transmission de l’information numérique n’étant pas liés à un seul type de support, cela apporte un flou dans notre perception des choses. D’où, à mon sens, l’importance de comprendre d’autant mieux ce qu’est matériellement le numérique, pour réduire le flou et ainsi gagner en compétences et en capacités de responsabilisation.
  • L’autre raison qui nous éloigne d’une bonne compréhension est purement commerçante et marketing. Les industriels qui nous vendent leurs services numériques nous facilitent la vie le plus possible, font en sorte que nos documents, nos images, nos sons, nos messages téléphoniques soient accessibles de partout sans que nous ayons besoin de comprendre comment, comme s’il y avait une forme d’ubiquité de l’accès aux données. Cela leur donne une place non seulement un peu magique, mais surtout un référent organique. Le fait d’avoir accès immédiatement, quel que soit l’endroit où on se trouve, à nos données via nos téléphones mobiles, avec une très grande habileté de la part des constructeurs pour le faire fonctionner même si on est déconnecté (par exemple, la gestion de notre agenda : même si on est déconnecté, on y a quand même accès, grâce à des données mises en cache dans notre téléphone, qui seront automatiquement synchronisées avec les données distantes sans que nous le sachions lors de la prochaine connexion). Donc, nous avons vraiment la sensation d’une continuité entre notre présence organique et nos données, c’est comme si elles faisaient partie de nous, et elles font anthropologiquement partie de nous parce que nous en avons besoin pour pouvoir opérer nos vies. Nous avons besoin de l’accès à notre agenda, nous avons besoin de communiquer par message ou par écrit, audio ou vidéo, avec nos proches ou nos collègues, nous avons besoin d’écrire dans des documents que nous pouvons envoyer à d’autres personnes, choses qui ont de tout temps existé et qui aujourd’hui transitent via les technologies numériques, alors qu’avant cela transitait de façon beaucoup plus lente via des outils analogiques.

Le numérique est devenu organique

Cette forme de consubstantialité entre notre organisme biologique et l’organicité de la donnée numérique vient de notre expérience. Mais cette expérience n’est possible que si les systèmes et services numériques fonctionnent parfaitement. S’il y a quelque panne que ce soit, tout à coup, nous perdons le lien, non pas à des données extérieures à nous, mais à une part consubstantielle de notre vie biologique, de notre rythme, de nos besoins productifs et même psychologiques.

Dans le cadre des relations personnelles ou amoureuses, par exemple, les échanges via les plateformes numériques sont absolument constructifs de la vie elle-même. Quelqu’un qui répond tardivement, par exemple, à un message, alors qu’une habitude de réponse immédiate avait été prise, se retrouve affublé d’une intentionnalité extrêmement précise. Et un simple dysfonctionnement des technologies et des services numériques peut bouleverser même les relations humaines les plus intimes de façon profonde et durable.

Voilà pourquoi dans nos vies quotidiennes tout cela est assez abstrait et sans nous en rendre compte, nous déléguons notre responsabilité par cette sensation presque biologique de l’accès à nos données. Et ce faisant, nous nous mettons en très grande dépendance, en situation de fragilité économique, psychologique, patrimoniale et politique.

Un incendie qui devrait être formateur

L’incendie d’un bâtiment de l’hébergeur de sites web OVH en mars 2021 a détruit des disques durs et a mis hors ligne, d’un instant à l’autre, 400 000 sites Internet, dont les données ont purement et simplement disparu, car elles étaient sur les disques durs qui ont brûlé. En fonction des sites Internet, la conséquence de cette disparition des données a pu être de divers degrés. Un petit site internet éditorial dont les articles avaient été préécrits dans des documents Word pouvait être reconstitué sans un énorme dommage. Mais par exemple, le site internet de la société Bati Courtage, une société de courtage en travaux, qui permettait l’organisation du travail des franchisés et de leurs clients avec tous les documents financiers, contractuels, etc., a subi un impact majeur sur son activité, car les données, cœur de son travail, ont été irrémédiablement perdues. Elles n’étaient pas dupliquées ailleurs : des factures, des échanges, des contractualisations…

La société Bati Courtage a assigné l’hébergeur OVH en justice en demandant une indemnisation de 6 millions d’euros, qui lui semblait correspondre de façon assez juste à la perte d’activité qu’elle avait subie en conséquence de cet incendie. Cela semble a priori légitime. Mais allons plus loin, décortiquons un peu le sujet et découvrons ce qu’en a dit la justice.

Les clients de l’hébergeur OVH peuvent souscrire à différents types de contrats et notamment à des contrats dans lesquels les données sont dupliquées dans plusieurs sites, ce qui protège contre une défaillance matérielle telle que celle provenant d’un incendie. Le bon usage des sites distants, qui n’est d’ailleurs pas forcément l’usage d’OVH, stipule que les sites doivent être distants d’au moins 900 km afin de prévenir la perte de données contre un éventuel risque nucléaire qui, a priori, à 900 km de distance, n’aurait pas d’impact.

Un grand nombre de clients d’OVH n’avaient pas souscrit un contrat stipulant une sauvegarde des données, c’est-à-dire un doublon des données. En effet, le doublon des données est la seule façon de sécuriser les données numériques au présent. Pour le futur, ce sont d’autres stratégies, mais au présent, c’est le doublon en deux sites différents.

Mais du fait des raisons que j’évoquais précédemment, de pensée magique, organique et marketing du numérique, on pense que son site internet, qu’on voit fonctionner, fonctionnera toujours. Il y a une forme d’imaginaire d’éternité du numérique qui provient de la relation immédiate et ubiquitaire qu’il nous donne. L’immédiat et l’ubiquité, c’est le propre de Dieu dans nos représentations culturelles traditionnelles. Dieu, c’est aussi l’éternité. Donc si on a l’ubiquité et l’immédiateté, on présuppose une éternité.

Ces clients-là, qui n’avaient donc pas pris la peine de souscrire à un hébergement plus cher, qui leur aurait permis de sécuriser leurs données, devaient, et certains l’ont fait, faire eux-mêmes des sauvegardes des données de leur site internet sur leurs propres disques durs. Ce n’est pas bien compliqué, cela demande une petite manipulation, et il faut le faire régulièrement. Et cela peut demander un certain travail de reconstituer les données, mais on dispose dans ce cas d’une solution de secours.

Pour illustrer, prenons l’exemple du site internet d’une grande institution française, dont je tairai le nom par discrétion, qui avait disparu lors de cet événement et qui n’avait pas pris la peine de sauvegarder les données. Ils ont eu la chance que leur prestataire, qui était le concepteur et l’opérateur de leur site internet, faisait volontairement, sans que ce soit même contractuellement stipulé, des sauvegardes régulières. Et grâce à cette responsabilisation du prestataire, le site a pu être reconstitué assez rapidement.

Qu’est-il donc arrivé à Bati Courtage ? Bati Courtage, vu la conscience qu’ils avaient de l’importance de leurs données, avait souscrit un contrat avec option de backup. Ils étaient persuadés que leurs données étaient dupliquées et donc en sécurité. C’est pourquoi ils ont demandé une indemnisation. Mais en relisant de près le contrat, la justice, en l’occurrence la Cour d’appel de Douai, a découvert que ce qui était stipulé, c’était que ce backup était physiquement isolé. Mais il n’était pas indiqué explicitement que cette isolation s’étendait dans deux infrastructures géographiquement séparées.

Ainsi, à partir de la demande initiale d’indemnisation de 6 millions d’euros, la justice, en première instance, avait condamné OVH à payer 100 000 euros de dommages et intérêts, mais en appel, la Cour a réduit à 1800 euros le montant de l’indemnisation par OVH.

Dépasser la pensée magique

C’est très dur pour Bati Courtage, après avoir subi un tel préjudice. Ce que ces décisions de justice rappellent, de façon très rude, c’est notre responsabilité individuelle, en tant que personnes physiques ou en tant que personnes morales. La justice a raison : c’est la responsabilité de Bati Courtage qui est en cause en réalité. La délégation de responsabilité à une structure externe, floue et potentiellement magique, n’est qu’un fantasme, on s’en rend bien compte dans cette affaire.

Je crois qu’il est extrêmement important, pour des raisons personnelles, économiques, patrimoniales, d’apprendre à devenir mieux conscient du monde dans lequel on vit, à dépasser la pensée magique et cette espèce de confort inconscient qui en réalité nous met en dépendance et en fragilité, pour se mettre en capacité d’assumer nous-mêmes notre responsabilité dans le monde numérique qui est le nôtre.

Cela ne signifie pas devenir des sortes d’ascètes qui ne bénéficieront plus de tous les extraordinaires et pratiques services des industriels du numérique. Cela signifie simplement faire notre part et ne pas tout déléguer de façon aussi inconséquente.

Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...

Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.

Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/le-patrimoine-numerique/responsabilite-et-sauvegarde-informatique