L’incendie d’un centre de données d’État en septembre 2025 en Corée du Sud prouve la fragilité humaine face au stockage numérique. Entre souveraineté risquée et dépendance sécurisée, quel prix acceptons-nous pour notre patrimoine digital ?
Le 26 septembre 2025, 750 000 fonctionnaires sud-coréen·ne·s ont perdu l’intégralité de leurs fichiers de travail suite à un incendie dans un centre de données gouvernemental. Près de 900 téraoctets de données d’État se sont volatilisés, sans possibilité de récupération. Cette catastrophe résonne avec l’expérience personnelle que nous avons toutes et tous vécue : la perte d’un document Word longuement travaillé, d’un mémoire, parfois d’une thèse entière. Le numérique nous fait vivre cette étrange dualité, qui résonne avec ces mots de Paul Valéry : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », et nos données le sont tout autant.
La donnée numérique possède cette caractéristique paradoxale d’être infiniment reproductible tout en restant infiniment fragile. Une copie parfaite peut être créée en une fraction de seconde, identique à l’originale jusqu’au dernier bit. Pourtant, sans duplication préventive, sa disparition est absolument irrémédiable. Cette fragilité s’estompe progressivement grâce aux services cloud (Google Docs ou Microsoft 365 par exemple) qui orchestrent pour nous la sauvegarde automatique sur des serveurs multiples et géographiquement distribués. Donc, on perd moins de documents qu’avant. Mais les risques n’y sont pas moins grands, ils sont d’une autre nature. Faisons le point.
J’observe que nous avons collectivement accepté un transfert de responsabilité. Nos documents les plus personnels ne résident plus dans nos classeurs soigneusement organisés sur les étagères de notre chambre, ni dans les archives physiques de nos institutions. Désormais, ils habitent un espace abstrait, géré par des entreprises privées auxquelles nous versons un abonnement, le modèle freemium nous offrant juste assez d’espace gratuit pour nous habituer avant de nous faire payer.
Cette migration massive vers le cloud, amorcée il y a une quinzaine d’années, marque une rupture anthropologique que Sherry Turkle analyse dans Les yeux dans les yeux. Le pouvoir de la conversation à l’heure du numérique (2015) : nous devenons « connecté·e·s mais seul·e·s », dépendant·e·s d’infrastructures que nous ne maîtrisons plus. On ne gère plus nos données nous-mêmes, on a abdiqué cette responsabilité fondamentale. Les supports physiques, disques durs, clés USB, représentent encore une forme de stockage de masse persistant (même si obsolète dans le temps), mais combien d’entre nous s’en servent encore réellement ?
Cet abandon progressif de notre souveraineté numérique produit des effets pervers. Pour économiser sur les abonnements, nombreuses sont les personnes qui effacent régulièrement leurs emails anciens par exemple, sacrifiant leur patrimoine numérique sur l’autel de l’économie immédiate. Cette pratique m’apparaît comme une forme d’amnésie volontaire, un renoncement à notre propre histoire. Comme l’écrit Kenneth Goldsmith dans L’écriture sans écriture (2006), notre écriture contemporaine englobe désormais données, textes, sons, images et vidéos ; c’est notre patrimoine entier en lui-même qui se trouve ainsi fragilisé, car il est désormais presque entièrement numérique.
Et par ailleurs, les questions de pérennité restent sans réponse. La seule solution sûre est de recopier soi-même ses supports en double tous les 5 ans sur de nouveaux supports, ce qui représente une nouvelle organisation. Car Google, Microsoft, Amazon existeront-ils encore dans cinquante ans ? Prenons un exemple, Megaupload, fermé brutalement par le FBI en 2012, rappelle bien la précarité de ces services : des millions d’utilisateur·rice·s légitimes, entreprises autant que particulier·ère·s, ont perdu leurs données du jour au lendemain, sans recours possible. L’incendie d’un bâtiment d’OVH à Strasbourg en 2021, qui a mis en un instant hors-ligne et ce de façon irrémédiable plus de 400 000 sites web (je le détaille dans l’article Responsabilité et sauvegarde informatique) est aussi glaçant. Les seules personnes qui ont pu récupérer leurs sites web sont celles qui en avaient fait régulièrement des sauvegardes par elles-mêmes.
La localisation géographique de nos données soulève également des enjeux juridiques majeurs. Des documents d’État stockés sous juridiction étrangère violent potentiellement les lois et les principes de souveraineté nationale. Et si une dérive autoritaire survenait dans le pays hébergeant nos données, le chantage deviendrait redoutablement efficace, et ce de façon immédiate et totale.
Je milite pour une reprise en main de notre souveraineté numérique, en ayant conscience des responsabilités qu’elle implique. Cette reconquête nécessite l’émergence de nouveaux métiers, de nouvelles compétences, de nouvelles vigilances. La réplication régulière des données, quotidienne, hebdomadaire, mensuelle ou même annuelle selon leur criticité, dans des sites distants d’au moins 900 kilomètres me semble indispensable. Cette distance n’est pas arbitraire : elle correspond au rayon maximal des catastrophes naturelles ou industrielles majeures, notamment nucléaires.
L’investissement requis représente le prix de notre liberté, de notre indépendance et de l’existence future de notre civilisation. Jacques Derrida prévenait dans Mal d’archive (1995) : « Il n’y a pas de pouvoir politique sans contrôle de l’archive, sinon de la mémoire. » La maîtrise de nos archives numériques conditionne notre capacité à écrire notre histoire, à la transmettre, à inscrire dans le temps notre existence même. L’Occident a construit sa domination sur sa culture écrite, ses archives méticuleuses, sa capacité à documenter et préserver. Face aux cultures orales africaines, extrêmement riches mais vulnérables, la colonisation a substitué un récit écrit dominant, effaçant avec une violence inouïe des siècles de traditions. Ce fut comme l’incendie d’OVH, qui a effacé la trace même d’immenses civilisations.
Le cas coréen illustre malheureusement l’échec d’une souveraineté mal assumée. La volonté vertueuse de conserver les données nationales s’est heurtée à une économie de moyens désastreuse : jugées trop volumineuses (860 téraoctets), les données n’ont pas été dupliquées. Un simple incendie a suffi pour déstabiliser durablement l’administration. Cette négligence révèle une incompréhension fondamentale : la souveraineté sans prise de responsabilité devient une vulnérabilité plus grande que la dépendance.
Notre rapport au temps et à la transmission se joue dans ces choix techniques apparemment anodins. Sans archives structurées et souveraines, nous basculons vers ce que Walter Ong nomme une « oralité secondaire », une communication immédiate, éphémère, sans souci de la trace. Les échanges prolifèrent mais disparaissent, créant une société de l’instant perpétuel, amnésique par construction.
Cette question traverse tous les niveaux de notre organisation sociale. À l’échelle familiale déjà, la transmission se délite. Les boîtes à chaussures remplies de photographies jaunies dans les greniers ont cédé la place à des comptes cloud susceptibles de disparaître avec leurs propriétaires. Notre descendance ne trouvera probablement aucune trace de nos vies numériques, effacées par les changements de services, les coûts croissants des abonnements, ou simplement l’obsolescence programmée des formats.
Les civilisations, organisations et personnes qui sauront préserver leurs traces numériques imposeront demain leur récit au monde. Celles qui auront négligé cette responsabilité se retrouveront, comme les cultures orales africaines face à l’écriture coloniale, dépossédées de leur propre histoire. La bataille pour la mémoire numérique détermine les rapports de force dans notre avenir et l’anthropologie future.
Le choix entre souveraineté et sécurité est le signe d’une tension intrinsèque à notre époque numérique. AWS, Azure, Google Cloud offrent une sécurité technique remarquable, réplication multi-sites, haute disponibilité, expertise pointue. Mais cette sécurité s’accompagne d’une dépendance structurelle dont nous mesurons mal les implications à long terme. Dans vingt, cinquante, cent ans, qui contrôlera nos archives ?
L’alternative existe : construire des infrastructures souveraines robustes, investir dans la formation et les compétences, accepter les coûts de la redondance. Le désastre coréen nous enseigne que la demi-mesure, souveraineté proclamée sans moyens adéquats, constitue la pire des options. Nous devons choisir : soit déléguer en conscience avec tous les risques que cela comporte, soit assumer pleinement notre responsabilité patrimoniale.
Je plaide pour la seconde voie, malgré ses contraintes. Car préserver notre autonomie numérique, c’est préserver notre capacité à raconter notre propre histoire, à la transmettre aux générations futures, à exister en tant que sujettes et sujets et non comme objets. Le côté laborieux apparent de la gestion des sauvegardes est en fait un enjeu existentiel : garder la maîtrise de notre destin personnel et collectif, dans notre nouvel univers, dans lequel données et pouvoir se confondent inexorablement.
Au XXIe Siècle, la plus grande partie des productions humaines est fabriquée avec des outils numériques et circule sous forme numérique : écrit, photo, son, vidéo, multimédia...
Qu’est-ce que le patrimoine ? C’est l’accès aux productions humaines du passé et du présent (culturelles, artistiques, industrielles, bâties, financières...). Le patrimoine a une valeur culturelle, politique, économique, historique. Sans patrimoine les sociétés n’ont pas d’histoire. Sans Tour Eiffel, sans Sacré Cœur, sans Musée du Louvre et autres éléments du patrimoine architectural, Paris n’aurait pas d’économie du tourisme par exemple.
Le patrimoine que nous allons être en capacité de construire à partir des productions numériques contemporaines contribuera fortement à notre richesse future, dans tous les sens du terme. Mais comment identifier, constituer et valoriser le patrimoine numérique ? Éléments méthodologiques, techniques et stratégiques.