On admet volontiers que les amateurs ont à apprendre des professionnels. L’inverse semble moins évident, voire un peu provocateur. À partir d’un article de Sonia Leplat sur les pratiques amateurs, je voudrais montrer ce que la professionnalisation érode et que le modèle amateur a conservé : le sens comme moteur, le processus comme œuvre, et une réciprocité entre ceux qui font et ceux qui regardent.
Poser la question dans ce sens a quelque chose d’un peu provocateur, j’en ai conscience, et je le fais à dessein. On se dit spontanément le contraire : les professionnels ont une formation, une technique, une exigence artistique que les amateurs n’ont pas toujours, donc ce sont les amateurs qui ont à apprendre des professionnels. C’est vrai sur le plan de la maîtrise des moyens. Mais cela ne règle pas tout, parce que la question de l’apprentissage ne se réduit pas à celle de la technique.
Il y a d’abord une question de droits culturels, c’est-à-dire de respect de la dignité de chacun·e dans ses pratiques autonomes. Reconnaître, comme le rappelle Sonia Leplat, que près de 25 millions de personnes en France participent à la vie culturelle de leur territoire, ce n’est pas seulement enregistrer un chiffre, c’est admettre que ces pratiques ont une valeur en elles-mêmes, qu’elles n’attendent pas la validation du secteur professionnel pour exister, et qu’il y a peut-être chez elles quelque chose à comprendre plutôt qu’à corriger.
Il y a ensuite une distinction que je crois décisive entre deux formes d’exigence. Les amateur·rices n’ont pas forcément la même exigence artistique que les professionnel·les, même si certain·es l’ont. Mais ils et elles ont souvent une exigence d’un autre ordre, qu’on pourrait dire humaniste : qu’est-ce qu’on est en train de vivre ensemble, là, maintenant, dans cette pratique. Et cette exigence-là n’est pas un sous-produit de la première. Elle est peut-être plus importante, parce qu’elle touche à ce pour quoi on fait de l’art.
Le point sensible se loge dans une confusion que le théâtre professionnel entretient souvent sans la nommer, entre l’exigence artistique et une forme de supériorité humaine. Quand on s’assied dans une salle de théâtre, tout un protocole nous place, et place les artistes qu’on va voir, dans des positions qui ne sont pas seulement celles de l’émetteur et du récepteur, mais qui glissent vers la hiérarchie. On vient admirer des gens qu’on a installés au-dessus de nous. Les industries culturelles, elles, ont compris depuis longtemps qu’il fallait travailler le lien direct entre les artistes et ce qu’on appelle leur communauté, et elles le travaillent très bien. Mais si l’on regarde les comptes de réseaux sociaux des théâtres, on ne voit pas du lien, on voit des artistes interviewés comme des personnes très importantes, qui parlent avec prétention de l’importance de ce qu’ils ont fait. Ce qui se partage là, au fond, c’est qu’il y en a qui dominent et que ceux qui sont dominés doivent les remercier de l’être, et les admirer.
On pourrait m’objecter que ce raisonnement mène à un relativisme où plus rien ne vaudrait, où l’on pourrait aussi bien rester chez soi à discuter avec ses amis. Ce n’est pas du tout ce que je veux dire. Il est bon qu’il y ait un rituel, pour que les gens se concentrent, donnent de l’importance à ce qu’ils vivent, et profitent réellement de ce pour quoi ils se sont déplacés. Mais ce que ce rituel sacralise, ce n’est pas d’abord un objet, c’est une expérience : le fait qu’on est rassemblé pour vivre ensemble un moment qui n’est pas celui du quotidien, et auquel on donne de l’importance précisément parce qu’il n’en est pas. Sans ce rituel, l’expérience perd son sens.
Les comédien·nes amateur·rices le montrent bien. Lors d’une représentation, ils et elles mettent tous leurs efforts pour que ce qu’ils produisent ce soir-là soit de la meilleure qualité possible. L’objet créé compte, il n’est pas mis au second plan, c’est lui qui concentre les efforts et les désirs, c’est par lui qu’on se rencontre, c’est de lui qu’on prend soin. Mais ce qui est sacralisé, ce n’est pas l’objet lui-même, c’est tout ce qui lui permet d’exister, l’expérience, les énergies, la bonne volonté, l’envie de partager, ce qui se fabrique de commun autour de lui. Si l’objet, ce soir-là, n’avait pas été à la hauteur de tous les efforts qu’on y a mis, ce ne serait pas grave : on en aurait appris quelque chose, on aurait été enrichi par l’expérience de toute façon. C’est cette nuance qui compte, l’objet tiers est ce dont on prend soin, mais ce qu’on tient pour sacré, c’est ce qui le rend possible.
J’y vois un contre-exemple dans les grands orchestres professionnels. J’ai connu de près des musiciens qui y jouaient, souvent pris dans des attitudes corporatistes, un peu d’ennui, à cheval sur leurs horaires. Ils viennent y exercer des compétences apprises et travaillées, une technique d’instrumentiste qui touche pourtant au sensible, puisqu’il s’agit de fabriquer une œuvre. Mais dans leur présence humaine, ils ne sont plus dans le désir de cette présence, alors même qu’ils fournissent un effort quotidien pour rester compétents. Il y a forcément un désir en eux de le faire, mais ce désir n’est pas sacralisé, il passe au second plan, presque instrumentalisé par la personne elle-même. Ce n’est évidemment pas le cas de tous les professionnels, et je ne veux pas porter la critique simpliste selon laquelle ils ne prendraient plus aucun plaisir à ce qu’ils font. C’est seulement pour rendre sensible l’écart : on peut soigner un objet à la perfection technique sans plus tenir pour précieux le désir qui le porte.
La différence ne tient donc pas à la présence ou à l’absence d’une œuvre commune. Elle tient à ce qu’on sacralise. On peut sacraliser le moment de l’attention collective, l’expérience qu’on traverse ensemble, et c’est légitime. Sacraliser les personnes qui produisent l’œuvre est autre chose, et c’est de la domination. Les musiques populaires le montrent bien : il y a là un travail de relation très fort entre l’artiste et son public, une rencontre autour de l’expérience partagée, une adresse à l’autre, une proposition généreuse où l’artiste s’offre et mouille sa chemise. Je ne dis pas qu’il faudrait tout faire comme la culture populaire. Mais il y a là une générosité dans l’adresse que le théâtre subventionné a parfois oubliée.
L’étymologie du théâtre éclaire cet enjeu d’une manière qui m’a surpris. Le mot vient du grec theatron, le lieu d’où l’on regarde, et la tragédie vient de tragôidia, littéralement le chant du bouc, sans doute en lien avec le sacrifice d’un bouc offert à Dionysos lors des fêtes qui donnaient naissance aux représentations. Aux origines, le théâtre est lié à un sacrifice : quelque chose ou quelqu’un est offert pour la communauté rassemblée. Cette racine anthropologique dit que l’acteur, à l’origine, est dans une position de don, pas de surplomb. Il se sacrifie pour les autres, il ne se place pas au-dessus d’eux. La confusion contemporaine entre exigence artistique et supériorité humaine inverse exactement ce geste : elle transforme le sacrifice de soi en domination sur l’autre.
Les émissions de télé-crochet comme The Voice sont, à mon sens, construites sur ce principe de réciprocité, et c’est ce qui explique leur succès populaire. Leur généalogie est désormais longue. Le format naît au Royaume-Uni avec Pop Idol au début des années 2000, et se décline en France presque immédiatement : Popstars fait émerger le groupe L5 début 2002, Star Academy démarre sur TF1 le 20 octobre 2001, À la recherche de la nouvelle star, devenue Nouvelle Star, reprend sur M6 le format Pop Idol à partir de 2003, et The Voice arrive sur TF1 en 2012 avec ses coachs issus de la pop française et ses auditions à l’aveugle.
On réduit souvent ces émissions au miroir aux alouettes, à la promesse de l’inconnu qui devient célèbre. Elles vont pourtant plus loin que ça. Elles mettent en scène des professionnels aguerris qui découvrent, chez des personnes encore amateures, des capacités qu’ils n’attendaient pas, et il se produit une rencontre, une forme d’égalité artistique, une admiration qui circule dans les deux sens. C’est cette réciprocité-là que le dispositif donne à voir, et c’est elle qui plaît aux foules. Les gens qui fréquentent les théâtres subventionnés ne sont pas les foules : c’est une part précise de la société, quelques transfuges de classe, et des élèves qu’on y conduit par obligation scolaire.
Cette réciprocité que les télé-crochets fabriquent à grand spectacle, le modèle amateur l’a conservée sans avoir à la mettre en scène. Sonia Leplat la rapporte, en s’appuyant sur les travaux de Marie-Madeleine Mervant-Roux et de François Oguet, à l’origine même de la pratique en amateur. Le théâtre de plateau, urbain, fixe, joué sur les places de marché, se distingue du théâtre de tréteaux, mobile et sans décor, qui a plutôt inspiré les théories de l’acteur et le théâtre professionnel. De cette sédentarité, les pratiques amateurs ont gardé une réciprocité entre la scène et la salle : les interprètes d’aujourd’hui peuvent être le public de demain, ce qui crée une unité de lieu, une familiarité, un partage de communs. La spécialisation professionnelle a construit, elle, une séparation nette entre ceux qui font et ceux qui regardent, séparation qui a ses justifications esthétiques mais qui place le public dans une position de récepteur, et installe une distance qui n’est pas seulement spatiale, mais relationnelle et symbolique.
Je crois que les habitués du théâtre subventionné y trouvent un système de reproduction qui les rassure. C’est une réalité ancienne et bien documentée, et je tiens à la nommer pour elle-même avant d’en tirer quoi que ce soit. Pierre Bourdieu a montré comment aller au théâtre est un acte de classement social, une manière de marquer et de confirmer sa position. L’histoire même du théâtre va dans ce sens : dans un théâtre à l’italienne, les loges sont des lieux politiques où l’on ne vient pas d’abord pour voir le spectacle, et la qualité artistique fait partie des symboles qui donnent de l’importance à ce moment social. Marjorie Glas, dans Quand l’art chasse le populaire (PUG, 2023), retrace comment le secteur subventionné a peu à peu écarté ce qui le reliait aux classes populaires. La domination y est en place, hiérarchisée, et le fait qu’elle passe par la culture confirme la stabilité de l’ordre social.
Si j’écris cela, ce n’est en aucun cas pour alimenter un argument d’élu qui voudrait retirer les financements du théâtre professionnel. Ce serait un contresens complet sur ma démarche. Un populisme qui supprimerait les subventions ne laisserait la place qu’à la culture marchande, et la culture marchande produit très peu de diversité. Le problème, c’est que la culture subventionnée, prise dans la reproduction bourgeoise, n’en produit elle non plus que très peu, et c’est extrêmement dommage. Le constat ne sert donc pas à défaire le secteur, il sert à le travailler de l’intérieur. J’écris pour les professionnel·les, pour que nous nous remettions en question, que nous fassions évoluer nos pratiques et que nous fassions des propositions nouvelles. Pour cela, nous avons un outil qui est dans la loi, les droits culturels, qui ne viennent d’aucune extrême droite mais du retour de l’éducation populaire au cœur de la culture.
Ce modèle de reproduction s’installe d’ailleurs dès la formation, et je l’ai constaté au premier chef dans une école comme la FEMIS. Les enseignants y sont des professionnels en activité, et j’y perçois des attitudes dominatrices et corporatistes qui se transmettent à de très jeunes gens. Certains des étudiants n’y adhèrent pas, parce qu’ils portent en eux d’autres éthiques relationnelles. Ils ne sont pas nés dans un monde aussi hiérarchisé ; ils sont nés dans un monde où l’accès à la connaissance est devenu plus démocratique, avec Internet qui n’est pas arrivé dans leur vie mais avec quoi ils sont nés. Il y a quelque chose d’étrange à voir des jeunes gens venus d’un autre monde répéter dans leurs manières relationnelles des traditions dominatrices d’un autre âge. C’est déplacé, surprenant, et surtout triste, parce que cela revient à mettre de l’énergie là où l’humanité n’a, à mon sens, aucun profit à en cultiver. Les endroits qui mériteraient cette énergie sont ceux de la générosité, de la coopération, de l’amour, pas ceux de la concurrence, de l’ego et de la domination.
Se faire croire qu’une qualité artistique irait de pair avec la domination est une erreur. On entend parfois dire d’un grand artiste qu’il est violent mais qu’il produit des choses magnifiques, comme si l’on pouvait séparer l’œuvre de la manière dont elle a été faite. Je ne le crois pas, parce que c’est l’ensemble qui compte, la démarche autant que ce qu’elle produit, et parce qu’on sent dans une œuvre la logique qui l’a fabriquée, pour peu qu’on ait les perceptions un peu ouvertes. On ne peut pas réduire l’art à son objet.
J’ai éprouvé cela très concrètement, et c’est un avis personnel qui n’engage que moi. Quand j’ai vu pour la première fois un spectacle de Bartabas à Avignon en 1987, le Cabaret équestre de sa troupe Zingaro, j’avais dix-sept ans, et j’ai été profondément dérangé. J’y voyais du machisme, de la domination, une beauté qui s’appuyait sur les chevaux et sur tout un imaginaire d’exotisme, et qui nous tendait un miroir d’admiration. On était dans la salle à admirer ces scènes magnifiques offertes par des personnes qui, me semblait-il, nous méprisaient, et on se projetait sur l’image de vaillants cavaliers en communion avec la nature. On se projetait, en réalité, sur une domination, et cela fonctionnait très bien, parce que cela rassure sur notre propre pouvoir.
Je n’avais alors aucun a priori. C’était le début de la carrière de Bartabas, sa réputation était excellente, je ne savais rien de lui, et pourtant j’ai senti tout cela. Trente ans plus tard, je suis retourné voir un de ses spectacles, et j’ai éprouvé exactement la même chose. Ensuite seulement j’ai parlé avec des personnes qui avaient travaillé avec lui, qui m’ont décrit la violence dans les rapports de travail et qui la défendaient au nom de la beauté des formes produites. Je connaissais aussi l’histoire qui circulait, celle d’un bureau de financeur retourné, de financements obtenus par la menace. Ce que ce parcours me confirme, c’est que le processus se sent dans le projet, que l’adolescent simple spectateur que j’étais avait perçu, sans rien savoir, ce que des récits sont venus dire bien plus tard. Le sujet de l’art n’est pas l’objet seul, c’est tout un processus.
C’est là que les amateurs ont quelque chose à enseigner aux professionnels : l’exigence sur le processus, et non plus seulement sur l’objet. Sonia Leplat l’écrit d’une formule que je trouve juste : « Le processus fait œuvre, il est en soi une fête et permet aux personnes impliquées de participer pleinement à la vie culturelle. » Le spectacle final n’est pas seul à compter ; toute la démarche collective de création, dans la durée, est en elle-même une expérience culturelle complète. C’est l’idée que John Dewey développait en 1934 dans L’art comme expérience, où l’art est l’expérience vécue et non l’objet produit. La voir confirmée depuis le terrain, par quelqu’un qui accompagne environ 900 projets par an dans le cadre de la MPAA qu’elle dirige à Paris, lui donne une consistance que la philosophie seule ne peut pas atteindre.
Ce qui rend cette exigence possible, c’est le moteur de la pratique amateur. Interrogés sur ce qui les engage, les membres des équipes qui répètent à la MPAA répondent à 80 % : le plaisir de créer, loin devant la rencontre, la scène ou l’expression de leur identité. Sonia Leplat relie ce plaisir à l’étymologie du mot, amator, celui qui aime, et qui porte aussi l’action, le faire. L’amateur n’a pas besoin de raison extérieure pour pratiquer ; le moteur est interne, antérieur à toute reconnaissance. C’est précisément ce moteur que la professionnalisation déplace, sans le supprimer, en le surchargeant d’autres exigences, le projet à défendre, la reconnaissance du milieu, le financement, la place dans le champ, la carrière. Ces logiques ne sont pas mauvaises, elles sont inévitables là où l’existence professionnelle en dépend, mais elles compliquent le rapport à la pratique au point de le rendre parfois méconnaissable à soi-même.
Si le processus fait œuvre, alors la façon dont on travaille ensemble, ce qu’on se fait vivre pendant les répétitions, le type de relation qu’on entretient, est une dimension artistique à part entière et non un préalable technique. La répétition n’est pas le moyen du spectacle, elle est déjà du théâtre. Les professionnels le savent, ils l’ont souvent éprouvé dans ces moments de répétition où se passe entre les personnes quelque chose de plus vivant que ce qui sera sur scène. Mais le système de production, d’évaluation et de financement les pousse à traiter le processus comme un coût au service de l’objet fini.
La différence tient à la liberté. Je ne dis pas que c’est facile pour les amateurs, ni que tout y est parfait : il peut y avoir chez eux aussi des problématiques de domination dans les groupes. Mais ils savent pourquoi ils sont là, parce qu’ils sont libres de ne pas y être. Ils sont bénévoles, ils vivent d’un autre métier, et de cette liberté vient le fait que ce qu’ils font garde toujours du sens. Les professionnels, eux, peuvent souffrir dans leur travail ou se laisser violenter, parce que c’est leur métier, leur compétence, leur inscription sociale, et qu’ils ne peuvent pas faire autre chose du jour au lendemain. C’est respectable, et c’est aussi ce qui les rend vulnérables à la perte de sens.
Il n’y a pas pour autant à idéaliser le modèle amateur, ni à croire que les amateurs feraient mieux que les professionnels parce qu’ils seraient plus proches de l’essentiel. Sonia Leplat est lucide sur ses limites : des œuvres presque invisibles, des spectacles qui se jouent une ou deux fois en moyenne, des salles difficiles d’accès. Elle reprend la formule de Michel de Certeau pour décrire les amateurs comme des « braconniers symboliques », qui composent dans les interstices de l’institution, avec l’art de s’approprier et de détourner les outils disponibles. Mais cette invisibilité n’est pas une inexistence : elle dit seulement que le secteur culturel, dans ses hiérarchies de légitimité, a décidé de ne pas voir ces pratiques. Ce que Sonia Leplat met au centre de sa réflexion, et qui rejoint le point d’où je suis parti, c’est la dignité, le droit de donner le meilleur de soi dans la réalisation, de se sentir vivant et pleinement parmi les autres.
Cette énergie que les amateurs n’ont pas à fabriquer, parce qu’elle est la condition même de leur présence, est pourtant l’essentiel. Elle tient à la question de savoir pourquoi on est là ensemble autour d’une expérience artistique. Les amateurs ne peuvent pas l’éviter, faute d’autre raison de se lever ; les professionnels peuvent apprendre à se la poser volontairement, même quand l’agenda, le budget et le calendrier semblent y répondre à leur place. C’est dans cette question que se joue le plus important, parce que l’art est au service du lien humain.
Tout ce qui précède resterait un constat si je n’essayais pas d’en tirer des manières de faire. Voici donc quelques propositions concrètes, qui croisent ce que j’ai appris du modèle amateur avec ce que je pratique en médiation et en animation de l’intelligence collective. Aucune n’est une recette, ce sont des points d’appui pour interroger nos habitudes de travail.
Cet article prend appui sur un texte de Sonia Leplat, directrice de la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs (MPAA, Paris), consacré au travail des amateurs et au sens culturel du travail, à la lumière de la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels.
Le théâtre est une des formes les plus anciennes de mise en commun de l’expérience humaine, et c’est peut-être en raison de cette profondeur même qu’il mérite d’être interrogé avec précision, sans complaisance.
Depuis des années, j’accompagne des compagnies, des lieux de diffusion, des équipes de médiation, des directions de structures et des financeurs, et j’y observe que le spectacle vivant subventionné porte en lui une contradiction rarement regardée en face. Ses intentions proclamées (aller vers tous les publics, créer du lien, émanciper) se trouvent souvent contredites par ses structures réelles. La hiérarchie entre auteurs, metteurs en scène, acteurs, techniciens et spectateurs reproduit ce que ces mêmes structures prétendent déconstruire, les dispositifs d’accueil théâtralisent la défiance au lieu de l’ouverture, et les textes de présentation des spectacles assignent au spectateur une place de dominé quand ils pourraient en faire un partenaire.
Ces contradictions ne relèvent pas de mauvaises intentions, mais de mécanismes structurels que l’on ne peut voir qu’en acceptant de se regarder soi-même avec la lucidité que l’on applique d’ordinaire aux systèmes que l’on critique. C’est ce travail que j’essaie de mener dans les articles de cette rubrique.
Je les écris pour les comédiens et comédiennes qui sentent que quelque chose leur échappe dans leur rapport au public, pour les metteurs en scène qui doutent de la cohérence entre leurs formes et leurs intentions, pour les équipes de médiation qui cherchent des méthodes partant des personnes elles-mêmes, pour les directions de structures qui veulent comprendre pourquoi leur salle ne ressemble pas à leur ville, et pour les financeurs qui se demandent ce qu’ils soutiennent réellement.
Je crois que le théâtre peut être une pratique de la démocratie, et pas seulement un service de démocratisation. Il peut alors créer les conditions d’une rencontre réelle au lieu d’organiser la réception d’une œuvre, et faire confiance aux acteurs, aux participants, aux habitants, à l’imprévu, comme à une matière vivante. Ce chemin est exigeant, et je propose ici de l’explorer, avec des questions constructives et opérantes plutôt que des réponses formatées.