Quand le cadre d’un projet devient inadapté, sa transgression permet souvent de mieux atteindre les objectifs en privilégiant l’expérience vécue sur les résultats prévus.
Quand la transgression peut devenir essentielle
Lorsqu’on s’engage dans un projet, qu’il soit culturel, thérapeutique ou social, on a des objectifs, ainsi qu’un cadre pour réaliser ces objectifs. Prenons un exemple :
- Les objectifs peuvent être thérapeutiques, par exemple, accompagner des personnes handicapées vers la confiance en elles, pour les aider dans la recherche d’emploi.
- Le cadre pour atteindre ces objectifs est la réalisation d’un CV vidéo, avec plusieurs étapes (créativité, maîtrise de la parole, confiance en soi dans le groupe, etc.).
Mais si, pendant le déroulement du projet, on se rend compte que le cadre, la réalisation d’un CV vidéo, n’est plus adapté aux objectifs, car les personnes participantes ne réussissent pas aussi vite qu’on l’avait imaginé initialement à réaliser un CV vidéo, alors se relier aux objectifs, c’est se mettre en capacité de faire évoluer le cadre et d’assumer qu’on aura fait autre chose que ce qui était prévu. On va donc transgresser le cadre initial, pour pouvoir le faire évoluer, afin de continuer à être dans les objectifs.
Comment le faire comprendre ?
Ce type de changement n’est pas facile à comprendre de l’extérieur. Il faut, pour légitimer ce changement, pouvoir en faire récit, car des personnes extérieures au processus du projet, qui attendaient un certain résultat, peuvent être extrêmement déçues et même penser que cette absence du « résultat prévu » porte préjudice aux participants eux-mêmes, qui n’ont pas pu avoir ce qu’il était prévu qu’ils fassent. Il me semble qu’il est toujours essentiel d’en revenir aux objectifs fondamentaux qui sont bien souvent de l’ordre du cheminement, de l’expérience.
Si on s’appuie sur John Dewey, par exemple, et L’art comme expérience, l’art, c’est l’expérience vécue. Si l’objet artistique, la production matérielle, n’est pas ce qui était prévu au départ mais que l’expérience a été investie et constructive et que l’objet final est différent de ce qui était prévu, c’est plutôt une très grande chance. C’est-à-dire que la transgression du cadre est souvent la meilleure manière d’atteindre les objectifs du projet, s’il se révèle en cours de route que ces objectifs ne sont pas tenables ou passent par un autre chemin que celui qui était prévu. Et je crois même que c’est l’un des points méthodologiques essentiels pour des projets réussis.
Le partage du cadre vivant
Je ne dis pas qu’il ne faut pas « pousser » les personnes à réaliser les objectifs initiaux, car cela peut aussi représenter une forme d’émulation. Mais parfois cette poussée devient externe à leur cheminement personnel, à leur désir, et finalement ils deviennent des marionnettes agies de l’extérieur par nous-mêmes, animateur. Donc ce qui aura été produit sera en effet un résultat valorisant pour l’institution, mais ce ne sera pas un enrichissement personnel aussi profond pour les participants, ainsi les vrais objectifs n’auront pas été remplis.
Mais il faut, pour ce faire, pouvoir identifier ce changement aussi avec les participants eux-mêmes, formuler avec eux le fait que nous avons changé de cadre en cours de route pour de bonnes raisons et que cela leur appartient d’autant plus pleinement.