L’espace de développement potentiel

19 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’espace de développement potentiel est une méthode d’innovation collective fondée sur la rencontre intuitive, sans objectif prédéfini, où la confiance mutuelle permet l’émergence de l’inattendu et du renouvellement.

Comment faire survenir l’inattendu ?

Comment fait-on pour développer de nouvelles idées, pour laisser la place à l’innovation ? Comment réunir des personnes pour que, de façon libre, surprenante et disruptive, de nouveaux paradigmes de pensée, d’action, d’idées ou de méthodes puissent émerger ? Cela est essentiel pour le renouvellement, indispensable à tous les domaines d’activités.

On sait qu’on a parfois besoin, quels que soient les espaces de travail dans lesquels on exerce, de faire évoluer radicalement certains aspects de notre travail, de nos propositions, de nos méthodes ou de nos sujets. Ces évolutions nous permettent de bifurquer dans le bon sens, de prendre de l’avance sur notre temps et d’exercer pleinement nos prérogatives. Par exemple, s’il s’agit de construire des propositions culturelles utiles aux citoyens, afin de participer à l’émergence d’avenirs nouveaux et enrichissants.

Le premier pas consiste à analyser l’éventualité de nos besoins pour ce type d’approche. C’est particulièrement déstabilisant, et cela demande donc beaucoup de confiance en soi, ainsi qu’un ancrage solide dans nos places sociales et symboliques. Si l’on se sent symboliquement menacé, ou en concurrence avec d’autres, on aura plutôt des réflexes de sécurisation de nos positions. Et alors, on aura du mal à innover, c’est-à-dire à penser hors du cadre pour enrichir notre espace vital de ces extériorités, de ces altérités dont nous avons besoin pour rester vivants.

Être ancré pour pouvoir être déstabilisé

Le point de départ, pour une personne ou pour un groupe, est donc de s’assurer que, dans cet espace de développement potentiel, les personnes présentes ne se sentent pas menacées dans leurs ancrages profonds. C’est-à-dire qu’elles puissent envisager que leur propre réalité soit complètement modifiée sans en avoir peur. Cela implique des liens de confiance entre les participants.

Pourquoi ? Parce que si nous voulons être capables d’accueillir des changements profonds, la seule chose stable, ce sont précisément les liens qui, eux, resteront. Un lien humain, s’il est profond, est modulable, modelable. Les véritables ancrages sont dans les liens, dans la capacité des personnes à ressentir et à exprimer mutuellement la profondeur de leurs relations, même si les situations changent.

Une fois ces préalables posés, voici une proposition pour créer un espace de développement potentiel au sein d’un groupe, un espace qui pourra autoriser la naissance de choses complètement inattendues. Il faut oser rassembler des personnes, idéalement un petit groupe. Deux personnes qui en convient deux autres, une personne qui en convient une autre, trois personnes qui en convient une autre. À mon avis, le groupe qui se constitue ne doit pas excéder six personnes ; c’est même peut-être déjà un peu trop. Il y a donc celles qui sont à l’initiative de la rencontre, mais il faut percevoir une envie mutuelle de se rencontrer. Il faut mutuellement encourager l’intuition du sens de se rencontrer, même si on ne sait pas exactement pourquoi. La clé du potentiel, c’est l’acceptation mutuelle de l’inconnu.

On ne sait pas vraiment pourquoi on a organisé cette réunion d’une heure entre quatre personnes. Aucune des quatre personnes ne le sait exactement. Et pourtant, on a organisé ce moment de rencontre, de partage, de réunion, on le nomme comme on veut. On s’y retrouve et on ne sait pas par où commencer. On accepte de ne pas savoir, de ne plus savoir. On est là, en présence les uns avec les autres, pour un temps limité. Ainsi, cet inconnu assumé s’appuie sur les intuitions mutuelles qui se sont mutuellement reconnues leur valeur. Ce qui signifie qu’il y a sans doute des choses à partager même si on ne sait pas lesquelles et qu’on le découvrira ensemble. Ce moment intuitif, officialisé dans un acte social - on se rencontre, on a organisé un temps pour se rencontrer – dont personne ne connaît l’utilité, et on assume de ne pas savoir pourquoi, à quoi cela servira.

De l’extrême difficulté de l’improbable

C’est extrêmement difficile à mettre en œuvre et c’est pour cela que cela crée des espaces de développement potentiel. C’est extrêmement difficile à faire parce que nos représentations du monde et des activités sont globalement des représentations productivistes. Il faut produire quelque chose ensemble, sinon pourquoi se retrouverait-on ? Et là, on assume qu’on n’a rien à produire, qu’on se connaît un peu, beaucoup, ou même pas du tout, mais qu’on a perçu des choses et qu’on a choisi de consacrer un temps officiel à ces choses floues. C’est finalement très proche au fond d’une rencontre entre amis, ou même d’une rencontre amoureuse : on ne sait pas, mais ce n’est pas le sujet, on sait qu’on a envie, peut-être, et qu’on va laisser naître ce qui naîtra, qu’on laisse nos pas nous mener, qu’on choisit de se perdre dans une ville inconnue et peut-être d’y découvrir des choses enrichissantes pour toujours, mais sans savoir si l’on va ou non découvrir quelque chose.

Ce qui ouvre le potentiel en nous, c’est le fait de ne pas mettre d’enjeu sur une certitude de gain. Car les gains qu’on recevra arriveront d’endroits inattendus. C’est pour cela que c’est un espace potentiel. C’est l’endroit où l’on accueillera l’inattendu et, par définition, l’inattendu est inattendu. Il demande, pour pouvoir être accueilli, une ouverture complète, car il ne viendra précisément pas de là où on l’attend. Il faut donc cette écoute flottante, si précieuse en psychanalyse, qui laisse l’esprit naviguer, divaguer, trouver ses propres chemins. C’est si déstabilisant, mais si constructif, si essentiel.

Dans cette situation assumée – toujours difficile, car on a toujours « mieux » à faire – des urgences, des priorités –, on crée une « bulle », un espace où naîtra ce qui naîtra, peut-être rien. Ou peut-être des choses que nous ne percevrons même pas sur le moment, et qui se révéleront bien plus tard, sans que nous sachions qu’elles sont nées là. S’autoriser ce chemin de traverse inconnu est si difficile à repérer et pourtant si essentiel.

Oser et légitimer

Pour que ce moment puisse réellement s’ouvrir, s’approfondir, que ce temps s’ouvre comme un très grand espace, il faut pouvoir oser y être nous-mêmes pleinement, sans crainte. Être nous-mêmes, c’est oser s’exprimer, c’est oser révéler à l’autre ce qu’il y a en nous, tout en étant à l’écoute de ce qu’il y a dans les autres. C’est-à-dire là aussi, ne pas, par crainte du vide par exemple, vouloir remplir, vouloir uniquement se montrer pour se faire reconnaître par l’autre. Ne pas attendre de reconnaissance, mais pour autant se présenter, se dire à l’autre, car l’autre ne nous connaît jamais complètement. Ce qu’on va partager, c’est qui on est, chacun en profondeur. C’est l’être qui va être mis en partage dans ce moment-là, et non pas l’avoir (y-compris l’avoir intellectuel).

Et dans ce partage d’être si délicat, très investi, cela peut paraître extrêmement improbable et inutile, mais justement, c’est dans notre capacité de prendre au sérieux l’improbable et l’inutile, d’y donner la place, tout comme on donne une place aux choses utiles, que va pouvoir s’ouvrir un espace de développement potentiel parfois extrêmement grand, dans un temps limité qu’on aura sacralisé ensemble.

C’est une pratique assez rare mais que je crois qu’on a tous vécu à certains moments de notre vie, si on est honnête. Je l’ai formalisé ici dans sa méthode, pour la légitimer et pour, je l’espère peut-être, aider à ouvrir plus souvent ces espaces de développement potentiel qui nous sont si indispensables. J’invite à les légitimer. Ce sont des espaces de travail très importants. Je peux témoigner et je pense que chacun d’entre nous peut être témoin de moments imprévus exceptionnels et si importants qui se sont présentés à nous parfois par les hasards de la vie, et que j’invite à cultiver un peu plus, sans trop les systématiser, car ils perdraient de leur exceptionnel.

Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.

Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.

J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.


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