Comment cultiver une posture d’accueil permettant à chacune et à chacun de contribuer pleinement ? L’ouverture n’est pas une méthode mais un état intérieur qui transforme nos pratiques d’animation.
Dans toute activité, et je vais ici me concentrer sur la médiation culturelle, lorsque nous occupons une position d’encadrement, notre rôle consiste à offrir aux autres un espace où elles et ils peuvent cheminer, contribuer, s’enrichir et enrichir le projet, qu’il soit professionnel, artistique ou personnel.
Pour susciter ces bénéfices, la position de coordination doit, selon moi, s’envisager dans un état d’ouverture. Il s’agit d’une forme de confiance envers les autres, d’un ancrage intérieur suffisamment solide pour ne pas s’inquiéter si les participant·es nous emmènent vers des horizons différents de ceux que nous avions imaginés. Si le groupe bouleverse notre cadre initial et que l’organisation du moment partagé se déroule autrement que prévu, c’est qu’il existe de bonnes raisons, qui émergent dans l’instant, auxquelles nous avons su laisser la place. Notre rôle consiste alors à maintenir un cadre bénéfique à la collectivité, permettant à chacune et à chacun d’apporter sa contribution. C’est tout le principe de la démocratie, qui demande bien plus de travail sur soi que l’autocratie (la croyance qu’on a plus raison que les autres, et que nous faisons un abus de pouvoir).
Cette posture exige de notre part une ouverture sur tous les plans : les sujets abordés, les modes d’organisation, tout. Notre capacité d’ouverture détermine directement l’intensité de l’expérience démocratique. Une personne peu ouverte, figée dans ses méthodes ou dans les sujets à traiter, limitera par son encadrement les contributions du groupe. Des contributions émergeront certes, mais elles resteront bridées par ce manque d’ouverture, créant ainsi un degré de démocratie relativement faible. À l’inverse, plus l’expérience démocratique est profonde, plus elle transforme son contexte et fait progresser la communauté vers des directions nouvelles et plus adaptées, enrichies par toutes les contributions rendues possibles.
Il ne s’agit pas seulement de mots, mais d’attitudes concrètes : des regards, des manières d’organiser l’espace, des façons d’accueillir, un état intérieur détendu et ouvert, des gestes qui donnent sa place à chacune et à chacun. Ce sont les manifestations d’un authentique état d’ouverture.
La question devient alors : comment développer cette capacité d’ouverture lorsqu’on occupe le rôle d’encadrement, d’animation, en tant que médiateur·rice, en tant que patron·ne, en tant qu’enseignant·e ou en tant qu’artiste ? Plusieurs pistes s’offrent à nous. Il s’agit davantage d’une capacité que d’une compétence, car la même personne peut, selon son état du moment, manifester une grande ouverture un jour et peiner à y parvenir le lendemain.
Première piste : La préparation méthodologique
Le premier point consiste à apaiser nos inquiétudes méthodologiques. Il faut avoir exploré sous tous les angles le déroulement prévu de la journée ou de la séance de travail, en avoir discuté avec d’autres participant·es, l’avoir confronté au regard d’autrui. Pour cela, nous devons intégrer dans nos méthodes de travail des temps de préparation officiels, légitimes et rémunérés pour toutes les parties prenantes. Se préparer en plusieurs étapes constitue le gage d’une capacité d’ouverture absolument indispensable à la réussite du moment de partage.
Se préparer, c’est labourer le terrain de nos projections sur l’organisation du moment à venir. C’est penser, repenser, modifier. Oui, cela prend du temps, mais cette préparation de soi vise moins à produire le document ou le planning parfait qu’à parcourir plusieurs fois ce cheminement pour s’ancrer, pour créer une intimité avec la situation que nous allons animer. Grâce à cette intimité, fruit de répétitions qui tissent en nous les connexions neuronales nécessaires, nous serons pleinement présent·es à notre proposition. Nous n’aurons même plus besoin d’y penser consciemment : elle sera intégrée en nous.
Cette intimité nous confère la capacité d’ouverture et de souplesse. Nos préparatifs minutieux et maintes fois revisités nous apportent paradoxalement la flexibilité nécessaire au moment vécu. Nous savons que nous pourrons « retomber sur nos pieds » même si les choses se passent différemment que prévu, car nous portons en nous tous les enjeux, objectifs, finalités et attendus de cette journée, avec la capacité de les faire évoluer si nécessaire. C’est là encore l’essence de la démocratie : être capable de faire évoluer le système lui-même pour rester toujours au plus près des objectifs pour le bien commun.
Deuxième piste : La préparation physique
Cette piste peut sembler anodine, mais elle est essentielle. Quelques exercices physiques, étirements, sauts sur place, et autres mouvements, suffisent à créer une sensation de mobilité dans le corps, indépendamment de notre force ou de notre souplesse. Il s’agit simplement de mettre son corps en mouvement, ne serait-ce que deux ou trois minutes. Cette mobilité physique libère une capacité de mouvement mental tout à fait bénéfique.
Cette énergie mobile, acquise par notre préparation physique préalable, irradie naturellement dans le groupe que nous animons. Elle imprime une dynamique que les participant·es épousent progressivement, comme si nous donnions le « la » par notre seule présence physique et énergétique mise en mouvement.
Souvent, dans les moments collectifs, on observe une certaine inertie au démarrage. Après une quinzaine de minutes, l’énergie circule mieux et les personnes entrent dans un état de coopération plus fluide. La préparation physique préalable permet de plonger le groupe plus rapidement dans cet état collaboratif. Nous proposons un niveau de « fréquence vibratoire », et les autres peuvent se synchroniser à cette énergie de mouvement, sans avoir besoin elles et eux-mêmes de faire ces exercices. Elles et ils bénéficient de notre préparation physique, qui leur permet d’entrer plus vite dans l’énergie personnelle et collective.
Certains dispositifs d’intelligence collective invitent les participant·es à bouger dans l’espace. Si l’intention est louable, cette approche présente des risques : elle peut être perçue comme infantilisante ou mettre en difficulté celles et ceux qui sont moins à l’aise avec leur corps. Vécue comme une obligation, elle peut produire l’effet inverse : les personnes bougent physiquement tout en résistant intérieurement pour protéger leur intégrité.
En revanche, lorsque nous incarnons nous-mêmes cette énergie sans rien imposer, nous émanons une qualité de présence à laquelle chacune et chacun peut se synchroniser librement, à sa manière. Nous n’imposons pas une méthode ; nous proposons une rencontre à partir de notre propre état d’ouverture, qui est à la fois mental et physique. Nous devenons une porte ouverte, invitant les personnes à entrer dans cet univers en respectant pleinement leur dignité et leur rythme propre.
Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.
Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.
J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.