La mise en pratique des méthodes

7 décembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les méthodes professionnelles échouent souvent parce qu’elles restent discursives. Prôner la coopération tout en dominant, parler d’écologie en imposant : l’incohérence entre les mots et leur portage annule leur effet. Pistes d’ouverture.

L’incohérence constitutive des dispositifs de transmission

Dans le champ de la formation professionnelle comme dans les rencontres coopératives entre acteur·rice·s d’un même secteur, nous travaillons sur des méthodes, sur des manières de faire, de s’organiser, de coopérer. De la même façon, nombre de livres et de conférences proposent des méthodes. Pourtant, la problématique récurrente de ces démarches réside dans leur nature même : elles reposent très souvent sur une explicitation par les mots, mais ces mots ne sont pas toujours cohérents avec la manière dont ils sont portés, ce qui produit au final une inefficacité.

Considérons le cas d’un·e intervenant·e qui prônerait la coopération et l’intelligence collective, mais qui le ferait de façon complètement descendant·e, impératif·ve, voire condescendant·e vis-à-vis de son auditoire. Les personnes en position d’écoute se trouveraient infantilisées par le dispositif même de médiation, qui présuppose qu’il existe quelqu’un·e censé·e avoir plus de connaissances ou de pouvoir que les autres. Et cela est contradictoire avec le contenu même de ce qui est dit, annulant son impact. La parole publique n’est pas en soi problématique, mais elle peut provoquer des effets non-dits qui contredisent le message explicite.

C’est pourquoi, en amont de chacune de mes prises de parole publiques, je précise qu’il s’agit d’un rôle que j’occupe dans le moment présent, celui de porter la parole publique, mais que toute personne présente dans l’assistance pourrait tout à fait occuper cette même place et enrichir les autres de ses connaissances et compétences. Cette précaution oratoire vise à éviter l’abus de pouvoir et la croyance qu’on serait « sachant·e », ce qui réduit les capacités d’émancipation des auditeur·rice·s, alors même que le discours prétend les augmenter. Le pouvoir grise, aveugle, nous coupe de notre humanité. Si nous voulons véritablement avancer sur la mise en pratique des méthodes, un travail toujours à reprendre s’impose : celui de lâcher le pouvoir, comme le soulignent les réflexions sur la gouvernance horizontale développées dans bien des expériences de coopération culturelle.

Les méthodes comme vécus : au-delà de la volonté

Les méthodes sont avant tout des vécus. Une méthode est véritablement intégrée lorsque, dans nos actes, nous pouvons la mettre en pratique, lorsque cette méthode nous a transformé·e·s. Or, se transformer ne passe pas seulement par la volonté. Croire que les mots sont suffisants constitue une erreur. Les mots sont indispensables pour penser, certes, mais ils ne s’ancrent dans le réel et ne le transforment que s’ils sont accompagnés d’expériences vécues.

Prenons un exemple dans le champ de la santé : combien de personnes font inlassablement des régimes et restent pourtant toute leur vie en surpoids ? Les mots sont là, les méthodes sont là, les stages, les conseils médicaux aussi, qui sont sans doute pertinents, mais pourtant ces personnes ne changent pas de place ni d’hygiène de vie. Cet exemple illustre précisément, dans le domaine de la santé, ce que j’évoque dans le domaine des pratiques professionnelles.

Approfondissons cette analogie. Ces personnes souhaitent être en meilleure santé physique, et morale dans l’image qu’elles ont d’elles-mêmes. Elles considèrent qu’elles ne sont pas dans une situation satisfaisante, surpoids, mauvaise image de soi, et elles se confrontent aussi à de réels problèmes de santé. En effet, le surpoids lié à une mauvaise alimentation grève la santé de façon très importante. Je précise que cela n’est absolument pas pour stigmatiser les personnes en surpoids, car certaines personnes ne sont pas en surpoids et ont pourtant une alimentation tout aussi déplorable, se mettant tout autant en danger. L’alimentation rencontre différemment le métabolisme de chacun·e.

Précisément, sortir et s’émanciper d’une culture qui nous place dans ces habitudes délétères et destructrices, soutenues en toute hypocrisie par les industries, représente un défi de taille. L’industrie agroalimentaire génère des bénéfices considérables grâce aux aliments ultra-transformés dont le coût de fabrication est extrêmement faible, mais qui se révèlent déplorables en termes nutritifs. Les personnes malades de façon chronique à cause des ces aliments « morts » nourrissent ensuite l’industrie du médicament, industrie de la maladie plutôt qu’industrie de la santé, c’est-à-dire une industrie dans laquelle on soigne des gens malades plutôt que d’accompagner des personnes vers la bonne santé (car c’est beaucoup moins rentable, évidemment).

Le jeûne comme exemple de transformation vécue

Comment procéder, alors ? Dans le cas du surpoids et des régimes, les méthodes et les mots ne sont manifestement pas suffisants. Ils sont même ineffectifs, à part pour nourrir l’industrie de l’accompagnement, du médicament et la médecine pour soigner les nombreuses maladies induites. Peut-être même que, si les régimes n’étaient pas là, l’injonction baisserait, la tension nerveuse aussi, le jugement sur soi également, et les personnes auraient paradoxalement peut-être une meilleure hygiène de vie, dans la détente ! Elles conserveraient sans doute du surpoids, car notre culture et notre économie occidentales nous y poussent, mais seraient peut-être moins malades, auraient moins tendance à se rendre malades, et auraient finalement un meilleur équilibre. Des mots et des méthodes, même avec de bonnes intentions, peuvent souvent produire l’inverse de ce qu’ils énoncent. Comme on dit, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Ainsi, plutôt que de proposer des méthodes par les mots, pourquoi ne pas proposer des méthodes par les vécus ? Le jeûne thérapeutique en constitue un exemple paradigmatique. Dans un jeûne, les personnes vivent une expérience de transformation où les habitudes alimentaires sont suspendues. Il ne s’agit pas d’un régime mais d’un arrêt complet de l’alimentation pendant une période déterminée, de préférence sous supervision professionnelle. Cette expérience provoque une réelle transformation du rapport à l’alimentation, non par la volonté ou le discours, mais par le vécu corporel et psychique d’un autre rapport à la nourriture, à la faim, au plaisir. Il y a d’une part l’autophagie cellulaire qui « détoxine » l’organisme, qui est l’apport direct du jeûne à la santé, et il y a aussi le renouvellement du microbiote intestinal, qui fait qu’après le jeûne le corps n’a plus les mêmes besoins alimentaires, et ce de façon naturelle, sans qu’il soit besoin de se forcer à quoi que ce soit. 

Les personnes qui ont vécu un jeûne thérapeutique témoignent souvent d’une transformation profonde : elles découvrent ce qu’est véritablement la faim, différente de l’envie de manger ; elles prennent conscience des mécanismes de compensation émotionnelle ; elles expérimentent un autre rapport au corps. Cette transformation ne passe pas par des mots ni par des méthodes prescriptives, mais par une expérience vécue qui modifie en profondeur les représentations, mais aussi le métabolisme lui-même et donc les pratiques futures, de façon presque naturelle, sans plus besoin des mots. Le jeûne ne garantit pas que les personnes changeront complètement leurs habitudes alimentaires, mais il ouvre un espace de transformation possible, ancré dans le réel du corps et de l’expérience, le corps décidant, en deçà de la volonté.

Des exemples qui incarnent la transformation par le vécu

Prenons quelques exemples concrets dans le champ culturel, pour illustrer cette nécessité de passer par le vécu plutôt que par le seul discours. L’association Derrière le hublot, créée en 1996 à Capdenac-Gare par une bande de jeunes, constitue un cas exemplaire. Aux membres fondateur·rice·s, pétris des valeurs de l’éducation populaire, sont venu·e·s s’associer de nombreux·ses autres habitant·e·s. Bénévoles, ils·elles hébergent des artistes, participent à des projets artistiques, s’impliquent bien au-delà de ce qu’ils·elles avaient parfois imaginé et pensé être capables de faire. Ces personnes acquièrent ainsi leur pouvoir d’agir socialement. Comme le dit Fred Sancère, directeur de l’association : « La proximité et l’implication sont au cœur de la démarche artistique et culturelle que nous pourrions qualifier de contextuelle et participative. Cette démarche est politique et plus seulement artistique. Elle est en résistance parce qu’elle donne la possibilité d’agir et accompagne le pouvoir d’agir dans un système qui promeut le consumérisme. »

Autre exemple parlant : le projet du Manège de Châteauneuf-sur-Loire. Laurent Cadilhac, plasticien-sculpteur, et les habitant·e·s ont réalisé ensemble un manège aujourd’hui installé dans un parc de la ville. Des dessins d’animaux mobiles avec les enfants des écoles jusqu’aux ateliers de découpe et de soudure ouverts à tou·te·s, deux années et demie, 2,5 tonnes d’acier et 357 disques de meulage auront permis de concrétiser cette aventure bestiale et collective. Le témoignage d’un·e participant·e résume parfaitement ce processus : « Il n’y avait pas de règles, on nous demandait d’inventer des choses qui n’existent pas, on travaillait par plaisir. Laurent, il avait besoin de nous pour qu’on lui amène des idées, et nous on avait besoin de lui pour qu’il nous aide à les faire. » Voilà une transformation qui ne passe pas par les mots mais par un faire ensemble, par une traversée vécue.

La 2e Biennale culturelle en Maurienne offre un autre éclairage. Géraldine Bénichou, qui a coordonné ce projet, raconte : « Nous avons assumé la responsabilité que le projet artistique soit au service des objectifs politiques du Syndicat du Pays de Maurienne, et totalement approprié par les habitants et les élus. S’il est légitime que ni les artistes ni les habitants ne se sentent instrumentalisés dans ce type de projet dont l’enjeu politique premier est le développement culturel d’un territoire, il est tout aussi légitime que les artistes n’instrumentalisent pas eux-mêmes le projet et ses participants au service de leur création. Notre imagination et notre engagement d’artistes constituent notre force pour dépasser les antagonismes d’objectifs et de postures. » Voilà précisément l’équilibre délicat dont je parle, cette justesse à trouver qui ne peut s’apprendre que par le vécu, pas par des méthodes descendantes.

Les outils au service du vécu collectif

Au-delà de ces « grands » projets, il existe aussi des outils méthodologiques concrets qui, lorsqu’ils sont bien utilisés, permettent de vivre l’intelligence collective plutôt que de simplement en parler. Le photolangage, par exemple, permet de partager des représentations en s’appuyant sur l’émotion et l’intuition plutôt que sur la seule rationalité. Le métaplan collecte les points de vue individuels pour élaborer une vision commune, sans hiérarchie préétablie des paroles. La méthode des six chapeaux d’Edward de Bono invite à passer en revue collectivement différents points de vue : celui de l’organisation, du fait analytique, de l’émotion ou de l’intuition, de la critique négative, de la critique optimiste et de la créativité. Ces outils, entre autres, issus de l’éducation populaire, favorisent l’intelligence collective et peuvent aider à la rencontre des savoirs et des attentes, à condition d’être réellement vécus et non simplement appliqués mécaniquement.

Ces exemples montrent que lorsqu’on prend le temps de l’expérimentation, de la co-construction, de l’implication véritable, on transforme non seulement les projets mais aussi les personnes. Les habitant·e·s « s’enrichissent, s’épanouissent, acquièrent leur pouvoir d’agir socialement », comme le formule l’association Derrière le hublot. Ils·elles ne consomment pas de la culture, ils·elles la font, la vivent, la transforment et se transforment à son contact.

Cette question de la remise en question, de la prise de risque au sein des groupes dont on fait partie, de l’expérimentation de nouvelles méthodes, d’oser vivre des dispositifs d’interaction différents, s’avère essentielle. Le pouvoir grise, le pouvoir aveugle, le pouvoir nous coupe de notre humanité. Si l’on veut véritablement avancer sur la mise en pratique des méthodes, un travail à toujours reprendre s’impose : celui de lâcher le pouvoir.

Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.

Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.

J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.


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