Le drapeau du groupe

23 juillet 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Comment un symbole commun peut-il libérer les singularités ? Je propose ici une réflexion sur le rôle paradoxal de la fonction de « drapeau du groupe » comme garant·e de la créativité collective.

La nécessité d’un point de ralliement

Lorsque je réfléchis aux conditions nécessaires pour qu’un groupe puisse véritablement susciter la coopération et l’intelligence collective, je constate qu’une forme de cohérence minimale s’impose. Sans elle, les énergies se dispersent, tirent dans toutes les directions, et le résultat devient stérile. C’est ici qu’intervient ce que j’appelle le « drapeau » du groupe, ce que d’autres nommeraient sa culture partagée.

Cette notion m’est apparue avec évidence en observant des groupes de touristes dans les rues bondées de certaines villes ou lieux touristiques. J’ai remarqué combien les membres de ces groupes, tout en étant ensemble, restent chacun·e profondément curieux·se de leur environnement, attiré·es par les mille et un détails qui captent leur attention. Iels ne sont jamais totalement focalisé·es sur le simple fait de suivre leur groupe, et c’est heureux ! Le suivi du groupe constitue plutôt un substrat, une base sécurisante à partir de laquelle chacun·e peut cultiver sa curiosité personnelle.

C’est précisément cette tension créative entre appartenance et exploration qui rend leur voyage passionnant. Edgar Morin définit bien ce processus dans La Méthode (1977) :

« L’organisation vivante est à la fois fermeture et ouverture. C’est dans le même mouvement que l’être s’individualise et s’intègre. »

Ce principe s’applique parfaitement aux dynamiques de groupes. Le voyage collectif qui laisse place au désir singulier devient alors une expérience véritablement enrichissante pour tou·tes. Et si l’on généralise aux groupes humains, la structure, le cadre ou « drapeau », n’annule pas les libertés ; elle les rend possibles.

Le paradoxe libérateur du repère commun

Le drapeau physique, brandi en hauteur par le·la guide touristique, peut certes paraître un peu ridicule dans sa simplicité. Pourtant, j’ai compris qu’il remplit une fonction essentielle : il permet à chacun·e, même éloigné·e, même après avoir fait des détours personnels, de retrouver très facilement son groupe et de s’y rattacher quand bon lui semble. Cette assurance de ne jamais être perdu·e constitue paradoxalement la condition même de sa liberté d’aller et venir. C’est justement la simplicité évidente du drapeau qui lui confère de la puissance. C’est comme s’il disait à chacun·e : vous appartenez à ce groupe, même si vous vous éloignez un temps. Cette certitude d’un refuge commun, cette simple possibilité de revenir, fonde une liberté peut-être plus ancrée que l’autonomie pure : une liberté relationnelle, soutenue par la sécurité du lien.

Je reconnais volontiers le caractère un peu paradoxal de ce processus. Comment un repère collectif peut-il constituer une garantie pour l’individuation ? La clé réside dans sa fonction symbolique : le drapeau n’est pas un code contraignant, mais une convention de confiance, un pacte implicite. Il représente ce que Pierre Lévy appelle une « mémoire partagée », sans laquelle aucune co-construction signifiante n’est possible.

« Pour apprendre, innover et créer ensemble, nous devons disposer d’un substrat de communication : une langue, des concepts et des savoirs partagés sur lesquels peuvent s’arrimer les singularités. Sans cette base, nous ne faisons que parler à travers les autres. »

L’intelligence collective, Pierre Lévy, 1994.

Il s’agit de la légitimation de l’écart créatif dans un cadre commun stable, où le repère collectif et culturel joue un rôle de boussole partagée, qui autorise les divergences, les « sorties de route », parce que l’on sait où est la route. Cette dynamique peut être nommée de façons différentes (transgression constructive, déviance positive, confiance dans le sens, etc.).

« Ce n’est pas en réprimant les écarts que l’on construit l’ordre social, mais en les intégrant dans un cadre où le sens commun reste vivant. L’écart, pour être porteur, doit pouvoir dialoguer avec la norme. »

La névrose de classe, Vincent de Gaulejac, 1996.

Ce lien, ce support commun, n’est justement rien de plus qu’un support — mais quel support essentiel ! Il offre la sécurité psychologique nécessaire pour que chacun·e ose s’aventurer, explorer, créer. Sans cette base commune, l’anxiété liée à la dispersion paralyse l’initiative individuelle, ce qui résulte en un appauvrissement pour le collectif.

La toile commune où broder sa singularité

Un tissu lisse, sans motif, peut sembler banal, mais c’est précisément sa neutralité qui permet aux fils de couleurs multiples de s’y entrecroiser. Le drapeau du groupe, au fond, joue ce rôle-là. Il sert de toile de fond commune, que chacun·e peut enrichir de sa propre broderie, de ses nuances, de ses dissonances même.

Dans cette perspective, la culture partagée du groupe ne doit pas être conçue comme une orthodoxie rigide ou un usage qu’il faudrait répéter mécaniquement. Elle s’apparente davantage à ce que Donald Winnicott appelait un espace transitionnel, soit un cadre mi-intérieur mi-extérieur, propice au jeu symbolique, à l’invention, à la co-création :

« Le jeu est un territoire intermédiaire entre le monde intérieur et la réalité extérieure partagée, un lieu où l’individu peut utiliser la sécurité du cadre pour expérimenter et créer. »

Jeu et réalité, Donald Winnicott, 1971.

Ce n’est pas un hasard si les groupes les plus inventif·ves sont aussi ceux et celles qui savent poser les limites d’un espace commun sans en enfermer les usages. Dans ces groupes, chacun·e sait où iel se tient, et peut donc se mouvoir dans le cadre sans crainte d’épuiser ou de violer une norme.

Ce que j’observe dans ma pratique professionnelle, c’est que les collectifs créatifs partagent une discipline souple : suffisamment ferme pour structurer les efforts, suffisamment poreuse pour accueillir l’inattendu. Une culture qui n’assourdit pas la voix individuelle, mais qui lui offre un micro, une scène, un public bienveillant — voilà ce que le drapeau du groupe rend possible.

J’observe régulièrement dans ma pratique professionnelle que les groupes les plus créatif·ves ne sont pas ceux ou celles qui rejettent toute structure, mais qui ont su définir un cadre minimal et clair permettant à chacun·e de se retrouver quand iel s’est écarté·e, et d’enrichir le collectif de ses écarts. Il s’agit aussi d’un sujet de sécurité psychologique dans le collectif. On peut dire que l’unité n’est pas l’uniformité. L’unité est le lien qui permet la diversité. C’est précisément parce qu’un collectif partage des repères communs, une vision ou une finalité, que chacun·e peut y exprimer sa singularité sans craindre l’exclusion ni le rejet. L’unité véritable ne contraint pas, elle relie. Elle pose les conditions d’un climat de confiance, de reconnaissance mutuelle, et offre à chacun·e la sécurité intérieure nécessaire pour prendre des risques, oser proposer, contester ou innover. La richesse du groupe tient alors moins à sa cohésion apparente qu’à sa capacité à accueillir en son sein la pluralité des voix, des talents et des expériences. Une communauté vivante est une unité ouverte.

Cultiver l’équilibre dynamique

Le défi majeur que pose tout effort collectif est celui de l’équilibre. Trop de structure stérilise, trop de liberté disperse. Il faut un point fixe pour que la dynamique circule. Le paradoxe fondamental de l’intelligence collective est là : c’est le repère commun, que je nomme ici drapeau, qui permet de libérer les différences.

Ce drapeau n’est pas un drapeau de guerre, ni une bannière idéologique : c’est une métaphore pour toute forme de repère partagé, qui joue un rôle silencieux mais décisif dans les processus de collaboration humaine. Il ne rassemble pas pour contraindre mais pour ouvrir, fournir à chacun·e ce sentiment de légitimité : « je fais partie de ce groupe, mais je peux y rester moi-même. »

La sécurité psychologique est le levier essentiel de la créativité collective, et cette sécurité naît de la cohérence perçue du groupe, de la clarté de son orientation, de la force tranquille de ses symboles.

Ainsi, je partage cette conviction : un groupe vraiment vivant ne fuit ni la structure ni le conflit. Il construit patiemment un tissu commun, un langage partagé, un imaginaire collectif. Il brandit un drapeau simple mais évocateur, non pas pour uniformiser, mais pour que les voix, les idées et les expériences puissent s’y enchâsser librement.

L’intelligence collective n’est pas l’oubli de soi au profit du groupe, mais le tissage vivant du commun et du singulier. La responsabilité des personnes qui ont le pouvoir dans le groupe est donc de garantir ce tissu / tissage. Pour résumer, il faut créer un repère commun suffisamment solide pour libérer les énergies créatrices. C’est dans cette tension féconde entre le commun et le singulier que naît véritablement l’intelligence collective, celle qui transforme un simple rassemblement d’individus en un groupe capable de créer ensemble ce qu’aucun·e n’aurait pu imaginer seul·e.

Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.

Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.

J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.


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