Créer un espace où l’intimité du chuchotement devient une œuvre collective. Mobiliser l’écoute empathique, la régulation émotionnelle et la pensée créative dans un geste partagé. Et, plus profondément encore, oser inventer un dispositif en écoutant ce qui se passe dans le groupe, plutôt qu’appliquer une recette.
Le Secret Partagé est né d’une improvisation. En septembre 2024, lors d’un premier cours avec un groupe d’étudiant·e·s en médiation culturelle qui ne se connaissaient pas encore, j’ai senti, au fil de la séance, que ce que j’avais prévu ne correspondait plus à ce que je percevais du groupe. Il y avait, dans l’ambiance, quelque chose d’un peu dur, un esprit d’efficacité qui ne laissait pas beaucoup de place à la douceur ni à l’intimité. J’avais un micro, un ordinateur et une enceinte Bluetooth dans mon matériel. Le dispositif s’est construit dans ma tête en quelques instants, à partir de toutes mes expériences antérieures. Il n’avait jamais existé auparavant sous cette forme.
Je fais part de cette genèse en préambule, parce qu’elle porte en elle un enseignement méthodologique aussi important que la méthode elle-même. Ce qui s’est passé ce jour-là, c’est qu’un dispositif est né de l’écoute du groupe, et non d’un programme préétabli. Un an et demi plus tard, une étudiante qui avait participé à cette séance me confiera : « Moi, j’ai besoin d’une excuse pour entrer dans l’intimité avec l’autre. C’est très difficile de dire à quelqu’un : eh tiens, c’est quoi tes traumas ? Mais j’ai besoin d’excuses pour arriver au même endroit. » Cette parole dit quelque chose d’important : la méthode offre un cadre (une « excuse ») pour oser ce que la vie sociale ordinaire ne permet pas.
Le Secret Partagé peut être repris, adapté, appliqué tel quel dans d’autres contextes, c’est l’objet de cet article que de le décrire assez précisément pour cela. Mais ce serait manquer une part essentielle de la démarche que de ne retenir que la méthode sans retenir son mode d’apparition. Car ce qui a fait la puissance de ce moment, c’est précisément qu’il n’était pas prévu. Pour que de l’imprévu puisse survenir, il faut lui en laisser l’espace, notamment en ayant avec soi des outils dont on ne sait pas si on va les employer ou pas.
Oser essayer des choses, risquer des expériences, écouter ce qui se passe et inventer un dispositif qui répond à ce que l’on perçoit des besoins du groupe : c’est une compétence professionnelle à part entière, qui mérite d’être nommée, valorisée et transmise. Elle relève de ce que la pédagogie institutionnelle appelle la co-construction de l’institution, cette idée, portée par Jean Oury, à la Clinique de La Borde, selon laquelle l’institution n’est pas quelque chose qui s’impose aux personnes, mais quelque chose qu’on crée ensemble, chaque jour, en définissant collectivement les rôles, les règles, les espaces.
Appliquer un modèle, c’est nécessaire. Mais inventer un dispositif en réponse à ce que l’on perçoit du réel, c’est autre chose. C’est accepter de ne pas savoir à l’avance, de prendre un risque, de se laisser dérouter par ce qui se passe. C’est peut-être là que réside la créativité profonde de l’animation : non pas dans l’application de techniques, mais dans la capacité à créer des formes nouvelles, adaptées au moment, au groupe, à l’énergie présente. Et, ensuite, de partager ces expériences, la méthode elle-même, bien sûr, mais aussi le récit de la façon dont elle est née.
Principe
Le Secret Partagé est une méthode d’intelligence collective qui opère un passage progressif de l’intime au collectif, du chuchotement privé à l’écoute partagée, de la vulnérabilité individuelle à la création commune. Les participant·e·s, assis·es en cercle les yeux fermés, se transmettent de proche en proche un secret murmuré à l’oreille, puis chacun·e confie sa propre parole à un micro, et l’enregistrement est enfin écouté collectivement. Le nom même de « secret partagé » désigne ce paradoxe fécond : un secret n’est plus un secret dès lors qu’il est partagé, et c’est précisément dans ce don (ce geste de confier quelque chose d’intime à l’autre) que se construit le lien.
Matériel nécessaire
Étape 1 – Préparation et mise en condition
Disposez les sièges en cercle (mais on peut être assis·es au sol). Le cercle n’est pas un simple agencement spatial : il instaure une égalité symbolique et manifeste physiquement que chaque voix a sa place. Expliquez brièvement l’exercice, sans trop dévoiler : l’idée est de partager quelque chose d’intime, un secret, une pensée, ce qui vous anime. Insistez sur l’écoute et le respect mutuel. Demandez aux participant·e·s de fermer les yeux. Ce geste simple opère un changement d’état : il fait passer du mode de l’interaction sociale ordinaire à un mode d’attention intérieure, de recueillement, de disponibilité à l’autre.
Étape 2 – Le rituel du chuchotement en cercle
L’animateur·rice, qui garde les yeux ouverts, attend de sentir que son ou sa voisin·e de gauche est prêt·e à écouter, puis lui chuchote un secret ou une pensée personnelle, par exemple, ce qui l’anime pour son métier, ce qu’il ou elle n’a pas encore dit, une question qui le ou la travaille. Le ou la voisin·e écoute les yeux fermés, puis ouvre les yeux et chuchote à son tour à son ou sa voisin·e de gauche. Ce qui est transmis est son propre secret, ou une idée entièrement nouvelle née de ce qui vient d’être vécu. Le processus continue jusqu’à ce que le cercle soit bouclé.
Ce qui se joue ici est fondamental. Chaque passage transforme la matière initiale. À la différence du jeu classique du téléphone, où la déformation est source de rire, ici elle est source de création. Chaque personne n’est pas un simple relais mais un·e auteur·rice, qui réécrit la matière reçue à partir de sa propre intériorité. On retrouve ici le principe du palimpseste : les couches successives d’écriture enrichissent l’œuvre plutôt qu’elles ne l’effacent.
Étape 3 – L’expression au micro
Après le cercle de chuchotements, un micro est placé au centre. Chacun·e est invité·e à chuchoter son secret ou une nouvelle pensée, qui sera enregistrée. La transition du chuchotement à l’oreille vers le chuchotement au micro est un saut symbolique important : on passe de l’adresse à une personne à l’adresse au groupe, mais le registre du chuchotement est conservé, ce qui préserve l’intimité du geste. C’est cette tension entre l’intime et le public qui donne au moment sa puissance poétique. L’enregistrement devient le témoin sensible de la diversité des voix et des émotions partagées. Et puis surtout, chacun·e est libre de ne pas dire la même chose au micro, de choisir ce qu’il ou elle dévoile publiquement. On a osé l’intime à l’oreille de l’autre, les yeux fermés, cela a ouvert une première porte, et dans cette deuxième porte du micro, dont on sait que cela va être entendu, on est dans une autre modalité, mais nourrie et ouverte par la première.
Étape 4 – L’écoute partagée
L’enregistrement est écouté collectivement. Ce temps d’écoute commune ouvre un espace de discussion et de réflexion sur les émotions ressenties, les idées partagées et la dynamique du groupe. Chacun·e peut exprimer ce qu’il ou elle a vécu, ce qui a émergé en lui ou en elle. Ce retour réflexif est fondamental : il permet de conscientiser ce que l’expérience a mis en mouvement, de nommer les émotions, de faire des liens.
Entendre sa propre voix parmi celles des autres, découvrir ce que les autres ont choisi de confier, percevoir la texture sonore de l’ensemble : tout cela renforce le sentiment d’appartenance. L’œuvre sonore ainsi créée peut être conservée, et même mise en ligne, partagée, comme la trace sensible d’un moment de groupe.
Pour donner une idée de ce qui émerge, voici quelques fragments de l’enregistrement issu de cette première expérience (dont une retranscription partielle est jointe en annexe) : « Mon secret de mon intérêt pour l’art et la culture, c’est que je crois que ça permet de partager et d’exprimer des choses indicibles. » « Je suis gênée de parler dans ce micro. » « Mon rêve c’est d’être artiste. Et de pouvoir retranscrire sur des grandes toiles mes émotions, ma vision du monde et mes expériences. » « Si on dit que l’école garantit la liberté des individus, alors je pense que la culture garantit leur émancipation. » « J’aimerais prendre confiance en moi et en mes initiatives. » On entend, dans cette mosaïque de voix chuchotées, la diversité des postures, des pudeurs et des élans, et la profondeur de ce que le dispositif permet de libérer.
Le choix du mot « secret » n’est pas anodin. Le secret occupe une place particulière dans la vie psychique. Il est ce que l’on garde pour soi, ce qui nous constitue dans notre singularité, ce qui nous sépare des autres autant qu’il nous relie à nous-mêmes. En psychanalyse, le secret est lié à l’intimité, à la honte, au désir, à ce qui ne peut pas être dit n’importe où ni à n’importe qui. Le choisir comme objet de l’exercice, c’est toucher à quelque chose de profond.
Mais le geste proposé ici n’est pas de « révéler » son secret au sens clinique. Il est de confier quelque chose d’intime à quelqu’un, dans un cadre ritualisé, protégé par la douceur du chuchotement et les yeux fermés. Le secret peut être léger ou grave, personnel ou professionnel, émotionnel ou intellectuel. Ce qui compte, c’est le geste de confiance : donner à l’autre quelque chose que l’on ne donne pas habituellement. Une étudiante l’a formulé avec justesse : « Moi, j’ai soif de l’intimité. C’était un bon cadre pour créer de l’intimité entre nous. » C’est précisément cela : la méthode offre un cadre légitime, une permission, pour un geste que la vie sociale ordinaire rend presque impossible.
Le psychanalyste Donald Winnicott parlait de l’« espace transitionnel », cet espace entre soi et l’autre, entre le réel et l’imaginaire, où le jeu, la créativité et la culture deviennent possibles. Le Secret Partagé crée précisément un tel espace : ni tout à fait intime (puisqu’on partage), ni tout à fait public (puisqu’on chuchote), il est cet entre-deux où la parole peut se risquer, se transformer, devenir création.
Cette expérience inaugurale de ce cours m’a appris des choses. Face à la proposition de partager un secret, les participant·e·s ne réagissent pas de la même façon. L’étudiante qui a témoigné un an et demi plus tard se souvient de sa surprise : « J’étais très étonnée par les personnes qui ont dit « mon secret, c’est que je n’ai pas de secret ». Il y a eu quelqu’un qui n’a rien dit. » Cette observation révèle trois postures face au dispositif, et toutes trois doivent être accueillies :
Cette liberté est constitutive de la méthode. Le dispositif doit être conçu de telle sorte qu’il soit sécurisant pour tout le monde : enrichissant pour celles et ceux qui s’engagent, et non menaçant pour celles et ceux qui ne le font pas. Quelqu’un qui ne dit rien, « c’est pas grave, il a le droit, c’est son chemin, ça lui appartient. Il est enrichi de ce qui se passe et ensuite c’est son histoire à lui, il en fait ce qu’il veut. » Cette attitude de non-jugement radical n’est pas un renoncement pédagogique : c’est la condition même pour que l’exercice fonctionne.
Les compétences psychosociales (CPS), telles que définies par l’Organisation mondiale de la santé et déclinées par Santé publique France, désignent un ensemble de capacités qui permettent à une personne de faire face aux défis de la vie quotidienne en mobilisant à la fois les émotions, les pensées et les comportements. Elles se répartissent en trois catégories : compétences émotionnelles, sociales et cognitives. Le Secret Partagé les sollicite toutes les trois :
Au-delà des compétences psychosociales identifiables, le Secret Partagé opère des déplacements plus profonds :
L’animateur·rice joue un rôle clé, mais ce rôle ne relève pas tant de la technique que de la posture. Il s’agit d’être dans un état d’ouverture, offrir aux autres un espace où ils et elles peuvent cheminer, contribuer, s’enrichir et enrichir le projet collectif. L’animateur·rice est, pour reprendre une formulation qui m’est chère, « juste un outil, d’une certaine manière ». Il ou elle capte les choses, il ou elle essaie. Le plus important, ce sont les gens, pas lui ou elle.
L’animateur·rice est le ou la garant·e du cadre, mais un cadre souple, qui donne suffisamment de repères pour libérer les énergies créatrices. Il ou elle veille à maintenir une ambiance bienveillante, à encourager la créativité, à respecter le rythme de chacun·e. Certain·e·s participant·e·s auront besoin de temps pour se livrer, d’autres seront plus spontané·e·s : il s’agit de laisser la place à toutes les formes d’expression, sans jamais forcer la parole. L’animateur·rice n’est pas là pour obtenir des résultats mais pour créer les conditions dans lesquelles les personnes vont aller plus vers elles-mêmes.
C’est aussi la personne qui initie le mouvement en étant la première à chuchoter. Cette position est décisive : en se livrant en premier, l’animateur·rice légitime le geste pour tous les autres. C’est une forme de cohérence entre les mots et les actes. Prôner l’écoute sans écouter, encourager la vulnérabilité sans se rendre soi-même vulnérable : l’incohérence annule l’effet.
Cela suppose aussi une vigilance sur les risques. L’animateur·rice doit connaître les enjeux psychiques de groupe, les phénomènes de projection, les possibilités de déstabilisation émotionnelle. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi sous couvert de spontanéité : l’intuition créative se croise avec des compétences, des expériences, une connaissance des dynamiques humaines. Comme dans tout dispositif qui touche à l’intimité, la responsabilité de l’animateur·rice est engagée.
Enfin, la posture d’animation inclut la capacité d’écouter le groupe et d’inventer en situation. Comme dans la pédagogie institutionnelle, il ne s’agit pas de dérouler un programme mais de créer l’institution avec les personnes présentes. L’animateur·rice qui écoute ce que le groupe a besoin de vivre, et qui ose y répondre par une proposition créative, fait un geste aussi important que l’exercice lui-même. Comme dans les cours de récréation, où les enfants passent parfois plus de temps à définir les règles du jeu qu’à jouer, et c’est peut-être là l’essentiel.
Le Secret Partagé peut s’employer dans des contextes très variés : ateliers de créativité, séminaires d’équipe, formations professionnelles, actions éducatives, médiation culturelle, événements artistiques. Il est particulièrement adapté aux groupes qui se rencontrent pour la première fois : la méthode accélère la création de liens d’une qualité que les présentations classiques ne permettent pas d’atteindre.
La méthode peut être thématisée : orienter les secrets autour d’un sujet (la culture, l’environnement, le parcours professionnel, un événement vécu en commun). On peut utiliser d’autres supports, le dessin, l’écriture, la photographie, pour celles et ceux qui sont plus à l’aise avec d’autres modes d’expression. L’intégration d’éléments multimédias (projections visuelles, création sonore, performance artistique) peut enrichir l’expérience.
Dans un contexte éducatif, notamment avec des adolescent·e·s parfois éloigné·e·s des cadres classiques, la méthode offre un accès privilégié au travail sur les émotions. Comme le rappelle Marie-Noëlle Clément, il ne faut pas hésiter à revenir, y compris avec des grand·e·s, à des expériences qui permettent d’identifier et de nommer les émotions. C’est d’ailleurs tout le sens de la démarche portée par la DRAC Nouvelle-Aquitaine et la Direction Territoriale de la PJJ Limousin autour des médias culturels comme leviers de développement des CPS : non pas informer ou sensibiliser, mais engager les personnes dans une expérience vécue.
Le Secret Partagé est une méthode que l’on peut reproduire. Mais l’invitation qui se dessine au terme de cet article va au-delà : elle est de considérer chaque moment collectif comme une occasion d’inventer. D’autres formes sont possibles, d’autres dispositifs restent à imaginer, à partir d’autres intuitions, d’autres groupes, d’autres besoins. Ce qui compte, c’est la disponibilité à ce qui se passe, et le courage de proposer quelque chose qui n’existait pas la minute d’avant.
La retranscription partielle de l’enregistrement issu de cette première expérience, jointe en annexe, donne à entendre la diversité de ce qui émerge quand on ouvre un tel espace : des rêves, des gênes, des convictions, des fragilités, des mercis. Chaque voix chuchotée y est à la fois singulière et reliée aux autres. C’est peut-être cela, l’intelligence collective : non pas un résultat, mais un mouvement, où chacun·e apporte ce qu’il ou elle est, et où le groupe crée quelque chose qu’aucun·e n’aurait pu imaginer seul·e.
Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.
Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.
J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.