Le partage immédiat des traces d’activités (enregistrements, photos, mind maps) via un espace numérique accessible renforce le lien entre les séances, favorise l’autonomie des participants et enrichit la mémoire collective du groupe.
Lorsqu’on organise des séances de travail successives, que ce soit dans le cadre de la formation ou de l’action culturelle, se pose la question du lien entre chaque séance. Comment chaque personne fait-elle le lien d’une séance à l’autre ? Par exemple, dans une formation professionnelle avec trois jours par mois, comment se relie-t-on intérieurement ? Ou encore, dans le cadre d’un club vidéo qui se réunit chaque mercredi après-midi, comment un participant se relie-t-il d’une semaine à l’autre ? Que ce soit un atelier théâtre, un cours de musique ou des réunions successives pour développer un projet entre différents partenaires (en visioconférence, par exemple), la question du lien est essentielle.
Je propose ici une vision assez généraliste, mais aussi fonctionnelle, pour améliorer la qualité de ce lien. Si l’on améliore la qualité du lien intérieur pour chaque personne d’une séance à l’autre, alors, de séance en séance, ce qui sera produit sera de meilleure qualité et plus profond.
La méthode courante est celle du compte-rendu de réunion, dont une personne est responsable. Cependant, rédiger un compte-rendu prend du temps, et souvent il est envoyé bien plus tard. Bien qu’utile, qui le lit vraiment ? Finalement, il sert davantage d’outil de mémoire que de lien, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, même si les deux sont liés.
Pour des activités comme la musique, la vidéo ou la peinture, il me semble important de créer des traces profondes de ces activités. Pour la musique, cela peut être l’enregistrement de certaines performances. Pour la vidéo, cela peut inclure les rushs tournés ce jour-là ou les montages réalisés à cette étape. Pour la peinture, cela peut être des photographies des étapes de création des tableaux. On peut aussi envisager des synthèses écrites par les participants sur ce qui a été vu ou fait.
Il est tout à fait possible de produire et d’enregistrer ces traces, c’est aujourd’hui facilement accessible. L’animateur de la séance peut, par exemple, réaliser une mind map en direct pour garder une trace de ce qui a été dit.
Je préconise de partager ces traces dans un espace numérique de partage (un « drive »), immédiatement après la journée, la réunion ou l’activité, idéalement dans l’heure qui suit. Ainsi, toutes les personnes qui quittent cette journée ou cette activité repartent avec un QR code ou un lien envoyé par email, donnant accès à cet espace numérique où toutes les traces sont conservées.
Jusqu’à la réunion ou l’activité suivante, certains participants consulteront ces traces, d’autres non. Chacun est libre. Certains partageront ces traces avec d’autres, et elles resteront consultables dans la durée. L’idée est qu’elles soient hébergées de manière pérenne, servant à la fois de lien entre les séances et de récit de l’ensemble du processus.
Une autre vertu de ces traces est leur utilité pour accueillir des personnes qui auraient manqué une séance. Elles peuvent ainsi prendre connaissance des traces et se rattacher plus facilement à ce qui a été fait. J’ai également observé que certaines personnes s’emparent de ces traces pour créer quelque chose par elles-mêmes. Par exemple, lors d’un atelier vidéo, un adolescent a pris l’initiative de dérusher entièrement les rushs tournés la semaine précédente, classant les images et les sons dans une typologie. Personne ne lui avait demandé de le faire, mais grâce à ces traces numériques, il a pu s’en emparer librement pour enrichir son expérience. Sans ces traces, il n’aurait pas pu le faire et aurait été moins impliqué dans le projet.
Ainsi, cet outil de traces numériques donne du pouvoir et de l’autonomie aux participants. Il leur permet d’élaborer quelque chose pour eux-mêmes, de s’enrichir de ce qui a été fait précédemment et de se préparer plus en profondeur pour la séance suivante, tout en nourrissant le projet collectif.
Ces traces permettent aussi aux participants de mémoriser le processus qu’ils ont vécu. Souvent, on oublie les étapes et les détails de ce qui s’est passé, et on ne se rend pas toujours compte de la valeur de sa propre contribution. Grâce à ces traces, chacun peut évaluer son cheminement et reconnaître le chemin parcouru. Cela permet également aux encadrants ou aux financeurs du projet d’en prendre connaissance de manière concrète.
En pratique, à chaque séance, un nouveau dossier est créé, daté et organisé en sous-dossiers pour ranger les traces de ce qui a été fait. Ces traces peuvent inclure du texte, des images, du son ou de la vidéo. L’outil utilisé doit être simple d’accès, permettant aux participants de consulter les traces (par exemple, sous forme de galerie photo) et de les télécharger pour les retravailler.
L’outil doit être extrêmement simple d’utilisation, accessible sans complication (sans codes d’accès complexes, par exemple). Personnellement, je préconise des outils web non référencés par les moteurs de recherche, mais accessibles directement via un lien. Depuis des années que j’utilise ce type d’outil, je n’ai jamais rencontré de problèmes, car nous évoluons dans un espace de responsabilité mutuelle. Bien sûr, on peut aussi choisir d’ajouter des codes d’accès, mais il faut être prudent : si l’accès est trop compliqué, la trace devient une frontière plutôt qu’un lien.
J’utilise par exemple ce script, que j’installe dans un sous-dossier spécifique à chaque projet dans une zone non référencée de mon hébergement web : Single-file PHP file manager, file sharing, file browser and photo gallery.
En résumé, ces traces numériques, accessibles et pérennes, permettent de créer du lien, de renforcer l’autonomie des participants et d’enrichir le projet collectif. Elles deviennent une mémoire outillée, comme le disait Bernard Stiegler, une mémoire à laquelle on peut accéder librement, sans contrainte, pour se relier et avancer ensemble.
Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.
Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.
J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.