Suite à la démocratisation du travail à distance, il a fallu repenser les approches de la formation professionnelle. Cette méthode éprouvée offre une alternative puissante à la formation présentielle. Structurée en sessions courtes et thématiques, elle favorise la co-construction des savoirs via un espace de contribution en ligne où chaque participant partage synthèses, controverses et enrichissements.
À partir de la période Covid, le travail à distance s’est véritablement démocratisé. Le sens du travail à distance doit être envisagé dans une complémentarité avec le travail en présence. Prenons l’exemple de la formation professionnelle. On sait que les personnes qui se rassemblent apprennent d’une part de ce qu’on leur transmet, mais apprennent aussi beaucoup de ce qu’ils vivent ensemble et des moments de rencontre entre eux et avec d’autres personnes, lorsqu’il y a des visites ou des voyages, par exemple. Ainsi, la part informelle dans la formation professionnelle est très importante. Ne serait-ce que par le tissage de liens entre les stagiaires, le partage d’intérêts mutuels, cela construit les savoirs au cœur des relations humaines et professionnelles. Et cela inscrit donc les savoirs dans la réalité de la personne, et pas uniquement dans une mémoire qui serait déconnectée des différentes strates de la réalité.
Donc, pour penser une formation professionnelle en distanciel, j’ai expérimenté de nouvelles méthodes. Comment ne pas faire en distanciel un ersatz de formation en présentiel, mais chercher ce qu’on peut faire d’autre et aller investir d’autres endroits dans lesquels il peut y avoir d’autres puissances pédagogiques à explorer.
J’ai développé, pour la formation « Culture, jeunesse et numérique » organisée par l’Observatoire des politiques culturelles, entièrement en distanciel, un dispositif pédagogique basé sur une plateforme numérique qui a fait ses preuves et que je partage ici.
Une journée entière de formation, seul devant son écran, même s’il y a d’autres personnes qui sont présentes devant leur écran aussi, est particulièrement aride et nuit fortement à la concentration. Ainsi, pour cette formation, j’avais divisé la journée en six blocs d’une heure, dont les horaires ont été précisément respectés, avec 15 minutes de pause entre chaque bloc et une pause pour le midi, bien sûr.
Chaque bloc de temps est identifié avec un sujet précis de travail. Donc, dans la manière dont les stagiaires se projettent, pour cette formation, ce n’est plus un grand tunnel, c’est une suite de moments d’une heure, chacun étant sur un sujet précis. Lors d’une formation présentielle, je ne fais jamais de structuration aussi rigide. Au contraire, j’ai un canevas extrêmement souple et qui peut évoluer au fil de la journée. Mais en distanciel, du fait de la rigidité des places des uns et des autres derrière leur écran, il faut en tenir compte. Quelque chose qui serait très souple et évolutif serait vécu par les participants comme contraignant, et cela les démobiliserait paradoxalement. Alors qu’avec cette structuration du temps en blocs d’une heure, on peut, seul devant son écran, se concentrer pendant une heure sur quelque chose de précis. Il faut pouvoir s’y projeter soi-même, c’est pourquoi ça doit être précisé et annoncé en amont. C’est la question de l’autonomie qui, dans ce dispositif en distanciel, se construit par une voie complètement différente de ce qui se joue en présentiel.
L’autre point, celui de l’informel, que j’ai évoqué en préambule, me semble extrêmement important. De fait, dans une formation en distanciel, l’informel n’existe pas. Les participants sont chacun devant leur écran, c’est tout. Donc, une fois que le moment de formation est terminé, il n’y a pas d’informel, il n’y a pas de discussion autour du café, il n’y a pas de visite d’un lieu ensemble, il n’y a pas de choses inattendues qui se passent quand on est au restaurant, etc.
Et pourtant, cet informel est un espace d’inscription essentiel des contenus de la formation dans la réalité des personnes. Comment faire donc en distanciel pour que, par d’autres moyens, évidemment, les contenus s’inscrivent dans les réalités singulières de chaque personne et dans les liens entre elles ? C’est là que j’ai fait intervenir une logique pédagogique basée sur un outil numérique de contribution, qui me permet de créer ces espaces de lien d’une manière tout à fait différente, mais étonnamment extrêmement puissante et constructive, dans des proportions dont je n’avais pas mesuré la portée au départ.
Le principe est le même dans chaque heure thématisée, et c’est le suivant :
Cette séquence de vingt minutes d’écriture personnelle se déroule de cette manière :
Et ils doivent aussi associer à chacun des articles qu’ils publient des tags, qu’ils peuvent créer. On voit bien sûr voir les tags qui ont été préalablement créés, et s’il en manque, on peut en créer de nouveaux qui seront disponibles pour tout le monde. Cela permet de produire une navigation transversale entre les contenus.
La première fois que je l’ai proposé, le premier quart d’heure de la journée, j’ai été extrêmement impressionné par la quantité, d’une part, mais surtout la qualité des contenus produits par ces 16 personnes en parallèle. Vingt minutes plus tard, il y avait des informations absolument passionnantes autour du sujet, et qui contribuaient à la richesse et à l’approfondissement de la connaissance dans des proportions que je n’avais jamais vues à ce point-là dans des formations classiques en présentiel, même des formations où il y a des méthodes d’intelligence collective.
Ainsi, dans cette formation de trois jours, avec donc 18 moments d’une heure comme cela, cela a produit, et vous avez l’exemple d’une des formations au pied de ce texte, énormément de contenus, de références, de controverses, si riches, sur lesquelles on peut revenir, et d’ailleurs à partir desquels on pourrait même éditer une publication si on le souhaitait, car c’est un contenu structuré, hiérarchisé, très facile à reprendre dans d’autres systèmes de publication qu’un système de publication web.
Donc, c’est autre chose qu’une formation en présentiel. Je ne mets pas de jugement de valeur de l’une par rapport à l’autre, mais la production de liens, d’approfondissement, de structuration de la pensée, et la fabrication d’une référence importante, passionnante sur le sujet, est sans commune mesure avec ce qu’on peut faire dans une formation en présentiel, précisément parce que chaque personne se trouve derrière son écran et dans une capacité d’écriture qui est reliée à sa posture derrière l’écran.
Par ailleurs, l’enregistrement vidéo de chaque présentation en visioconférence de 20 minutes au début est mise en ligne le soir même dans la plateforme, ce qui fait que, comme vous pouvez le constater, on retrouve l’ensemble à la fois du savoir dispensé par le formateur et des contributions, des synthèses, des controverses des participants.
On peut aussi naviguer dans la pensée de chaque participant après coup, donc il y a vraiment un enrichissement mutuel énorme. L’intelligence collective est là, accessible. Chaque participant à cette formation a son intelligence et son point de vue sur le sujet, et c’est enrichissant parce que c’est son point de vue, et ça nous fait voir les choses autrement. Donc, on apprend des choses aussi en regardant un même sujet de plusieurs points de vue, et puis on peut aussi naviguer thématiquement, via les tags, et aussi de façon hiérarchisée, classique, en suivant le programme des journées de la formation.
J’ai été le premier surpris de la puissance de ce dispositif, et il m’a enseigné, il m’a donné des pistes pour faire évoluer mes formations en présentiel aussi. Donc, j’ai repensé des dispositifs en présentiel à l’aune de ce qui s’était inventé en distanciel.
Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.
Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.
J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.