S’autoriser à créer

29 mai 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Les dispositifs de concertation se sont généralisés dans les politiques publiques depuis quinze ans, presque toujours sous la forme du questionnaire. Or le questionnaire fige la manière de penser dans laquelle on demande aux gens de répondre, et il les tient à distance les uns des autres. À partir de mes expériences d’animation, je propose une autre façon de faire, qui prend appui sur la créativité, entendue comme la possibilité donnée à un groupe de s’aventurer ensemble dans d’autres représentations du monde.

Un progrès démocratique réel

Depuis 2010, la concertation s’est imposée comme une exigence presque universelle dans les politiques publiques françaises. Plans climat, projets urbains, schémas culturels, programmes éducatifs, budgets participatifs, presque tout passe désormais par un dispositif de consultation des habitant·es. Les plateformes numériques se sont multipliées, Cap Collectif, Decidim, Make.org et bien d’autres, pour rendre cette consultation possible à grande échelle, et la concertation est devenue un métier, avec ses méthodes, ses référentiels et ses indicateurs.

Je voudrais commencer par dire ce que je trouve juste dans cette évolution. Le simple fait qu’on demande désormais leur avis aux habitant·es, qu’on prévoie des temps dédiés, qu’on documente les contributions et qu’on les rende publiques, constitue à mon sens un progrès démocratique. Ceux et celles qui ont conçu ces dispositifs ont voulu rompre avec un fonctionnement vertical des politiques publiques, et beaucoup de leurs choix méthodologiques ont du sens. Il y a là une exigence d’écoute qui n’existait pas il y a vingt ans et qui s’est en partie installée. Quand les habitant·es se comptent par dizaines de milliers, ces dispositifs permettent de recueillir, de hiérarchiser et de rendre publics un grand nombre d’avis, ce qui est précieux et que peu d’autres méthodes savent faire.

La coupure du lien humain dans le questionnaire

C’est en regardant comment ces dispositifs fonctionnent dans le détail qu’on en voit la limite, et cette limite est rarement formulée par celles et ceux qui les conçoivent. La forme privilégiée de la concertation, dans le champ culturel comme ailleurs, reste le questionnaire administré en ligne. Or un questionnaire est conçu par des gens qui n’apparaissent jamais, et rempli par d’autres qui ne les rencontrent pas. Celles et ceux qui posent les questions ne rencontrent pas celles et ceux qui y répondent, et réciproquement. Chacun·e reste protégé·e de l’autre par le dispositif.

Au fond, si l’on construit un questionnaire plutôt qu’on organise une rencontre, c’est en partie parce que la rencontre fait peur. L’autre, quand il est là devant moi, peut me déborder et m’entraîner ailleurs que là où j’avais prévu d’aller. Le questionnaire écarte ce risque. La personne qui le conçoit garde la main sur le cadre, et celle qui y répond le fait dans son propre temps, à distance, sans pouvoir entamer qui que ce soit. L’intention est souvent bonne, on veut donner la parole, mais la forme choisie organise une mise à distance mutuelle, et c’est un imaginaire de crainte de l’autre qui travaille ainsi en sourdine la plupart de nos dispositifs participatifs.

Le questionnaire a une seconde propriété qui découle de la première. Comme personne ne peut faire bouger le cadre, le cadre fige la manière de penser. Un questionnaire porte en lui une représentation du monde, une façon de découper les sujets, de poser les questions, de prévoir les réponses, et cette représentation ne peut pas évoluer au contact de celles et ceux qui répondent, parce que la forme même ne le permet pas. La personne qui répond doit raisonner à l’intérieur d’un système de pensée qu’on lui impose et qu’elle n’a aucun moyen de transformer. On prévoit bien des espaces de réponse libre, mais ces réponses-là n’ont jamais le même poids analytique que les réponses formatées, précisément parce qu’elles ne rentrent pas dans la grille. Si l’on demande aux habitant·es quels équipements culturels supplémentaires ils et elles voudraient, on obtient des demandes d’équipements ; si l’on demande ce qui leur manque dans la programmation, on obtient des suggestions de programmation. Ce qu’on n’obtient jamais, c’est ce qu’ils et elles n’ont pas encore formulé pour eux-mêmes, parce que la situation ne le leur a pas demandé et que rien, dans le dispositif, ne pouvait l’y conduire.

Sous cette mécanique, il y a un présupposé qu’on interroge rarement, celui selon lequel les gens posséderaient déjà l’information, et qu’il suffirait de la leur demander pour qu’ils nous la livrent. Le questionnaire traite la personne comme un réservoir d’avis constitués, qu’on viendrait vider. Or une personne interrogée sur son rapport à la culture n’a pas, le plus souvent, un avis qui l’attendrait tout formé en elle ; elle a une expérience, des pratiques, des manières de vivre, à partir desquelles un avis peut se construire si on lui en donne les moyens. Demander n’est pas la même chose que rendre possible cette construction. C’est ce présupposé sur la nature même de ce qu’on recueille qui mérite d’être examiné de près.

Une donnée n’existe pas avant l’enquête qui la produit

Ce présupposé, je l’ai d’abord rencontré dans l’expérience, mais c’est un travail scientifique qui m’a permis de le nommer. En 2011 paraît un ouvrage collectif dirigé par Barbara Olszewska, Michel Barthélémy et Sandra Laugier, Les données de l’enquête, qui pose une question d’apparence technique mais aux conséquences importantes pour qui mène des enquêtes : qu’est-ce qu’une donnée en sciences sociales, et d’où vient-elle ? On a coutume de penser la donnée comme quelque chose qui serait là, dans le monde, qu’il suffirait de recueillir. Les autrices et auteurs montrent au contraire, en s’appuyant sur la philosophie pragmatiste de John Dewey et sur l’ethnométhodologie de Harold Garfinkel, qu’une donnée n’existe pas en dehors de l’enquête qui la produit. C’est la méthode qui détache un fait de l’ensemble dont il faisait partie et qui le constitue en donnée, et un autre cadre d’enquête aurait produit d’autres données, donc une autre image du monde. Le présupposé du questionnaire, celui d’une information déjà là qu’il suffirait de cueillir, est exactement ce que ce livre défait.

Dewey l’écrivait dès 1938 à propos de l’histoire, en notant que tout dépend du principe qui contrôle la sélection des faits, principe qui décide de ce qui sera retenu, de ce qui sera omis, et de la manière dont les faits choisis seront arrangés. Garfinkel a prolongé cette idée en proposant de traiter les faits sociaux non comme des choses mais comme des accomplissements, c’est-à-dire comme des réalités que les gens élaborent ensemble dans le cours ordinaire de leur vie, en se rendant mutuellement intelligibles leurs faits et gestes. Une donnée est donc toujours le résultat d’un processus d’élaboration, quelle que soit la donnée, et c’est ce qui change tout pour qui enquête. La façon dont on enquête ne se contente pas de mesurer un monde qui serait là d’avance, elle décide en partie de ce que ce monde nous donnera à voir.

Les chercheur·ses de cet ouvrage travaillaient à une époque sans intelligence artificielle, par un travail lent et manuel d’analyse de conversations, d’enregistrements, de transcriptions. Ces chercheur·ses accordaient une attention particulière à l’ordinaire et à l’informel, à ce qu’ils et elles nomment, d’après Garfinkel, le « vu mais non remarqué », ce fond familier d’évidences partagées sur lequel reposent nos pratiques sans qu’on y prête attention. C’est précisément dans cet informel que se logent les données les plus intéressantes, celles qui échappent à toute grille, parce qu’elles n’ont pas encore été cadrées par une question. Je travaille moi aussi sur l’informel, et pour des raisons qui rejoignent les leurs : c’est là qu’on a une chance de penser hors du cadre.

C’est de là que je tire une conséquence pratique. Plutôt que de se faire croire qu’on recueille des informations objectives, mieux vaut admettre qu’on recueille des élaborations, et travailler alors en profondeur le processus d’élaboration lui-même, puisque c’est lui qui détermine ce qu’on obtiendra. Au lieu de soigner seulement le recueil, on soigne le cheminement par lequel une personne construit ce qu’elle a à dire. Et ce cheminement, on ne l’a pas tout fait en soi : il faut le rendre possible, l’accompagner, lui donner le temps et la forme qui permettent à quelqu’un de fabriquer une donnée qui lui ressemble, et qui sera d’autant plus riche qu’elle aura été vraiment élaborée par lui.

Changer les choses, c’est changer nos représentations

Si l’on fait des enquêtes, des concertations, des consultations, c’est pour faire bouger les choses, pour gagner en pertinence dans les politiques qu’on mène. Or faire bouger les choses, c’est changer nos représentations. Construire ensemble, avancer ensemble, ce n’est pas additionner des avis déjà constitués, c’est se laisser modifier par la vision de l’autre, accepter de s’enrichir d’une façon de voir qui n’était pas la nôtre et qui nous fait découvrir le monde autrement. C’est cette transformation des représentations qui permet de vivre et de construire différemment.

Nous avons pourtant tendance, de manière le plus souvent inconsciente, à nous protéger de la vision du monde de l’autre. On le voit très bien dans les assemblées. Réunissez des personnes animées des meilleures intentions, donnez-leur un objectif commun, et vous constaterez qu’à de rares exceptions près, elles ne savent pas comment faire ensemble. Elles collent des post-it, elles ne savent pas comment donner sa place à l’autre, comment accueillir une parole qui dérange la leur. Il existe bien sûr des personnes dotées de réelles compétences relationnelles, mais à l’échelle d’un groupe, ce qui domine, c’est une sorte d’incompétence psychosociale partagée. Nous nous organisons mal humainement quand nous sommes ensemble, alors même que tout ce que nous faisons, nous le faisons pour l’humanité, pour nous-mêmes, et non pour des machines. L’enjeu est là, au plus près de notre difficulté à être ensemble.

Au fond de cette difficulté, il y a la crainte d’être entamé par l’autre, débordé, modifié par sa présence. Le questionnaire est une manière de l’éviter, et c’est aussi pour cela qu’il rassure, puisque l’autre y reste à sa place, dans son temps, et ne peut rien déplacer en moi. Mais ce risque qu’on évite en évitant l’autre est aussi un risque qu’on ne prend pas vis-à-vis de soi-même, car se protéger de la vision de l’autre, c’est se priver de ce qui aurait pu nous transformer. Le risque à l’autre et le risque à soi tiennent ensemble, et le questionnaire les neutralise des deux côtés à la fois.

La créativité, ou s’aventurer dans d’autres représentations

J’en viens à ce que j’appelle la créativité, dont je voudrais préciser le sens. La créativité, telle que je l’entends, c’est la capacité de s’aventurer dans de nouveaux systèmes de représentation. Ce n’est pas un don réservé aux artistes, c’est une disposition que l’on peut ouvrir chez n’importe qui, dans n’importe quel groupe, à condition de l’y autoriser. Et c’est, à mon sens, la condition pour que de la nouveauté émerge réellement. Tant qu’un groupe reste dans ses représentations acquises, il ne peut que recombiner ce qu’il sait déjà ; la créativité est ce qui lui permet de sortir de ce qu’il sait, de se laisser surprendre, d’arriver à des choses que personne n’aurait pu formuler à l’avance.

On voit le lien avec le travail sur les données de l’enquête. Si la donnée dépend de la méthode, alors une méthode créative, qui n’enferme pas le cadre de pensée mais l’ouvre, produit des données d’une autre nature, capables de déplacer nos représentations. La créativité et la qualité de l’enquête tiennent ensemble par là, une démarche qui mobilise la créativité d’un groupe étant une démarche qui se rend capable de produire des résultats qui changent quelque chose, parce qu’elle a accepté que ses représentations de départ puissent bouger.

La création artistique est l’un des chemins, particulièrement puissant, pour ouvrir cette créativité, mais ce n’est qu’un des chemins. Faire dessiner, faire prendre une photo, faire chanter, sont autant de manières de faire passer un groupe par l’aventure de la représentation, et ce ne sont pas les seules. La créativité peut tout aussi bien se mobiliser dans une discussion, dans une écriture, dans une cartographie, du moment que le dispositif autorise les gens à oser quelque chose qu’ils n’avaient pas prévu.

Je tiens à cette distinction entre la créativité et la création, parce qu’elle évite un malentendu. La création artistique n’est pas indispensable ; la créativité, elle, l’est, et elle l’est même quand il n’est question d’aucune œuvre. Sans mobilisation de la créativité, on ne découvre rien, car découvrir c’est précisément sortir de ses représentations acquises. Une démarche qui prétend recueillir des données sans rien mobiliser de cette créativité ne recueille que ce que ses cadres prévoyaient déjà. C’est pourquoi je place la créativité, et non la seule création artistique, au centre de cette réflexion : elle est la condition de toute élaboration qui apporte du nouveau, et le processus d’élaboration dont parlent les chercheur·ses des données de l’enquête ne se travaille en profondeur qu’à la condition de la laisser opérer.

L’autorisation créative

Ce qui est central, à mon sens, et qui me semble nommer ce qui se joue dans ces situations, c’est la peur. Dans une assemblée, ce qui empêche les gens de passer à la créativité, ce n’est pas un manque de capacité, c’est la peur du jugement des autres. Oser faire une photo, oser un dessin, oser chanter une chanson, oser dire une idée qui n’était pas attendue, c’est s’exposer à ce que les autres pensent de soi, et nous redoutons ce regard.

Cette peur n’a rien d’irrationnel, et je voudrais expliquer pourquoi elle est normale, parce que la comprendre est la condition pour s’en libérer. Si nous craignons le jugement, c’est que nous craignons, plus profondément, l’exclusion du groupe, et nous avons besoin du groupe pour vivre. Personne ne vit seul. Nous existons dans un tissu de relations et d’interdépendances, ce qu’on pourrait appeler une écologie relationnelle : l’une cultive la terre et nous nourrit, nous lui fabriquons en retour les outils qui l’aident à mieux la cultiver, et de proche en proche c’est de cette interdépendance que chacun·e tire sa subsistance. Être rejeté·e du groupe a longtemps signifié ne plus pouvoir vivre, et quelque chose de cette mémoire continue de travailler en nous. La peur de se risquer, et donc la peur d’aller vers la créativité, est la trace de cette nécessité vitale d’appartenir.

Je ne décris pas cela pour reprocher aux gens leur prudence, comme si ces personnes faisaient mal les choses. Je décris des processus psychiques à l’œuvre, qui s’expliquent, et qui constituent des freins par rapport à ce que nous cherchons à faire. Les nommer, les rendre conscients, c’est précisément ce qui permet de s’en émanciper. C’est là que se situe le travail de la personne qui anime.

J’appelle autorisation créative ce geste par lequel un groupe, ou une personne, se donne le droit d’entrer dans la créativité, c’est-à-dire de se risquer au jugement des autres. Cette autorisation ne va pas de soi, elle se construit, et c’est le travail de l’animateur·rice. Ce travail ne consiste pas à recueillir des réponses, mais à lever ces freins, à créer les conditions dans lesquelles les gens osent malgré la peur du jugement, se laissent enrichir les unes et les uns par les autres, et deviennent capables de fabriquer ensemble des représentations nouvelles. Lever ces blocages n’est pas un supplément d’âme, c’est ce qui rend la démocratie possible, puisque la démocratie suppose que chacun·e puisse contribuer pour de bon, et non remplir une case.

Trois façons de m’autoriser, comme animateur·rice

Je donne cette autorisation tout le temps, dans mes animations, et je voudrais terminer par des points de méthode, en décrivant comment je m’y prends concrètement. Car cette autorisation, je me la donne d’abord à moi-même, et c’est de là que tout part.

Quand j’anime une séance d’intelligence collective en visioconférence, je ne commence jamais par demander aux gens de contribuer. Nous avons une thématique de travail, et je commence par faire parler les participant·es sur le cadre, sur les raisons pour lesquelles cette thématique est importante, sur ce que nous partageons quant à son importance. Nous discutons d’abord du cadre dans lequel, dans un second temps, nous allons contribuer. Pendant qu’elles et ils parlent, je note en direct, sous forme de carte mentale affichée à l’écran, ce qui se dit, ce qui sort, ce qui vient dans la spontanéité de l’échange. Les gens voient ainsi apparaître leurs propres idées, ce qui les légitime, légitime leur créativité, et structure en même temps une pensée collective sous leurs yeux. Cette discussion dure un quart d’heure ou vingt minutes. Ensuite seulement, dans un temps de durée comparable, chacun·e contribue par écrit, individuellement, dans un outil numérique très simple d’emploi, à l’intérieur du cadre que nous avons posé ensemble. La créativité, ici, est mobilisée pendant la discussion, et elle est inscrite dans sa valeur par mes notes en carte mentale. Il n’y a aucune création artistique dans ce dispositif, et pourtant la créativité y est au cœur. Il arrive que les participant·es me disent, surpris, « Ah, mais c’est maintenant qu’on contribue, là, tout de suite ? ». Les gens n’y sont pas habitués, parce qu’ils et elles ont l’habitude des enquêtes où l’on se protège les uns des autres. Là, nous sommes ensemble, connectés au même moment, et nous écrivons ensemble, et c’est l’émulation collective qui fait qu’on se risque.

D’autres fois, dans des formations notamment, je propose aux gens de faire un dessin, de prendre une photo, et de les partager, que nous soyons en visioconférence ou physiquement réunis. Je commence par cela, ou presque, après une simple introduction. Et cela change complètement le regard des personnes, parce qu’elles sont passées par la création, et que la création leur a fait prendre le risque d’elles-mêmes. Lors d’un débat sur l’éducation à l’heure du numérique dont j’animais une partie, j’ai commencé par faire dessiner les parents présent·es. Les parents ont dessiné, ont publié leurs dessins, cela leur a donné confiance, et le débat qui a suivi a été d’un tout autre niveau que ce qu’il aurait été sans ce passage par le dessin.

Le troisième exemple est plus collectif encore. À Fontenay-sous-Bois, en 2024 et 2025, les agent·es des services culture et jeunesse ont dessiné ensemble une cartographie de leur ville à même le sol, au feutre sur des feuilles A3. La carte a fait apparaître une frontière géographique et sociale dans la ville qu’aucune réunion entre services n’avait jamais formulée. La fabrication de la carte a précédé la formulation du problème, et c’est la créativité du geste, dessiner plutôt que discuter, qui a rendu ce problème visible.

On objecte souvent que ces façons de faire ne tiennent qu’à petite échelle, et que dès qu’il faut toucher beaucoup de monde, il faut bien revenir au questionnaire. Je ne le crois pas. La grande échelle, c’est simplement beaucoup de personnes qui font quelque chose, et l’on peut faire mener beaucoup de choses en parallèle. Dans des salles avec beaucoup de participant·es, je fais travailler les gens deux par deux, je leur demande de conceptualiser une question ensemble, de vivre elles-mêmes une expérience, puis de la relater et d’en faire une synthèse. Chaque personne vit alors quelque chose qui la transforme, et c’est précisément parce qu’elle l’a vécu qu’elle devient ensuite plus pertinente dans ce qu’elle exprime. Ce qui passe à grande échelle, ici, ce n’est pas le recueil d’avis tout faits, c’est la mise en mouvement simultanée de dizaines de cheminements individuels. La grande échelle n’est pas le privilège du questionnaire, elle est une dynamique que la créativité sait elle aussi déployer.

Quand la création artistique ouvre l’enquête

Quand la création artistique devient le cœur d’une démarche, c’est la même dynamique qui se déploie, avec une intensité particulière. L’été 2023, j’ai conduit pour Cultures du cœur un projet intitulé « La machine à voyager dans le futur », dans le cadre de l’Été culturel du ministère de la Culture. Huit structures du champ social, pensions de famille, fondations d’accueil, espaces jeunes, centres sociaux, ont accueilli des ateliers de création pluridisciplinaire sur le thème du futur, et cent-cinq participant·es y ont produit en quelques journées 73 vidéos, 191 morceaux de musique et podcasts, 1306 photographies, 63 moodboards et 64 textes, dans des contextes où les personnes ne se considéraient pas comme des créateur·rices. Ce que cette production atteste n’est pas la quantité, c’est la possibilité, donnée à chacun·e, de mettre en forme son rapport au futur d’une manière qui lui appartient. Une personne accueillie en pension de famille n’a pas, au départ, d’opinion construite sur l’avenir des politiques sociales, mais elle a un rapport vécu au futur, une histoire, des espoirs, des inquiétudes, et la création lui ouvre une façon de mettre ce rapport en forme, et donc de le penser, que nulle consultation n’aurait fait advenir.

À Villejuif, en novembre 2022, j’ai conçu et animé un atelier où des habitant·es du quartier Bon-Lamartine ont fabriqué ensemble des courts films à partir de photographies, d’archives municipales et de leurs propres prises de vue, pour raconter la mémoire du quartier. Une consultation aurait recueilli leurs avis sur la rénovation ; la création leur a permis de fabriquer le récit qui leur appartient, et que d’autres habitants ont ensuite pu recevoir.

En 2026, dans la concertation territoriale menée avec l’agence régionale ALCA en Nouvelle-Aquitaine sur l’éducation aux images, nous avons alterné des temps de parole et des temps d’écriture individuelle sur une plateforme collaborative. Chaque professionnel·le écrivait quinze minutes sur une thématique, puis les contributions étaient discutées en plénière. L’écriture est elle aussi une mise en forme, et elle a permis à des dizaines de professionnel·les de contribuer pleinement, y compris celles et ceux qui s’expriment moins facilement à l’oral.

De la démocratisation à la démocratie culturelle

Les dispositifs de concertation actuels mettent en œuvre, pour partie, l’obligation faite aux collectivités par la loi NOTRe de 2015 et la loi LCAP de 2016 de respecter les droits culturels dans leurs politiques. Mais ils s’inscrivent encore largement dans une logique de démocratisation, où il s’agit d’apporter aux habitant·es la possibilité de se prononcer sur des politiques que d’autres pensent, plutôt que dans une logique de démocratie culturelle, où les habitant·es sont reconnu·es comme porteur·ses de cultures qu’ils et elles peuvent formuler et faire circuler par eux-mêmes. Mettre la créativité au cœur des démarches participatives est l’une des voies pour rendre opérante cette seconde logique, parce que c’est elle qui rend les habitant·es capables de produire des représentations nouvelles plutôt que de répondre à celles qu’on leur soumet.

Je ne voudrais pas qu’on lise ce texte comme un plaidoyer contre les questionnaires. Recueillir des avis à grande échelle est utile, et la concertation procédurale sait le faire. La créativité répond à un autre besoin, qui apparaît dès qu’on veut que quelque chose se transforme : que les gens s’autorisent à se risquer les uns vers les autres et à faire bouger leurs représentations, parce que c’est de ces moments-là que vient ce qu’aucun avis recueilli ne pouvait donner. Une démarche publique qui prend ce besoin au sérieux articule les deux, le recueil et la créativité, et organise des passages de l’un à l’autre. La créativité a aujourd’hui moins de place qu’elle ne le mérite, en partie parce que les commanditaires publics n’en connaissent pas toujours les méthodes, et en partie parce que s’y engager suppose d’accepter d’être soi-même entamé par ce qui en sortira.

Mettre en pratique : sept gestes pour l’animateur·rice

Tout ce qui précède peut se ramener à quelques gestes, que je pratique et que chacun·e peut adapter à sa situation. Ils ne forment pas une recette, mais une manière de se tenir quand on anime une démarche participative, qu’elle réunisse cinq personnes ou cent.

  • S’autoriser soi-même d’abord. Avant d’autoriser un groupe à créer, il faut s’en donner le droit comme animateur·rice, c’est-à-dire accepter de ne pas tout maîtriser de ce qui va sortir. Sans cette autorisation que je me donne à moi-même, je ne peux pas l’ouvrir aux autres.
  • Travailler le cadre avant de demander de contribuer. Faire d’abord parler les gens sur la raison d’être de la démarche, sur ce qui en fait l’importance, avant de leur demander quoi que ce soit. La contribution vient ensuite, une fois le cadre partagé.
  • Rendre visible ce qui se dit, à mesure. Noter en direct, en carte mentale ou autrement, ce qui émerge de la discussion, pour que les gens voient leurs idées apparaître. Cela légitime leur parole et structure une pensée collective sous leurs yeux.
  • Faire passer par un geste créatif. Proposer un dessin, une photo, une carte, un texte court, un dialogue en binôme, selon le contexte. Le geste n’a pas besoin d’être artistique : il doit faire sortir les gens de leurs représentations acquises et les engager dans un cheminement.
  • Accompagner un cheminement, pas cueillir une réponse. Partir du principe que la donnée n’existe pas déjà toute faite dans les têtes, mais qu’elle se construit. Donner le temps et la forme qui permettent à chacun·e de fabriquer ce qu’il a à dire, plutôt que de lui demander de le livrer comme s’il l’avait sous la main.
  • Nommer la peur pour la désamorcer. Reconnaître, au besoin explicitement, qu’il est normal d’avoir peur du jugement des autres, et que cette peur est ce qui retient d’oser. La rendre consciente est ce qui permet de la dépasser.
  • Passer à grande échelle par le parallèle, non par le formulaire. Pour toucher beaucoup de monde, multiplier les expériences simultanées (binômes, petits groupes qui créent en même temps) plutôt que de revenir au questionnaire. La grande échelle est une dynamique de cheminements menés de front, pas un recueil d’avis isolés.

Références

  • Olszewska, Barbara, Barthélémy, Michel et Laugier, Sandra (dir.). Les données de l’enquête, Presses Universitaires de France, 2011.
  • Dewey, John. Logique. La théorie de l’enquête, 1938.
  • Garfinkel, Harold. Studies in Ethnomethodology, 1967 (trad. fr. Recherches en ethnométhodologie, 2007).
  • Meyer-Bisch, Patrice (coord.). Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, 2007.
  • Labourdette, Benoît. « L’enquête culturelle avec l’intelligence artificielle », 2025.
  • La machine à voyager dans le futur, projet conduit avec Cultures du cœur pour l’Été culturel 2023.
  • Loi n° 2015-991 du 7 août 2015 (NOTRe).
  • Loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 (LCAP).

Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.

Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.

J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.


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