Découverte de la puissance d’une plateforme web spécifiquement construite pour la contribution en intelligence collective, à partir d’un exemple concret.
J’ai développée une plateforme web pour la contribution dans le cadre de l’accompagnement que j’ai dû assurer en un temps très court pour la candidature de la ville de Saint-Denis pour le titre de Capitale européenne de la culture 2028. J’avais pour mission de co-prendre en charge le collège des médias, dont l’objectif était de collecter des idées auprès des acteurs du territoire. L’enjeu était de réfléchir au futur des médias sur le territoire de Saint-Denis et de Plaine-Commune, en se projetant vers 2030, soit huit ans plus tard, et d’anticiper les pistes de travail pour la démocratie culturelle, en lien avec les médias et le numérique.
J’avais uniquement trois à quatre mois pour réaliser ces collectes d’intelligence collective, qui ont ensuite servi de base aux auteurs et autrices du projet pour rédiger le dossier soumis à la Commission européenne. C’était en 2022, une période où il était particulièrement difficile de réunir les personnes concernées. Nous avons essayé à plusieurs reprises d’organiser des réunions en présentiel, mais celles-ci se sont avérées laborieuses, rassemblaient peu, avec une sensation que les choses n’avançaient pas. C’est alors que j’ai conçu et proposé l’idée d’une plateforme web contributive, qui a finalement porté ses fruits. C’est l’exemple que je prends ici pour illustrer la puissance de cette méthode pour l’intelligence collective.
Nous avions besoin de contributions variées et diversifiées, ce qui impliquait de pouvoir accueillir des personnes aux profils différents, y compris celles qui n’avaient pas beaucoup de temps à consacrer à ce type de démarche, mais qui pouvaient néanmoins apporter des idées pertinentes. J’ai donc proposé plusieurs réunions en visioconférence, quatre ou cinq au total, d’une durée d’une heure trente chacune, auxquelles les participants pouvaient contribuer au Collège des médias pour ce projet de candidature. La participation à toutes les réunions n’était pas obligatoire, ce qui constitue l’une des clés de cette démarche d’intelligence collective.
Les personnes se connectaient, et j’avais mis en place un outil numérique de contribution. Elles recevaient un lien dans la conversation, ainsi qu’un login et un mot de passe individuels, leur permettant de devenir contributeurs tout en étant identifiés comme eux-mêmes. J’ai utilisé le logiciel libre SPIP, installé sur un serveur dont je suis propriétaire et dont je gère les sauvegardes, afin que les données restent souveraines et indépendantes de toute multinationale. L’affichage était très simple et hiérarchisable, et la prise en main de l’outil de publication ne prenait pas plus de cinq minutes.
La première étape consistait à inviter chaque participant à se présenter. Au lieu d’un tour de table classique, chacun était invité à créer un article dans la rubrique « Personnes », en y inscrivant son nom et une courte biographie, puis à le publier. En l’espace de cinq minutes, les biographies de tous les participants apparaissaient à l’écran. Ainsi, l’outil était pris en main sans aucun blocage, grâce à sa simplicité d’utilisation.
Ensuite, nous procédions à un brainstorming sur les sujets et thématiques que nous souhaitions aborder pendant la réunion. Pendant cet échange oral, je prenais des notes en mind mapping avec partage d’écran, permettant aux participants de voir leurs idées retranscrites en temps réel. En quinze minutes environ, nous distinguions trois thèmes de travail pour la séance, chacun étant traité pendant vingt minutes. Je créais alors une rubrique pour chaque thème, et les participants étaient invités à écrire un article sur la thématique, en y ajoutant leurs idées et contributions.
Le fait d’être ensemble dans un temps commun était un puissant levier d’émulation. Même ceux qui n’étaient pas initialement disposés à écrire se retrouvaient à produire des contenus intéressants en quinze minutes. Les contributions de chacun apparaissaient dans la même rubrique, et il était possible de cliquer sur le nom d’une personne pour voir l’ensemble de ses publications. Après quinze minutes de rédaction, nous consacrions cinq minutes à discuter du sujet, puis nous passions au thème suivant, répétant le même exercice. La visioconférence se terminait ainsi après une heure trente, avec un nombre important de contributions, riches et approfondies.
Ceux qui le souhaitaient pouvaient revenir sur la plateforme hors des réunions pour ajouter des éléments supplémentaires. Certains l’ont fait, mais on sait à quel point cela peut être difficile sans l’encouragement du collectif. C’est pourquoi les enquêtes en ligne me semblent souvent inefficaces : elles ne s’adressent qu’aux personnes déjà très motivées, et ne permettent pas de tirer pleinement parti de l’intelligence collective.
Lors des réunions suivantes, les participants pouvaient consulter la plateforme en amont pour prendre connaissance des contributions précédentes. Au début de chaque séance, nous faisions un tour d’horizon de ce qui avait été produit, puis nous définissions trois nouvelles thématiques, après que chacun se soit présenté comme lors de la première séance.
La force de cet outil réside dans sa capacité à activer l’intelligence collective grâce à la trace numérique structurée, accessible et lisible. Ainsi, même les personnes n’ayant participé qu’une seule fois pouvaient se connecter à l’ensemble des connaissances déjà produites et y ajouter leurs idées. Nous ne sommes pas dans une simple juxtaposition d’idées, mais dans une véritable construction collective, rendue possible par l’écrit interactif. Cette dynamique n’aurait pas été possible avec une approche uniquement orale.
Après quatre séances de ce type, le document final contenait une multitude d’idées, très bien structurées. D’ailleurs, lors de la dernière réunion, il y a eu une remise en question de la structure des rubriques et des modifications de la logique d’organisation des idées dans l’outil.
Le logiciel libre SPIP nécessite un peu de technicité pour être utilisé, mais il s’agit d’un outil très mature, l’un des premiers CMS (Content Management System) datant de l’an 2000. Très utilisé en France, il bénéficie d’une communauté active. Les données sont hébergées sur un serveur maîtrisé, avec des sauvegardes régulières, ce qui facilite leur conservation et leur dialogue avec des archives nationales ou départementales. Cette maîtrise des données est essentielle, car l’écrit constitue la mémoire, et la pérennité du patrimoine numérique est tout aussi importante que celle du patrimoine imprimé, y compris lorsqu’il s’agit de patrimoine numérique d’intelligence collective.
Découvrir la plateforme :
https://www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2022/2022_perifeeries_college_medias/
Dans le cadre de l’entreprise, comme dans le cadre associatif, social, artistique, de médiation et d’action culturelle, de formation professionnelle ou initiale, ainsi que dans l’action sociale, mobiliser l’intelligence collective des personnes participantes est un levier très puissant, qui permet l’enrichissement mutuel, l’amélioration des liens, de la cohésion, l’émergence d’idées, l’invention de projets, une meilleure implication, etc.
Les outils d’intelligence collective sont aussi des outils démocratiques forts. Ils ont été développés en grande partie dans le champ de l’éducation populaire, où la contribution de chaque personne est bien plus valorisée que dans le champ de l’éducation nationale, qui, en France, reste malheureusement souvent bien trop traditionnelle dans ses formes.
J’ai très souvent participé à des ateliers d’intelligence collective, et j’en ai animé, appliqué, affiné, adapté et inventé un certain nombre. Vous trouverez ici une collection d’outils que j’ai moi-même employés, qui sont intégrés dans les méthodes que je propose, appuyées sur des cas d’usage réels. Je pense que ces outils méritent grandement d’être partagés, car j’en tellement d’effets si bénéfiques ! Je me fais souvent cette remarque, dans des moments collectifs comme une conférence par exemple : qu’il est dommage d’en rester à une stricte écoute, tous ces cerveaux réunis pourraient, si on les mobilisait mieux, produire ensemble quelque chose de plus grand.