Inventer avec les gens

1er février 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Ce texte rassemble les principes qui fondent mon approche de la médiation culturelle. Ce ne sont pas des règles. Ce sont des repères, forgés par vingt-cinq ans de pratique auprès de publics très différents, enfants autistes, adolescent·es roms, personnes sans domicile, personnes âgées, détenu·es, familles, scolaires, adultes de tous horizons. Forgés aussi par l’échec, qui m’a souvent plus appris que la réussite. Les articles de cette rubrique développent chacun un aspect de cette pratique : la place de l’image, le rôle de l’intelligence artificielle, la question du temps, la création comme moteur. Celui-ci en pose le socle.

Éthique de la médiation

On envisage le plus souvent la médiation culturelle comme un ensemble de méthodes de transmission. On part de l’hypothèse qu’il y aurait une culture qui nous serait étrangère et que, grâce à la médiation, nous allons la découvrir, la comprendre, en être enrichi·es. Cette conception demeure la plus répandue dans les institutions. Elle me semble fausse.

La médiation culturelle est avant tout une mise en relation avec soi, avec l’autre, avec le monde. Un vécu engagé. Ce qui compte, ce n’est pas ce que les gens apprennent, c’est ce qu’ils·elles vivent. Et pour qu’ils·elles vivent quelque chose d’authentique, il faut que leur dignité soit respectée, que leur identité culturelle soit reconnue, qu’on leur donne une vraie place dans le dispositif.

C’est ce qui distingue la démocratisation culturelle de la démocratie culturelle. La première procède d’une logique verticale : il y a une culture légitime qu’il faut transmettre à ceux·celles qui n’y ont pas accès. La seconde reconnaît la pluralité des cultures et la capacité de chaque personne à contribuer à la vie culturelle collective. Ce n’est plus seulement l’accès qui compte, mais la participation active. Dans mes pratiques, je me situe du côté de la démocratie culturelle.

Concrètement, la posture surplombante de l’artiste-expert·e qui viendrait transmettre son savoir à des personnes prétendument moins cultivées ne me parle pas du tout. Je crois que chacun·e a ses compétences, ses expériences, et que des dispositifs d’interaction horizontale permettent d’arriver à des projets plus riches pour tout le monde. Ce n’est pas galvauder l’exigence du travail artistique. Mais cette exigence doit s’accompagner d’une exigence du lien. On fait de l’art, a priori, pour partager des choses. Les modalités du partage me semblent aussi importantes que l’objet partagé.

Reconnaître ce qui résiste

Quand un·e enfant refuse de participer, quand un·e adolescent·e déchire la feuille qu’on vient d’imprimer pour lui·elle, quand un groupe entier reste les bras croisés, la réaction la plus courante est de voir un problème à résoudre. On cherche à ramener la personne dans le cadre. On culpabilise, on moralise, on insiste.

J’ai appris à faire le contraire. Déchirer une feuille de papier, ce n’est pas du gaspillage, c’est un geste qui dit quelque chose. Un·e enfant qui refuse de s’asseoir et de découper des images dit quelque chose de sa relation au monde, à l’école, à l’autorité. Et ce quelque chose mérite d’être entendu.

Dans les ateliers périscolaires par exemple, certain·es enfants, contraint·es de s’inscrire dans une activité qu’ils·elles n’ont pas choisie, manifestent leur refus de différentes manières. La tentation est forte de leur imposer des règles. Mais leur imposer des règles dont ils·elles ne veulent pas, c’est risquer qu’ils·elles résistent encore davantage pour être entendu·es. Leur refus d’être là est respectable. Et c’est cette reconnaissance qui peut éventuellement ouvrir une porte. Ou pas. Parfois ça ne se connecte pas, c’est ainsi.

Ceux·celles qui désobéissent, j’ai tendance à les regarder avec un certain respect. Ils·elles ont peut-être un peu plus de liberté d’esprit que les autres. C’est difficile à gérer, bien sûr. Mais cela peut aussi être le signe d’une vitalité qu’il faut savoir accueillir.

L’objet comme tiers

Quand on donne une consigne à quelqu’un, on est dans une relation duelle. Qui dit relation duelle dit rapport de pouvoir. Il y a quelqu’un qui demande et quelqu’un qui exécute. C’est inscrit dans le fonctionnement même de l’école et de la plupart des institutions. Ça produit de la soumission ou de la rébellion. Rarement de la création.

L’objet change la donne. Un objet posé là, dont on peut se saisir à sa manière, crée un espace de rencontre qui n’est pas commandé par une consigne. On se retrouve autour de cet objet. Il n’y a pas forcément d’instructions à suivre, il y a quelque chose de concret avec lequel on est autorisé·es à entrer en relation. L’objet fait tiers entre les personnes.

C’est pourquoi je passe beaucoup par les objets dans mes interventions. Des ciseaux et du papier pour le collage, des appareils photo compacts et robustes, des instruments de musique simples d’emploi, des vidéoprojecteurs portables qu’on tient à la main, des micros connectés à des ordinateurs très simples d’emploi. Chaque objet est un point d’entrée possible dans l’activité. Chacun est une porte.

Avec les enfants autistes d’un hôpital de jour, par exemple, je disposais à chaque séance des objets différents dans une grande salle. Quand les enfants entraient, certains objets parlaient plus à certain·es qu’à d’autres. Ils·elles se les appropriaient, et ensemble on voyait ce qu’on pouvait construire. Ces enfants, qui sont souvent sans filtre, pour qui aucune consigne ne fonctionne au sens classique, m’ont énormément appris. Quand rien ne marche, il faut tout réinventer. Et c’est dans cette réinvention que se trouvent les découvertes les plus précieuses.

Avoir plusieurs propositions en réserve

On arrive souvent sur le terrain avec une belle idée, un déroulé de séance en tête. Mais la rencontre avec les personnes réelles peut rendre tout cela caduc en quelques minutes.

Dans un atelier de photographie avec des enfants récalcitrant·es, on peut proposer à celui·celle qui ne veut pas découper d’images de devenir le·la reporter de la séance en lui confiant un petit appareil compact. On ne sort pas du sujet de l’image, mais on est dans une autre activité. Ce rôle de « journaliste » peut séduire quelqu’un·e que le collage laisse froid·e. De la même manière, j’emporte souvent des instruments de musique très simples. Des enfants qui ne veulent pas participer à la fabrication d’images peuvent aller faire de la musique dans un autre espace, et revenir plus tard enregistrer une illustration sonore pour les créations des autres. Les activités se relient entre elles.

L’idée n’est pas de multiplier les propositions pour occuper tout le monde. C’est de respecter le fait que les chemins d’entrée dans la création sont divers. Certaines personnes ont besoin d’action physique, d’autres de calme et de minutie. Certaines veulent être au centre, d’autres préfèrent observer depuis la périphérie. Toutes ces positions sont légitimes.

Quand rien ne se passe comme prévu

Les situations où les dispositifs échouent sont parmi les plus formatrices. Je dis souvent, en faisant sourire, que ce sont presque les situations qui m’intéressent le plus.

Il y a quelques années, j’ai été invité à animer un atelier de réalisation de films avec des adolescent·es roms, près de Bordeaux, sur une aire de gens du voyage. J’avais mon dispositif habituel, bien rodé : faire un court métrage qui raconte une histoire, puis le projeter. D’ordinaire, ça fonctionne à tous les coups. Or là, aucun·e de ces adolescent·es ne savait lire ni écrire, et surtout, l’idée même du film structuré comme un récit ne leur parlait pas du tout. Le film tel que je l’envisageais, c’était au fond un texte. Et cette conception textuelle du monde, ces adolescent·es ne l’avaient pas.

J’aurais pu essayer d’imposer mon cadre. Au lieu de ça, je leur ai demandé ce qui leur plaisait. Les jeux de boules, les combats de coqs, la chasse aux hérissons. Je leur ai donné quatre ou cinq petites caméras très simples et je leur ai dit : jouez aux boules et en même temps, filmez. Au bout d’une demi-heure, on a projeté les images dans la salle. C’était fait « comme ça », sans intention esthétique, mais on voyait aussi les autres caméras, les autres points de vue. Une représentation à perspectives multiples de leur quotidien.

La salle s’est peu à peu remplie. Les adultes sont entré·es. Pendant deux jours, c’est devenu ce que j’ai appelé un « cinéma permanent ». Les adolescent·es sortaient, filmaient, revenaient, et il y avait tout le temps des images nouvelles à l’écran, une projection permanente, nourrie par leur autonomie. Ils·elles s’étaient réapproprié la représentation de leur univers, pour eux·elles-mêmes et pour les adultes de leur communauté.

J’aurais préféré, sur le moment, que mon dispositif d’origine fonctionne. Mais ce qui a émergé de cet échec était infiniment plus riche que ce que j’aurais pu concevoir.

Le collage, paradigme de la souplesse

Parmi toutes les techniques que j’utilise, le collage occupe une place particulière. Des ciseaux, de la colle, des images à découper, du papier. C’est tout. Et c’est d’une efficacité remarquable, dans presque tous les contextes.

D’abord, parce que le collage libère du temps. On le fait quand on veut, on n’a pas besoin d’un studio, d’un modèle, d’un créneau réservé. On peut s’y mettre pour cinq minutes ou pour trois heures. Cette souplesse temporelle est décisive dans les contextes où les personnes viennent et partent, où l’on ne peut pas compter sur la continuité. Dans un centre d’accueil pour personnes sans domicile, au sortir d’une exposition dans un musée, dans un atelier périscolaire avec des temps très courts, le collage s’adapte.

Ensuite, le collage rend capable. Il ne demande aucune compétence technique préalable. Tout le monde sait découper et coller. Ce geste élémentaire rend possible l’entrée de n’importe qui dans un processus créatif. Et à partir de là, chacun·e chemine. Certain·es vont vers des compositions élaborées, d’autres restent dans des gestes plus simples. Mais tout le monde se sent autorisé·e à commencer.

Enfin, la scénographie du collage est elle-même un outil de médiation. Des paires de ciseaux posées sur une table, des magazines à découper, des feuilles de couleur. Ce dispositif, par sa simplicité et sa visibilité, invite sans obliger. Les gens construisent leur envie en voyant les matériaux et en voyant les autres faire. Les ciseaux et le papier sont les médiateur·rices, pas nous.

L’action d’abord, la réflexion ensuite

Un des principes les plus importants de ma pratique est de toujours commencer par l’action. Mettre les gens en activité avant de leur demander de réfléchir. Filmer avant de parler de cinéma. Découper avant de réfléchir à son scénario, ce seront les images découpées qui nous l’inspireront. Jouer d’un instrument avant de théoriser la musique.

Ce principe rejoint la pédagogie Freinet : l’apprentissage s’opère dans le cadre d’un projet avec une finalité concrète. La fabrication d’un journal, d’un film, d’un son, d’une exposition. L’outil technique, choisi pour être accessible en autonomie, est la colonne vertébrale du dispositif. L’enseignant·e, ou le·la médiateur·rice, devient un·e accompagnant·e. John Dewey, avec son learning by doing, posait déjà les bases de cette approche : l’expérience n’est pas un complément de la théorie, elle est le lieu même de l’apprentissage.

Quand je propose de réaliser un film d’animation à partir de papier découpé, la consigne est simple, concrète, immédiatement praticable. On découpe, on fait se déplacer les morceaux sous la caméra, on enregistre en même temps. Les autres voient le film en train de se faire. Le résultat est projeté presque immédiatement, en grand, pour tout le monde. Cette immédiateté du retour est un levier puissant.

L’action première n’empêche pas la réflexion. Mais elle la nourrit autrement. On ne réfléchit pas dans le vide, on réfléchit à partir de ce qu’on vient de vivre. Et ce vécu, parce qu’il engage le corps, les émotions, la relation aux autres, ancre la réflexion dans quelque chose de concret.

La trace, inscription dans le commun

Tout ce qui est fait dans un atelier de création a vocation à laisser une trace. Les films projetés, les photos imprimées, les collages assemblés, les musiques enregistrées. Ces traces ne sont pas des souvenirs. Elles sont des inscriptions dans un espace social. Quand les films sont mis en ligne sur un serveur accessible à tou·tes, ils deviennent un patrimoine partagé. Quand les dessins de chacun·e sont rassemblés au même endroit, exposés ensemble, la création individuelle prend place dans un collectif.

J’ai pris l’habitude, dans presque tous mes ateliers, de mettre en ligne les productions au fur et à mesure. Chaque film, chaque photo, chaque objet sonore est disponible pour les participant·es et pour leurs proches. Certain·es n’y accèdent jamais, d’autres partagent largement. Ce qui importe, c’est que la possibilité existe. La trace n’est pas imposée, elle est offerte.

Je documente aussi les processus de création, pas seulement les résultats. Donner à voir comment les choses se sont faites, les hésitations, les moments de grâce, les difficultés. C’est en soi un travail de création. Et c’est une façon de reconnaître que le cheminement a autant de valeur que le résultat.

Ce que la médiation fabrique sans qu’on le sache

Au-delà des films, des photos, des installations que les participant·es réalisent, nous fabriquons des choses dont nous n’avons pas toujours conscience :

  • Nous fabriquons des postures. La manière dont nous accueillons les propositions, dont nous valorisons ou minimisons les essais, dont nous organisons la circulation de la parole, construit chez les participant·es une certaine relation à la créativité, à l’erreur, au jugement d’autrui. Un atelier peut être un espace où l’on ose essayer, se tromper, recommencer. Il peut aussi reproduire les hiérarchies sociales où seules certaines propositions sont jugées dignes d’intérêt.
  • Nous fabriquons des représentations de ce qu’est l’art. Selon que nous proposons un cadre ouvert ou fermé, selon que nous valorisons l’obéissance ou l’initiative, nous transmettons des messages implicites sur ce que signifie créer. Un même outil peut être émancipateur ou normalisateur, selon la posture de l’intervenant·e.
  • Et nous fabriquons du lien. Pas seulement entre les participant·es pendant l’atelier, mais entre eux·elles et le monde. Quand un·e adolescent·e rom se voit pour la première fois à l’écran dans une image qu’il·elle a lui·elle-même tournée, quelque chose change dans sa relation à la représentation. Quand une personne âgée en maison de retraite réalise un film d’animation et le montre à d’autres, elle reprend une place active dans la vie culturelle.

C’est cela la médiation : créer les conditions pour que chacun·e puisse contribuer au commun, à partir de ce qu’il·elle est.

La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.

Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.

Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.

Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.


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