La durée des actions culturelles est souvent considérée comme un gage de qualité. Je défends ici une autre approche : ce qui transforme les personnes relève de l’intensité de la présence partagée, non de la quantité de temps passé ensemble.
Dans le champ de l’action culturelle et de la médiation, la question de la durée des actions revient régulièrement. L’idée reçue veut que des actions ponctuelles s’ancrent moins profondément que des actions menées sur le long terme. Cette conception repose sur un présupposé quantitatif où « plus » serait nécessairement meilleur. Or ce n’est pas tant la durée qui fait la différence que la qualité et la profondeur de chaque action, ce que j’appelle l’engagement dans le temps : la façon dont la relation a été vécue, la qualité du temps partagé.
Prenons un exemple simple. Un cours de mathématiques avec un·e enseignant·e sadique qu’on subit pendant quatre années de collège n’aura pas été enrichissant. Cette relation prolongée aura été au contraire destructrice, d’autant plus profondément qu’elle s’est étalée sur un temps long. Affirmer la nécessité d’un temps plus long pour garantir la qualité des actions culturelles, c’est oublier l’essentiel : ce n’est pas la durée qui importe, mais la qualité de ce qui est partagé. Dans un processus de longue durée, des choses peuvent certes s’ancrer plus profondément, mais cela vaut aussi bien pour le positif que pour le négatif.
Nous le savons par notre propre expérience : parfois ce qu’on garde le plus en mémoire, jusqu’au moment de sa mort peut-être, c’est une conversation avec un·e inconnu·e qui n’a duré que cinq minutes. Mais nous étions prêts·es à recevoir, complètement ouverts·es, complètement engagés·es dans ce temps, si court fût-il. Et cela s’est inscrit en nous non par hasard, mais par cette ouverture à l’enrichissement que permet notre engagement dans le temps. John Dewey, dans L’Art comme expérience (1934), a montré que l’expérience esthétique ne se mesure pas à sa durée mais à son intensité, à sa capacité à nous engager pleinement dans le présent.
Ce qui est à travailler, avant l’absolue longue durée des projets, ce sont les façons d’être vraiment engagés·es et de permettre que l’autre puisse aussi s’engager. C’est la question de ce qui fait lien. Je me place ici du côté de l’action et de la médiation culturelles, non de l’école et de la pédagogie, parce que les questions de temporalité n’ont pas exactement les mêmes enjeux selon le contexte.
Comment faire, en tant que médiateur·rice, organisateur·rice, artiste ou intervenant·e, pour ouvrir une extrême qualité de temps dans le moment du partage ? L’objectif premier touche à l’émotion vécue, à la sincérité et à la profondeur du lien et de l’objet partagé. Il s’agit aussi de la place de chacun·e par rapport à cet objet, de l’expérience vécue réellement par chacun·e. Chacun·e ayant toute latitude de s’y engager à sa manière, sans qu’on lui dicte comment faire.
Il s’agit de prévoir le cheminement des personnes. La situation qu’on propose est une situation dans laquelle les personnes à qui on s’adresse vont faire un cheminement, et dans laquelle nous-mêmes allons en faire un. Le but est là, dans le cheminement, le processus. Pour que ce processus fonctionne, c’est-à-dire enrichisse la personne d’une mémorisation profonde, d’une balise ancrée en elle, importante pour elle (et ce qu’elle en fera lui appartient), il doit y avoir l’engagement de l’émotion.
Qu’est-ce que l’émotion ? Ce n’est pas forcément une émotion négative, comme la peur ou les pleurs, ni une très haute intensité. C’est une émotion de joie, de découverte, d’ouverture, de surprise, d’importance pour soi de ce qui se passe. Pour que l’émotion puisse naître, la personne doit être entièrement respectée dans ce qu’elle est. Cela tient à la manière dont elle est accueillie et dont elle peut cheminer dans ce moment de médiation. Comme l’écrit Antoine Hennion dans La Passion musicale (1993), la médiation culturelle ne se résume pas à la transmission d’un contenu mais implique la construction d’attachements, de liens affectifs qui donnent sens à l’expérience.
La place individuelle, la pensée critique de chaque personne sur les situations demeure toujours et ce quelle que soit la situation, bien sûr, puisqu’on est en soi-même et qu’on pense ce qu’on veut de ce qui se passe. Ce qui fait toute la différence, c’est l’ouverture ou non par les médiateur·rice·s d’un espace pour l’expression de nos pensées. Cette place est rarement accordée, parce qu’on a toujours peur que les pensées d’une personne, si elles s’exprimaient, dérangeraient l’ordre établi, le programme de notre visite, ou le déroulement du spectacle, par exemple.
Je crois que l’une des grandes vertus de l’art est d’être complètement ouvert à tout, sans jugement. Tout est possible. Toute pensée, même la plus dissidente, peut nourrir l’art. Mais nous, dans la position de médiation ou d’animation, c’est-à-dire dans la position de pouvoir qui est la nôtre, nous devons œuvrer à ce que notre proposition, si l’art est bien ce laboratoire de la démocratie qu’on appelle de nos vœux, soit pleinement ouverte à ce que chaque personne puisse s’y sentir en confiance pour y faire son propre cheminement, en y apportant ses contributions.
Il s’agit de permettre à chacun·e d’élaborer ce qui est important pour elle ou lui dans ce contexte, et que cela puisse s’exprimer, se sublimer, grâce au dispositif artistique, au dispositif d’expression et de création, de médiation. On pourrait objecter que cela va produire quelque chose d’incohérent. Précisément non, parce que c’est notre rôle en tant qu’artiste ou médiateur·rice de créer ce commun, ce substrat, ce matériau commun qui va pouvoir accueillir l’expression singulière de chacun·e, en tissant des liens.
Si nous voulons normaliser les expressions, pour qu’elles soient plus homogènes, cela signifie qu’il n’y a plus d’expression, donc plus d’art, ce qui disqualifie à mes yeux l’ensemble du projet. Si l’on prétend faire de l’éducation artistique et culturelle, il doit y avoir de l’art. Or l’art, c’est la liberté, l’invention, l’imaginaire, la découverte, la transgression, l’expérimentation, le risque. C’est cette vie puissante qui va s’incarner dans les objets que l’on va créer, qui ensuite iront à la rencontre d’autres personnes et qui peut-être les feront vibrer de cette même puissance, de cette même force, de ce même mystère.
Une animation professionnelle proposée par des artistes doit donc être en capacité de recueillir, d’accueillir, de susciter, d’autoriser l’art, la création, la liberté, c’est-à-dire la démocratie, c’est-à-dire la contribution au commun avec la richesse de la singularité de chacun·e. C’est pourquoi la création artistique fait écho au processus démocratique, à la contribution créative et inventive de chaque personne pour enrichir le commun de ce dont elle est riche de façon singulière. La Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007), coordonnée par Patrice Meyer-Bisch, affirme que les droits culturels visent à garantir à chacun·e la liberté de vivre son identité culturelle, comprise comme l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité.
Dans le respect de la dignité de la personne et de son identité, et dans l’ouverture à son expression, c’est à cela que nous devons œuvrer absolument, inconditionnellement. L’idée qu’un·e artiste devrait venir pour expliquer à des personnes comment faire à sa manière à lui ou elle est une mauvaise idée, car tout doit partir du désir des participant·e·s, de la place qu’on leur ouvre.
Si à un moment donné les personnes ont envie, parce que cela fait sens pour elles, de prolonger la rencontre en faisant à la manière de l’artiste qu’elles rencontrent, c’est très bien. Mais cela ne sera bien qu’à partir du moment où cela relèvera de leur désir, car dès lors elles vont, consciemment ou non, s’approprier à leur manière ce qui vient de cet·te artiste. Paulo Freire, dans Pédagogie des opprimés (1968), a montré que l’apprentissage véritable ne peut advenir que lorsqu’il part du désir et de la situation concrète des personnes, non de ce qu’on leur impose.
Comme cela se passe toujours dans le domaine artistique, on copie souvent ses maîtres·ses et ce faisant on se découvre soi-même, car on ne peut jamais les copier exactement. Chercher à copier, par notre incapacité à copier, nous amène à cheminer vers nous-mêmes. Mais on le fait parce qu’on a décidé de le faire, parce qu’on met cette personne ou ces créations en place de maîtres·ses par rapport à nous. Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant (1987), a théorisé cette dynamique : l’émancipation advient quand la personne s’autorise elle-même à apprendre, quand elle reconnaît en elle-même la capacité d’apprendre et de créer.
Nous, artistes et médiateur·rice·s, devons construire la capacité d’avoir cette place de maître·sse émancipateur·rice pour des personnes. Mais c’est elles qui nous l’attribuent, on ne peut pas la leur imposer. On doit ouvrir toutes les portes possibles et nous sommes l’une d’elles. Si les participant·e·s choisissent de prendre pour maître·sse autre chose que nous-mêmes, il n’y a aucun problème.
Et si nos consignes ne sont pas respectées parce qu’ils ou elles ont eu envie de faire autre chose, prenons-le comme une ouverture pour nous, pour un apprentissage et peut-être même pour des découvertes artistiques qui vont nourrir notre propre création. Les techniques que je propose ici permettent l’engagement dans le temps, c’est-à-dire la présence à son désir pour chaque personne, ce qui fait que quelle que soit la durée, parce que tout ce que je décris là peut se passer en cinq minutes comme en cinq ans, quelque chose d’essentiel peut advenir.
Nous n’avons pas la maîtrise sur ce qui va se cristalliser pour les personnes, ni sur le moment où cela va se produire. On ne peut pas savoir à quel moment quelque chose, peut-être de très important, va « prendre ». Cela peut advenir en trente secondes ou lentement sur une longue durée. Tout est possible, tout est ouvert et cela ne nous appartient pas.
La seule chose qui nous appartient, c’est de travailler au possible de la meilleure qualité de temps pour les personnes que l’on accueille. C’est là notre travail principal : notre réflexion, nos préparatifs, nos modifications en cours de route de notre dispositif, chose qu’on doit toujours être prêt·e à faire. Non pas pour, de façon démagogique, s’adapter aux attentes des gens, mais pour, avec notre propre singularité, adapter progressivement, être enrichi·e des autres et de ce qui se passe et, avec notre expertise personnelle, faire que le dispositif de médiation reste toujours ouvert.
Cette ouverture vient de la souplesse du dispositif et de notre posture par rapport à lui. Plus nous avançons, plus nous avons d’expérience, plus nos dispositifs se précisent et plus ils deviennent souples. C’est là tout le paradoxe : plus nous avons de connaissances, plus nous sommes précis·es et plus nous avons de souplesse aussi, de capacité de transformation de nos dispositifs en cours de route. Aussi, nous devenons de plus en plus capables d’engager les autres de façon beaucoup plus rapide dans un dispositif efficace de respect et d’autorisation pour que chacun·e puisse s’y exprimer pleinement.
Plus nous avons d’expérience, nous, expert·e·s et artistes ouvert·e·s aux autres, plus nous sommes capables de créer des dispositifs de médiation artistique, des protocoles de création qui permettent aux personnes accueillies d’entrer plus vite dans quelque chose d’essentiel pour elles. Notre cheminement personnel est là. Bernard Stiegler, dans La Technique et le temps (1994), a montré que les techniques et les dispositifs ne sont pas neutres : ils façonnent les possibilités de l’expérience. C’est pourquoi la conception de nos dispositifs est un acte politique autant qu’esthétique.
Nous avons aussi une autre responsabilité très importante : garder la trace des processus. Il s’agit d’utiliser les outils numériques, de donner de la valeur à ce qui a été produit, de donner accès immédiatement aux personnes à ce qu’elles ont produit grâce à une numérisation et un simple QR code avec lequel elles repartent, de garantir la pérennité de ces données afin d’apporter des traces qui prouvent pour la personne elle-même la qualité de ce processus.
Ces traces sont collectives, c’est-à-dire qu’elles inscrivent la création de la personne dans un espace social. Par exemple, tous les tableaux faits par les participant·e·s peuvent être rassemblés au même endroit. Cela contextualise, cela inscrit la création de la personne dans un espace social légitime. C’est ce qui est extrêmement important pour la construction de la personne pour elle-même, et aussi pour l’effet démocratique de cette proposition artistique.
La trace numérique n’est pas seulement un souvenir personnel. Elle devient un patrimoine commun, une mémoire collective qui témoigne de ce que les personnes ont vécu ensemble. Cette documentation crée une reconnaissance qui dépasse le moment de l’atelier : elle inscrit la création dans une histoire partagée, elle lui donne une existence au-delà de l’instant. Comme l’écrit Jean-Michel Lucas dans Les Droits culturels, enjeux pour les politiques publiques (2017), les droits culturels ne sont pas des droits à consommer de la culture mais des droits à faire humanité ensemble, en reconnaissant la dignité culturelle de chacun·e.
Cette inscription dans un espace social légitime répond à un besoin profond : celui d’être reconnu·e comme quelqu’un qui a produit quelque chose de valeur, qui a contribué au commun. C’est cette reconnaissance qui transforme une simple activité en expérience culturelle émancipatrice. Elle ne dépend pas de la durée de l’action mais de la qualité de l’engagement et de la trace qu’elle laisse.
L’engagement dans le temps n’est donc pas une question de durée mais de qualité de présence. Ce qui fait la valeur d’une action culturelle, c’est sa capacité à ouvrir un espace où chaque personne peut s’engager à sa manière, exprimer sa pensée, vivre une émotion authentique, cheminer vers elle-même. C’est notre responsabilité de créer ces espaces d’ouverture, ces dispositifs souples qui accueillent la singularité de chacun·e tout en construisant du commun.
La création artistique et la médiation culturelle sont des pratiques démocratiques. Elles le sont non pas parce qu’elles durent longtemps, mais parce qu’elles permettent à chacun·e de contribuer au collectif à partir de ce qu’il ou elle est, dans le respect de sa dignité et de son identité. C’est ce qui fait de l’art un laboratoire de la démocratie : non pas un espace où l’on apprend ce qu’il faut penser, mais un espace où chacun·e peut penser par lui-même ou elle-même et contribuer, à sa manière, à la construction du monde commun, ce qui peut avoir lieu en 5 minutes ou en 5 ans, et trouvera ses effets peut-être tout au long de la vie.
La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.
Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.
Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.
Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.