Nous avons tou·te·s un appareil photo dans la poche. Nous l’utilisons des dizaines de fois par jour, sans y penser, pour des usages innombrables. Il fait tellement partie de nous que nous ne le voyons même plus. Et c’est précisément parce qu’il est devenu invisible qu’il est intéressant pour la médiation. Prendre l’objet le plus quotidien qui soit et faire avec lui quelque chose qui sort complètement de l’ordinaire : c’est le principe même de ce que je propose. Comme quand on prend un stylo, objet banal entre tous, et qu’on écrit un poème.
Il y a une expression que j’utilise souvent : l’œil dans la main. Elle désigne le fait que nous filmons, que nous photographions, que nous cadrons le monde avec nos téléphones sans même regarder ce que nous faisons, comme si notre corps était doté d’un nouvel œil mécanique. L’appareil est dans la main, l’œil est dans la main, le geste est devenu si naturel qu’il n’y a plus de distance entre nous et la machine. Maurice Merleau-Ponty, dans Phénoménologie de la perception (1945), décrivait comment l’aveugle qui utilise une canne ne sent plus la canne dans sa main : il sent le sol au bout de la canne. L’objet technique, quand il est véritablement incorporé, cesse d’être perçu comme objet. Il devient une extension de notre perception.
C’est exactement ce qui s’est passé avec le téléphone. Nous ne le percevons plus comme un objet que nous utilisons. Nous percevons le monde à travers lui. Nous voyons avec lui, nous communiquons avec lui, nous nous souvenons avec lui. Il est devenu ce que les anthropologues de la technique appellent un objet-corps : un artefact si profondément intégré à notre existence corporelle qu’il en redéfinit les limites. Et c’est là que réside à la fois le piège et l’opportunité.
Le piège, c’est la transparence. Parce que l’outil est invisible, parce qu’il fait partie du quotidien, on a l’impression qu’il n’y a pas d’enjeu. Faire une photo avec son téléphone, tout le monde fait ça, c’est rien, c’est normal. Cette banalité apparente masque la charge réelle de ce que nous faisons quand nous fabriquons des images avec des machines. Chaque photo est un enregistrement mécanique, une preuve, un acte qui fixe quelque chose du réel et le rend potentiellement public. Ce n’est jamais anodin, même quand ça en a l’air.
L’opportunité, c’est la familiarité. Parce que tout le monde maîtrise techniquement cet outil, parce que personne n’a besoin qu’on lui explique comment faire une photo avec son téléphone, la barrière technique est abolie. Il n’y a pas le goulot d’étranglement de l’apprentissage d’un instrument, comme pour la musique, ou de la maîtrise d’un logiciel, comme pour le montage vidéo. La personne peut se concentrer immédiatement sur l’essentiel : non pas comment faire, mais pourquoi faire, et ce que ça lui fait.
C’est ici que la médiation intervient. Non pas comme enseignement technique, puisque la technique est déjà là, mais comme proposition de cadre. Et c’est le cadre que nous posons qui change tout.
Prenons un exemple concret. Vous êtes dans la rue, vous voyez un beau rayon de soleil, vous sortez votre téléphone, vous prenez une photo, vous l’envoyez à quelqu’un que vous aimez. Cet acte est quotidien, spontané, fluide. Il relève de ce que j’appelle l’image-oralité : un geste de communication immédiat, éphémère, non prémédité.
Maintenant, imaginez que je vous dise : « Vous avez quinze minutes. Faites une photo sur le thème de l’art comme outil de rencontre avec soi-même. Il doit y avoir une main dans l’image. Une seule photo, celle que vous choisirez parmi plusieurs. Ensuite, nous la regarderons ensemble, projetée en grand, et les autres diront ce qu’ils y voient. Vous, vous n’aurez pas le droit de parler. »
L’outil est le même. Le geste est le même. Les doigts sur l’écran, le cadrage dans le viseur, le déclenchement, et enfin le partage. Mais l’expérience est radicalement différente. Parce qu’il y a une intention, un thème, une contrainte formelle, une temporalité déterminée, et surtout un cadre de réception qui va donner à cette image un statut complètement autre que celui d’un message envoyé à un·e proche. L’image va être instituée. Elle va être projetée en grand. Elle va être nommée avec le prénom de la personne, dont elle va symboliser la construction psychique. Elle va être vue, lue, interprétée par d’autres. Elle va passer du registre de la communication quotidienne au registre de la création partagée.
Erving Goffman, dans Les Cadres de l’expérience (1974), a montré que nous ne percevons jamais le monde de façon brute mais toujours à travers des cadres qui organisent notre expérience et déterminent ce qui est pertinent dans une situation donnée. Le même comportement physique peut signifier des choses totalement différentes selon le cadre dans lequel il s’inscrit. Lever le bras dans la rue, c’est héler un taxi. Lever le bras dans un tribunal, c’est prêter serment. Lever le bras dans un cours de danse, c’est un mouvement chorégraphique. Le geste est identique, le cadre change tout.
De même, prendre une photo avec son téléphone dans le métro et prendre une photo avec son téléphone dans un atelier de création artistique, c’est le même geste technique mais ce n’est pas du tout la même expérience. Le cadre de la médiation transforme un geste banal en un acte de création. Et c’est cette transformation qui constitue, à proprement parler, le travail du·de la médiateur·rice : non pas enseigner un geste nouveau, mais créer le cadre qui donne au geste familier une portée nouvelle.
Il y a un paradoxe qu’il faut affronter. Parce que l’outil est familier, les participant·e·s ont souvent l’impression que l’exercice va être facile. C’est mon téléphone, je sais faire des photos, ça va aller. Et puis, quand la consigne arrive, quand le thème est posé, quand la contrainte de la main est énoncée, quelque chose change. Ce n’est plus du tout la même chose que de prendre une photo dans le flux quotidien. Il y a une intention, il y a un cadre, il y a un enjeu. Et soudain, l’outil familier devient étranger. On ne sait plus quoi photographier. On hésite. On doute. On sort, on marche, on cherche.
C’est exactement ce que fait un atelier d’écriture quand on y propose d’écrire un poème avec le stylo qu’on utilise tous les jours pour faire des listes de courses. Le stylo est le même. Mais l’acte n’a plus rien à voir. Et c’est dans cet écart entre la familiarité de l’outil et l’étrangeté de l’usage que s’ouvre un espace de découverte. La personne se confronte à elle-même à travers un objet qu’elle croyait maîtriser. Elle découvre que la maîtrise technique ne garantit rien quand il s’agit de s’exprimer. Que le plus difficile n’est pas de savoir comment faire une photo, mais de trouver ce qu’on a à dire, ou simplement d’oser « faire n’importe quoi », d’oser créer une photo avec son intuition. Car ce qu’on a à dire, souvent, on ne le sait pas avant de l’avoir dit. C’est en faisant qu’on se découvre à soi-même.
Ce phénomène, je le rapproche de ce que la psychanalyste anglaise Marion Milner décrivait dans On Not Being Able to Paint (1950). Milner, qui n’était pas peintre, s’est mise à peindre pour explorer ce qui se passe dans l’acte créatif. Et elle a découvert que le principal obstacle n’était pas technique. C’était le conflit entre ce qu’elle voulait faire et ce qui venait quand elle lâchait le contrôle. L’outil familier, dès lors qu’on lui demande de servir une intention créative, révèle la tension entre la maîtrise et le lâcher-prise. Et c’est dans cette tension que se tient l’espace thérapeutique.
Revenons un instant à l’objet lui-même, parce que sa singularité historique éclaire ce qui est possible aujourd’hui en médiation. Avant 2007, avant l’iPhone, chaque téléphone avait une fonction déterminée. Il y avait le téléphone pour les mails, le téléphone pour la musique, le téléphone avec la caméra, et le téléphone juste pour téléphoner. L’objet était lié à son usage. C’était l’approche industrielle classique : on fabrique un outil pour une fonction.
Ce que Steve Jobs a inventé, et qui nous semble aujourd’hui si évident qu’on peine à en mesurer la portée, c’est un objet sans fonction prédéterminée. Un ordinateur de poche dont les capacités dépendent des logiciels qu’on y installe. L’objet est une plateforme ouverte. Il ne prescrit pas son usage. Il le rend possible.
Pour la médiation, cette ouverture est décisive. Un appareil photo classique ne peut faire que des photos. Un caméscope ne peut faire que des films. Un magnétophone ne peut faire que du son. Le téléphone peut faire tout cela, et aussi partager les créations instantanément, les projeter, les commenter, les transformer, les archiver. La chaîne complète de la création, de la fabrication à la réception en passant par le partage, tient dans un seul objet que chaque personne porte sur elle.
Cela signifie que la médiation n’est plus tributaire d’un équipement qu’il faudrait fournir, installer, expliquer. Elle peut commencer immédiatement, avec ce que les gens ont dans la poche. C’est une démocratisation radicale de l’accès à la création d’images. Et c’est aussi un renversement de la posture du·de la médiateur·rice : je ne suis plus celui qui apporte l’outil et qui sait comment il marche. Je suis celui qui propose un cadre pour un usage différent d’un outil que tout le monde possède déjà.
Il y a un mot pour ce que nous faisons quand nous proposons un usage créatif d’un objet quotidien : le détournement. Le mot vient des situationnistes, Guy Debord et ses compagnon·ne·s, qui dans les années 1960 théorisaient le détournement comme une reprise créative et subversive des objets de la société de consommation. Prendre un produit, un signe, un objet du système et le retourner contre son usage prévu pour en faire quelque chose d’inattendu.
Sans aller jusqu’à la charge politique du situationnisme, il y a dans la médiation par les images quelque chose de cet ordre. Le téléphone est un objet de consommation, conçu pour être remplacé régulièrement, et pour que nous consommions des contenus, produisions des données, alimentions des plateformes. Le détourner, c’est le prendre à contre-emploi. C’est dire : avec cet objet qui sert à capter notre attention, à scroller, à liker, à poster, nous allons faire autre chose. Nous allons créer. Nous allons nous arrêter. Nous allons regarder. Nous allons prendre le temps.
Ce détournement n’est pas hostile à l’objet. Il ne s’agit pas de le condamner, de le rejeter, de dire que le téléphone c’est mal. Il s’agit de montrer, par l’expérience, qu’un autre usage est possible. Que le même objet qui nous disperse peut aussi nous rassembler. Que le même objet qui nous isole dans nos écrans individuels peut aussi créer du commun quand on projette les images en grand et qu’on les regarde ensemble. Que le même objet qui nous maintient dans le flux peut aussi nous aider à nous arrêter, si quelqu’un crée les conditions pour que cet arrêt ait lieu.
C’est en cela que la médiation n’est pas un enseignement et encore moins une mise en garde. Elle est une expérience vécue qui, sans discours moralisateur, ouvre un espace où les personnes découvrent par elles-mêmes qu’elles peuvent faire autre chose avec leurs outils que ce qu’elles en font d’habitude. Et cette découverte, parce qu’elle passe par le corps, par le geste, par l’émotion, s’inscrit infiniment plus profondément qu’un cours sur les usages du numérique.
Je voudrais terminer par ce qui se passe concrètement quand des personnes acceptent ce détournement. Quand elles sortent, téléphone en main, avec une consigne qui les sort de leur usage habituel.
Il se passe d’abord un moment de flottement. Le téléphone dans la main, ce geste qu’elles font mille fois par jour, n’a plus la même signification. Elles ne savent pas quoi photographier. Elles ne regardent plus le monde de la même manière. Ce qui était transparent, le monde autour d’elles, redevient opaque, intrigant, plein de possibles. C’est comme si la consigne avait déréglé leur vision automatique pour la remettre en mode manuel.
Puis il y a un moment de rencontre. Un détail, une lumière, une forme, quelque chose qui accroche le regard et qui résonne, sans qu’on sache exactement pourquoi, avec la thématique proposée. Ce moment, quand il arrive, les personnes le décrivent souvent comme une surprise. Elles ne l’ont pas prémédité. Elles ne l’ont pas cherché dans leur tête pour ensuite le trouver dans le monde. C’est le monde qui leur a proposé quelque chose, et elles s’en sont saisies. C’est l’inverse de l’usage quotidien, où l’on sait ce qu’on veut faire avant de le faire. Ici, on découvre ce qu’on voulait faire en le faisant. Certain·e·s parlent d’un état de conscience modifié, ou d’une transe, petite, certes, mais réelle.
Et puis il y a le moment de la réception collective, quand l’image faite avec l’outil le plus banal du monde est projetée en grand, sur un mur, dans une salle un peu assombrie, avec les autres autour. Et tout à coup, cette image faite en quinze minutes avec un téléphone dans un couloir, dans un escalier ou dans la rue a un poids, une présence, une densité que personne n’avait anticipée. Les autres y voient des choses que son auteur·rice n’avait pas mises consciemment. Le groupe est souvent ému par ces photos faites avec cet outil si banal. Et c’est là que quelque chose se retourne : ce n’est pas l’outil qui fait la valeur de ce qui est produit. C’est le cadre, l’intention, la qualité de l’attention portée.
C’est cela, au fond, le sens de la médiation : non pas apporter un outil nouveau, mais transformer le regard sur un outil familier, et par là, transformer le regard sur soi-même et sur le monde. L’œil dans la main, quand on lui propose un autre cadre, devient un œil neuf.
Photographies réalisées par les étudiant.e.s du DU de médiation thérapeutique de l’université Paris 7 (2025-2026).
La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.
Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.
Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.
Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.