La confiance qu’un·e médiateur·rice donne aux participant·es se fabrique. Elle suppose un travail intérieur sur ses propres peurs et un choix patient des objets. La sérénité qui en résulte est l’outil de base de la médiation.
Quand une personne sent qu’on lui fait confiance, elle déploie des capacités plus grandes, pour elle-même et pour les autres. Robert Rosenthal et Lenore Jacobson ont étudié ce mécanisme dans une école élémentaire de San Francisco en 1968, et l’ont nommé effet Pygmalion. Lorsqu’un·e enseignant·e croit aux capacités d’un·e élève, cet·te élève tend à confirmer cette croyance par une amélioration effective de ses résultats. La croyance ne produit pas son effet par magie : elle passe par les gestes, les intonations, les micro-décisions par lesquelles celui ou celle qui croit en l’autre lui ouvre l’espace nécessaire.
Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique, a décrit le même phénomène à un autre niveau. L’enfant ne se développe que dans un « environnement suffisamment bon », c’est-à-dire un environnement fiable, qui répond aux besoins sans envahir et qui laisse advenir le geste spontané. Cette fiabilité de l’environnement, l’enfant l’introjecte, et c’est elle qui devient sa propre confiance en lui-même. Ce que Winnicott a observé dans la relation mère-enfant vaut pour toute situation de médiation. L’environnement que je propose aux participant·es, dans sa fiabilité même, est ce qui leur permet de se déployer.
Cet environnement, dans la médiation, passe par des objets. Jean Caune, dans son travail sur l’éthique de la médiation, définit la médiation culturelle comme l’articulation de trois termes : un sujet, un phénomène sensible, un cadre de référence. Le phénomène sensible, qui est l’objet ou l’œuvre placée entre les personnes, n’est pas un décor : c’est par lui que la relation prend forme. Sans objet, la médiation se réduit à de l’injonction.
Cet objet médiateur, je le nomme dans mes ateliers le tiers machinique. Une caméra, un instrument de musique, des feuilles à dessiner, un visualiseur vidéo. C’est par lui que la confiance que je donne aux participant·es passe ou ne passe pas. Si je dis « vous avez le droit » mais que mon corps trahit l’inquiétude au moment où une personne saisit l’objet, ce sont mes gestes qu’elle écoute, pas mes paroles. La confiance qui passe est celle qui est portée par tout le dispositif. Une confiance simplement énoncée ne convainc personne.
Si l’objet me fait peur, je vais freiner inconsciemment les personnes qui veulent l’utiliser. Cette inhibition ne se voit pas, elle ne se formule pas en interdit. Elle passe par des micro-tensions, des regards qui surveillent, des consignes ajoutées au dernier moment. Les participant·es la sentent. Et elles ou ils en concluent, à juste titre, que l’objet est plus important qu’eux, que ma préoccupation première est la préservation du matériel.
Pour offrir une vraie confiance, il faut donc commencer par travailler sur ses propres peurs. Cela suppose une distinction qui n’est pas évidente : entre les dangers réels, ceux qui appellent une adaptation concrète du dispositif, et les dangers fantasmés, ceux qui viennent de la peur de perdre le contrôle. Les premiers méritent attention et invention ; les seconds doivent être désamorcés en soi-même, par la pensée et par l’expérience.
Cette opération intérieure a un support technique : le choix des objets. Si je sais que mon visualiseur vidéo est solide, si je l’ai testé pendant des années, si j’en ai un deuxième en réserve, je n’ai plus besoin d’avoir peur. Ma sérénité se fabrique par l’environnement matériel que je me suis patiemment construit, plus que par un effort de volonté. Cette sérénité-là est l’outil technique de base de la médiation. Sans elle, les autres techniques que je peux mobiliser ne tiennent pas.
Depuis 1991, j’ai essayé beaucoup de modèles différents de visualiseurs vidéo. Le modèle que j’utilise aujourd’hui, je l’ai trouvé en 2019, et je l’utilise depuis sept ans. Il est solide, pratique, peu coûteux. Je peux le jeter par terre, il ne cassera pas, et quand bien même il casserait, j’en ai un deuxième.
Cette anecdote décrit une méthode. Chaque objet que je mets à disposition dans un atelier a été choisi en fonction de plusieurs critères : la solidité, la simplicité d’usage, le coût de remplacement, l’absence de danger évident, et la capacité de l’objet à ne pas me faire peur. Aucun de ces critères n’est la qualité professionnelle. Un objet trop précieux ou trop fragile est un objet qui me fait peur, et un objet qui me fait peur me fait freiner les autres. Le test concret, dans la durée, est le seul moyen de savoir si un objet remplit ces critères ; aucune fiche technique ne le dit à l’avance.
Les instruments de musique que je propose ont été choisis un par un au fil des années. Ceux qui faisaient trop de bruit, je les ai retirés, parce qu’ils dérangeaient les groupes voisins. Ceux qui étaient fragiles, je les ai remplacés. Petit à petit, mon environnement matériel s’est affiné pour constituer un cadre dans lequel je peux être serein. Et cette sérénité me permet d’offrir ma confiance.
Il y a un principe que j’emprunte à Isaac Getz, théoricien de l’entreprise libérée. Dans son ouvrage Liberté & Cie, paru en France en 2012, il décrit une observation simple : la plupart des organisations ont multiplié les procédures, les contrôles, les reportings, pour discipliner les trois pour cent de salarié·es démotivé·es ou opportunistes que la théorie des jeux nomme les freeriders. Mais en construisant tout le système autour de cette minorité, on freine les quatre-vingt-dix-sept pour cent qui ne demandent qu’à bien faire. Les contrôles ne résolvent même pas le problème : qui veut déborder trouve toujours un chemin. Le verrou destiné à une minorité devient l’entrave de tous.
Ce raisonnement vaut pour la médiation. Si je construis mon dispositif à partir de la peur que quelques participant·es débordent, je vais infantiliser tout le monde. La confiance que je donne assume un risque calculé, parce que ce risque est presque toujours inférieur au coût des verrous qui le préviendraient.
L’année dernière, j’ai réalisé un documentaire dans une école nouvelle, sur le droit à la parole des enfants. Le film parlait du droit à la parole ; mon protocole de tournage devait lui-même donner la parole. J’avais quatre caméras, toutes du même modèle : la mienne et trois autres. Je n’ai pas donné des caméras inférieures aux enfants. Les mêmes, y compris aux tout-petits de maternelle. C’est un choix qui a surpris et inquiété les enseignant·es, mais j’avais intégré cette éventualité dans le budget. Aucune caméra n’a été cassée, mais l’essentiel n’est pas là. La confiance que j’ai donnée aux enfants a changé notre relation. Ils et elles se disaient : j’ai le droit, il m’a dit que j’avais le droit. Cette autorisation a fabriqué de l’émancipation, et des images que je n’aurais jamais pu faire moi-même.
Dans un quartier difficile, j’ai animé pendant quatre ans un projet avec des enfants. Je leur donnais de vrais appareils photos, pas des jouets, et je les laissais partir pendant des heures filmer ce qui leur plaisait. Ma collègue était terrifiée. Les appareils coûtaient deux cents euros pièce. En quatre ans, un seul appareil n’est pas revenu. Un seul. Et pendant ces quatre ans, des enfants ont réalisé des films d’une grande beauté, en totale autonomie, sans consigne esthétique ni surveillance. Si j’avais mis des verrous, des formulaires de prêt, des engagements signés par les parents, des contrôles au retour, ces films n’auraient pas existé.
Dans certains contextes, certains objets posent des problèmes réels. Les ciseaux dans un service de psychiatrie, les aiguilles à tricoter, les outils tranchants. Là, l’angoisse n’est pas fantasmée, elle correspond à un risque concret. La réponse n’est pas pour autant l’interdiction sèche, qui rabote l’expression et installe une atmosphère de méfiance. Si les ciseaux m’angoissent dans un contexte donné, je ne les mets pas et je propose autre chose : le déchirage, le pliage. D’autres esthétiques émergent, d’autres gestes deviennent possibles.
L’adaptation est une invention. Elle consiste à trouver un chemin qui permet l’expression sans créer de danger ni d’angoisse, ni pour les participant·es, ni pour moi. Mes propres peurs ne doivent pas devenir les limites des autres ; mais elles ne doivent pas non plus être niées au nom d’un principe de confiance qui m’obligerait à supporter ce que je ne peux pas supporter. Trouver l’objet juste consiste à trouver le point où ma sérénité et l’autonomie de l’autre coïncident.
L’objet de la médiation est de permettre aux participant·es de développer leurs capacités de la plus belle manière possible. La confiance en est la condition. Cette confiance se construit en remontant le fil. Elle a pour condition la sérénité du médiateur·rice ; cette sérénité a pour condition un travail sur les peurs ; ce travail passe par les objets, parce que la médiation elle-même passe par les objets.
Quand cette chaîne tient, les participant·es se découvrent capables de gestes qu’elles et ils n’auraient pas osés ailleurs. Cette transformation est l’objet du travail de médiation. Et ce qui la rend possible, en amont de toute méthode particulière, est la sérénité du médiateur·rice : un travail technique sur soi, qui commence par le choix patient des objets.
La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.
Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.
Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.
Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.