La honte, émotion invisible du spectateur adolescent

Ce qui empêche la parole des adolescent·es dans les rencontres d’après spectacle, quand le sujet touche aux discriminations.

5 juillet 2026 Benoît Labourdette  9 min

La gêne se nomme parfois dans les discussions d’après spectacle, la honte jamais. C’est pourtant elle qui produit une grande part des silences et des bonnes réponses récitées que les équipes artistiques connaissent bien. En la distinguant de la culpabilité et en comprenant pourquoi elle culmine à l’adolescence, on peut concevoir des rencontres qui lui laissent une issue, notamment par le corps.

« On a le droit de se sentir gêné », et après ?

« La honte, je la sens souvent très fort. Elle revient notamment quand on parle de grossophobie, de handicap. Et je n’arrive pas à en faire quelque chose. À part dire : oui, on a le droit de se sentir gêné. » Cette parole m’a été confiée lors d’une formation que j’animais auprès d’une compagnie qui joue en milieu scolaire et qui anime, après chaque représentation, un temps d’échange avec les élèves. La personne qui parlait commençait souvent ces échanges en demandant aux adolescent·es quelles émotions le spectacle avait fait naître. La gêne, me disait-elle, se nomme de temps en temps, quand quelqu’un en trouve le courage. La honte, jamais. Elle la sentait pourtant dans la salle, massive, et elle sentait aussi qu’elle inhibait tout le reste.

Cette absence de nom ne signifie pas une absence de l’émotion. La honte traverse presque toutes les discussions d’après spectacle avec des adolescent·es dès que le sujet touche aux discriminations, au racisme, aux rapports de genre, à l’exclusion, et si elle n’est presque jamais nommée, c’est qu’elle est justement l’émotion qui empêche de parler. Il ne s’agit pas de la honte de soi en général, mais d’une honte localisée, qui porte sur le fait de reconnaître qu’on a déjà pensé ce que la scène vient de condamner, sur ses propres réflexes entrevus, ou encore sur sa famille, son quartier, ce qui se dit à la maison, c’est-à-dire sur le sentiment d’appartenir, même partiellement, même involontairement, au « mauvais côté ».

La phrase de cette artiste disait avec justesse un embarras que je crois très partagé. On ne sait généralement pas quoi faire de la honte dans un dispositif de médiation, parce qu’on ne l’a pas prévue et qu’elle n’est pas mentionnée dans les objectifs pédagogiques.

« Le honteux aspire à parler »

La honte est une émotion du regard. Boris Cyrulnik, dans Mourir de dire. La honte (Odile Jacob, 2010), montre qu’elle n’existe pas sans le regard d’un autre, réel ou intériorisé, et il décrit son effet propre sur la parole. « Le honteux aspire à parler », écrit-il, mais il se tait pour se protéger, parce que dire sa honte, c’est s’exposer au regard qui la fait naître. La personne honteuse voudrait être entendue et ne peut pas prendre le risque de l’être. Ce mécanisme éclaire ce qui se passe dans une salle de classe après un spectacle. L’adolescent·e que la représentation a touché·e à un endroit honteux ne va pas élaborer cette émotion devant le groupe. Il ou elle va se taire, ou bien valider le discours ambiant le plus vite possible pour que le moment passe, parce que la bonne réponse est le chemin le plus court pour sortir d’un inconfort qui touche de trop près.

J’ai décrit dans Former une compagnie à la médiation participative comment le dispositif de la classe fabrique des discours formatés, prononcés par les élèves qui ont compris ce que les adultes attendent. La honte ajoute à cette analyse une explication de l’intérieur. Les jeunes qui disent les bonnes choses en hochant la tête ne le font pas toutes et tous par calcul ni par conviction tranquille, certain·es le font pour faire cesser un malaise qu’elles et ils n’ont pas les mots pour articuler. Il en découle une conséquence qui mérite d’être regardée en face. Un spectacle qui fonctionne, qui touche, qui crée un vrai frottement avec les représentations des spectateur·rices, produira davantage de honte qu’un spectacle consensuel, donc potentiellement davantage de silence ou de validation défensive dans la discussion qui suit. Une séance pendant laquelle la parole a semblé verrouillée peut être le signe que le spectacle a vraiment touché.

« J’ai fait quelque chose de mal » n’est pas « je suis quelque chose de mal »

La psychologie clinique distingue depuis longtemps la honte de la culpabilité. La psychanalyste américaine Helen Block Lewis a posé cette distinction en 1971 dans Shame and Guilt in Neurosis, et les travaux empiriques de June Tangney et Ronda Dearing (Shame and Guilt, Guilford Press, 2002) l’ont confirmée sur des populations très larges. La culpabilité porte sur un acte, elle se formule « j’ai fait quelque chose de mal », et parce qu’un acte peut se réparer, elle ouvre vers l’excuse, la réparation, le changement de comportement. La honte porte sur l’être entier, elle se formule « je suis quelque chose de mal », et parce qu’on ne répare pas ce qu’on est, elle ne trouve d’issue que dans le repli, la fuite, ou ce que Tangney nomme la rage humiliée, cette agressivité qui retourne contre les autres une image de soi devenue insupportable. Les mêmes travaux montrent que la culpabilité s’accompagne d’empathie et de comportements de réparation, tandis que la honte s’accompagne de retrait, de déni et d’agression. En France, Albert Ciccone et Alain Ferrant (Honte, culpabilité et traumatisme, Dunod, 2008) décrivent les destins possibles de la honte, parmi lesquels l’enfouissement, le retournement en projection sur autrui, mais aussi le partage d’affect et la création artistique, deux issues sur lesquelles je reviendrai, car elles concernent directement nos métiers.

Ce que les discussions sur le racisme et les stéréotypes réveillent chez les adolescent·es est rarement de la culpabilité au sens strict, puisqu’on ne leur reproche aucun acte. C’est le plus souvent de la honte, la sensation que leur façon de voir le monde, leur famille, leur appartenance sociale sont mises en cause. Le sociologue clinicien Vincent de Gaulejac a montré dans Les sources de la honte (Desclée de Brouwer, 1996) que cette émotion se tient au carrefour du psychique et du social. On a honte de ses origines, de la position de sa famille, de ce qui la fait paraître illégitime aux yeux d’un monde qui juge, et cette honte s’apprend très tôt, sans qu’aucune faute personnelle n’ait été commise. Serge Tisseron, qui a consacré à cette émotion un ouvrage fondateur (La honte. Psychanalyse d’un lien social, Dunod, 1992) puis un récit autobiographique (Mort de honte, Albin Michel, 2019), ajoute que la honte se transmet, qu’on peut porter celle de ses parents ou de ses grands-parents pour des situations qu’on n’a pas vécues soi-même. Un·e adolescent·e assis·e dans une salle de spectacle porte donc parfois une honte qui vient de bien plus loin que lui ou elle, et le spectacle, sans le savoir, vient la toucher.

De cette distinction découle un point de méthode. La culpabilité peut se travailler par des arguments, puisqu’elle porte sur des actes qu’on peut examiner. La honte ne cède pas aux arguments, aux démonstrations ni aux bons exemples, qui ne font qu’accroître l’exposition de la personne. Gaulejac observe que la gêne éprouvée face à la honte d’autrui pousse à mettre à distance, à refuser d’entendre, et il résume ce cercle d’une phrase, « la gêne des uns contribue au rejet des autres et au silence de tous ». Pour lui comme pour Ciccone et Ferrant, la sortie passe par la reconnaissance et le partage de l’affect, pas par son redressement argumentatif.

L’adolescence, l’âge où le regard des pairs pèse le plus lourd

Si la honte est une émotion du regard, l’adolescence est l’âge où elle trouve son terrain le plus sensible. Les travaux de la neuroscientifique Sarah-Jayne Blakemore, rassemblés dans Inventing Ourselves. The Secret Life of the Teenage Brain (2018), établissent que le cerveau adolescent traverse une période d’hypersensibilité à l’évaluation sociale et à l’exclusion par les pairs, au point que le risque social, celui d’être rejeté·e par le groupe, pèse souvent plus lourd dans les décisions des adolescent·es que les risques physiques ou légaux. La psychologue Leah Somerville a montré expérimentalement que l’embarras ressenti sous le simple regard d’un·e pair·e augmente fortement à l’adolescence, bien au-delà de ce qu’éprouvent les enfants et les adultes dans la même situation (« The Teenage Brain : Sensitivity to Social Evaluation », Current Directions in Psychological Science, 2013).

Ces résultats donnent leur poids exact aux discussions d’après spectacle. Une classe n’est pas un public neutre, c’est le groupe de pairs au grand complet, celui dont le jugement compte le plus au monde à cet âge. Demander à un·e adolescent·e de dire devant ce groupe ce qu’un spectacle sur les discriminations a remué en lui ou en elle, c’est lui demander de prendre le risque social maximal au moment où il ou elle y est le plus vulnérable. Le silence qui répond à cette demande n’est pas un échec de l’intelligence ni de la sensibilité des jeunes, c’est une conduite de protection parfaitement ajustée à la situation qu’on leur propose.

Le travail a lieu à l’intérieur des personnes présentes

Nos dispositifs de médiation mesurent souvent leur réussite à la parole produite, au nombre de mains levées, à la qualité des échanges. Je fais l’hypothèse, et c’est pour moi le déplacement le plus important que permet la compréhension de la honte, que l’essentiel du travail a lieu ailleurs, à l’intérieur des personnes présentes, dans une élaboration qui peut être silencieuse et différée.

Le mécanisme, tel que je le comprends à partir des auteur·rices cité·es, est celui-ci : tant qu’un affect honteux n’est pas reconnu, la personne doit s’en défendre, et toute son énergie psychique passe dans cette défense, se taire, se cacher, dire ce qu’il faut, ou attaquer. Quand l’affect est reconnu et autorisé par le cadre, quand quelqu’un dit qu’il est normal et même bon signe d’être remué, la personne n’a plus à l’expulser ni à le dissimuler. Elle peut commencer à l’éprouver, ce qui est la condition pour qu’il se transforme. Ciccone et Ferrant nomment ce processus le partage d’affect, et ils montrent qu’il transforme la honte de l’intérieur, sans exiger qu’elle soit racontée. C’est un point décisif pour nous, l’affect partagé n’a pas besoin de passer par un discours public pour travailler. Un·e adolescent·e qui n’a rien dit de la séance mais qui a entendu que son malaise avait droit d’exister repart avec autre chose que celui ou celle qu’on a poussé·e à réciter la bonne réponse.

C’est pourquoi les séances où les jeunes ont été silencieux ne sont pas nécessairement les moins réussies. Un groupe qui ne parle pas n’est pas un groupe qui n’a rien ressenti, c’est parfois un groupe qui a ressenti quelque chose de si proche qu’il n’avait pas encore les mots, ou la permission, pour le dire. Cyrulnik le rappelle, on peut souffrir de ne pas dire et ne pas pouvoir dire quand même, et l’élaboration trouve alors d’autres chemins, plus tard, ailleurs, dans une conversation entre ami·es ou dans la solitude. Le travail de médiation ne se mesure pas seulement à ce qui se dit dans la salle ce jour-là.

Nommer la honte sans la diriger vers personne

La première chose que l’intervenant·e peut faire de la honte, c’est la nommer, non pour en faire le sujet de la séance, mais pour créer la permission de l’éprouver. Une formulation simple y suffit : « Ce spectacle parle de choses qui nous concernent tous et toutes. Il est possible que certaines scènes vous aient mis mal à l’aise d’une façon que vous ne savez pas bien formuler. C’est normal, et c’est même plutôt bon signe. » Cette formulation normalise le malaise, en le décrivant comme le signe que quelque chose a touché plutôt que comme une anomalie, et elle le désolidarise de la personne, puisque c’est le spectacle qui produit cet effet, pas un défaut de celui ou celle qui le ressent.

La direction du propos compte autant que son contenu. Si je dis « certains d’entre vous ont peut-être reconnu dans ce personnage des attitudes qu’ils ont eues », j’expose, et j’aggrave la honte au moment où je crois la soulager. Si je dis « ce spectacle parle de mécanismes dans lesquels nous sommes tous et toutes pris·es à des degrés divers », j’inclus tout le monde, à commencer par moi. Cette inclusion de soi n’a rien d’une politesse rhétorique. Les préjugés ne s’arrêtent pas aux diplômes ni aux bonnes intentions, les personnes qui animent ces discussions en ont aussi, et le savent si elles se regardent honnêtement. Le dire à voix haute change quelque chose dans la salle, parce que l’adulte descend, par ce geste, du côté du jugement vers le côté de l’expérience commune.

Desserrer le regard, faire bouger les corps

Nommer ne suffit pourtant pas toujours, et c’est ici que nos métiers du spectacle vivant ont des ressources propres. Puisque la honte vit dans le regard, les formes qui desserrent le regard collectif lui offrent des issues que la discussion frontale interdit. Plusieurs des méthodes que je pratique, et que je décris dans d’autres articles des méthodes de médiation, prennent, à la lumière de la honte, un sens nouveau :

  • S’asseoir en cercle, par terre, l’adulte compris. Cette disposition retire à la parole sa scène et son tribunal.
  • Faire parler tout le monde en même temps, en binômes, comme dans l’exercice d’échanges que j’ai détaillé pour les temps de formation. Chaque prise de parole est ainsi soustraite au jugement du groupe, puisque personne ne peut entendre ni contrôler ce qui se dit, et celui ou celle qui préfère se taire le fait sans que cela se voie.
  • Se déplacer dans l’espace entre les temps de parole, changer de place. Ce mouvement défait pour un moment les positions que chacun·e tient dans le groupe classe, le ou la leader, le ou la muet·te, celui ou celle dont on rit, positions qui assignent d’avance qui a le droit de dire quoi.
  • Passer de la voix à la trace. Proposer d’écrire ou de dessiner ce qu’on ne dirait pas, éventuellement sans signer, donne à l’émotion une forme qui échappe entièrement au regard des pairs au moment où elle s’exprime. Ce déplacement rejoint ce que Ciccone et Ferrant identifient comme l’un des destins féconds de la honte, la création, et ce que Tisseron raconte de sa propre histoire dans Mort de honte, où il montre comment le dessin, en lui permettant d’exprimer ce qu’il ne pouvait pas dire, l’a peu à peu sorti des hontes héritées de sa famille. Une trace dessinée ou écrite peut ensuite, si la personne le souhaite, être partagée, lue par d’autres, mise en commun, et la parole vient alors dans un second temps, adossée à un objet, ce qui est beaucoup moins exposant que de parler de soi directement.
  • Tisser par la parole l’expérience qu’on est en train de vivre. Il s’agit de commenter de temps en temps, par de petits mots, ce qui se passe dans le groupe, de dire qu’on vit ensemble une expérience et de la nommer au fur et à mesure, comme un léger tissage. Cette documentation progressive établit et rétablit le cadre d’une communauté bienveillante, ce qui ne va jamais de soi, car une communauté peut aussi être malveillante, par les mécanismes mêmes de normalisation dont parlent ces spectacles.
  • Ralentir. Les discussions qui enchaînent les questions et les réponses ne laissent pas le temps à cette émotion de remonter sous une forme qui puisse être travaillée. Un silence tenu, une question posée sans en attendre la réponse immédiate, un espace où ne pas répondre est aussi légitime que répondre, créent les conditions où quelque chose de plus vrai peut advenir.

Prévoir la honte avant d’entrer dans la salle

J’en tire une proposition concrète pour les compagnies et les équipes de médiation. Intégrer la honte à la préparation des rencontres, au même titre que le déroulé et les consignes. Se demander ensemble, avant d’entrer dans l’établissement, à quels moments du spectacle et de la discussion elle risque de surgir, pour quels élèves elle sera la plus vive, et quelles issues on lui a préparées, une formulation qui l’autorise, une forme en binômes, un temps de trace écrite ou dessinée, un droit au silence explicitement donné. La honte ne disparaîtra pas de ces rencontres, elle en est même le signe que le sujet est vraiment abordé. Ce qui peut changer, c’est qu’elle cesse d’être une émotion sans nom qui verrouille la salle, pour devenir une donnée de travail que l’équipe connaît et à laquelle elle a préparé des sorties.

La douceur empathique

Reste à nommer la disposition d’esprit qui traverse toutes ces propositions. Le mot qui vient d’abord est celui de bienveillance, mais il est si galvaudé, si présent dans les chartes et les projets d’établissement, qu’il ne décrit plus rien de ce qu’on fait concrètement. Et surtout il ne suffit pas, car deux phrases également bienveillantes en intention peuvent produire des effets opposés. « Certains d’entre vous ont peut-être reconnu dans ce personnage des attitudes qu’ils ont eues » et « ce spectacle parle de mécanismes dans lesquels nous sommes tous et toutes pris·es » partent l’une et l’autre d’une intention délicate, mais la première désigne et enferme dans la honte, quand la seconde inscrit dans la communauté.

Je parlerais plutôt de douceur empathique. J’entends par là la capacité de se mettre à la place de celles et ceux qui vont recevoir chacune de nos phrases, d’imaginer ce qu’elle leur fera ressentir, et de choisir dans la douceur les mots qui rassurent, qui ne jugent pas, et qui rappellent la communauté humaine dont chacun·e fait partie. La honte est une émotion d’exclusion, elle assigne la personne au « mauvais côté » et la retranche du groupe. Face à elle, notre rôle d’artistes et de médiateur·rices tient en un geste répété, ré-inclure par les mots, phrase après phrase, celles et ceux que le sujet abordé menace de retrancher. Ce geste ne s’improvise pas, il se prépare et se travaille, comme tout ce qui relève de nos métiers du plateau, l’adresse, l’écoute, la présence. Des professionnel·les entraîné·es à sentir une salle sont bien placé·es pour sentir aussi la honte qui la traverse, et pour lui parler avec douceur.

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