La marge fertile

22 mars 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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La culture subventionnée est devenue marginale face aux pratiques numériques. Plutôt que de le déplorer, cet article propose d’assumer cette marge et d’en faire le lieu le plus vivant de notre action.

Nous sommes des marginaux·ales

La culture, c’est les pratiques culturelles numériques des gens. La culture subventionnée est marginale. Nous sommes des marginaux·ales. Je sais que cette affirmation peut choquer dans un milieu qui se pense encore au centre, mais elle me semble indispensable si nous voulons être lucides sur notre place et, par conséquent, efficaces dans nos actions. Comme le disait Jean-Luc Godard, ce sont les marges qui tiennent la page. Encore faut-il accepter d’être dans la marge, et comprendre que cette marge, loin d’être un handicap, peut devenir le lieu le plus vivant de la création culturelle et de la médiation.

Le déni de marginalité

Il y a un déni qui traverse le secteur culturel professionnel en France, et qui me frappe à chaque fois que je le rencontre, dans les colloques, les réunions institutionnelles, les formations que j’anime, les accompagnements que je mène. Ce déni consiste à croire que la culture, c’est nous. Que la culture, ce sont les théâtres subventionnés, les musées, les bibliothèques, les festivals, les résidences d’artistes, les commissions d’aide à la création. Que le secteur culturel financé par l’argent public est le lieu où se fabrique, se conserve et se transmet la culture.

Cette croyance a été vraie, ou du moins plausible, pendant quelques décennies. De Malraux aux années 2000, les institutions culturelles publiques ont effectivement occupé une place centrale dans la vie culturelle française. Les directeur·rice·s de théâtre, les programmateur·rice·s de festivals, les conservateur·rice·s de musées étaient des personnages de pouvoir, lié·e·s au pouvoir politique, reconnu·e·s comme des prescripteur·rice·s légitimes du goût et de la valeur. C’est du passé.

Aujourd’hui, les pratiques culturelles majoritaires sont numériques. Elles se déploient sur les plateformes, dans les réseaux sociaux, dans les jeux vidéo, dans les podcasts, dans les vidéos qu’on fabrique et qu’on partage. Elles échappent presque totalement aux institutions culturelles traditionnelles. Les gens qui vont au théâtre représentent une fraction infime de la population. Les gens qui regardent des vidéos sur leur téléphone, c’est presque tout le monde. Et entre ces deux réalités, il y a un gouffre que le secteur culturel refuse de voir.

Pierre Bourdieu, dans La Distinction (1979), a montré comment les goûts culturels fonctionnent comme des marqueurs sociaux, des instruments de classement qui maintiennent les hiérarchies. Ce que Bourdieu n’avait pas anticipé, mais que sa grille d’analyse permet de comprendre, c’est que la hiérarchie elle-même s’est renversée. Ce ne sont plus les détenteur·rice·s du « capital culturel légitime » qui dominent le champ. Ce sont les plateformes numériques, avec leurs algorithmes, leurs modèles économiques, leurs milliards d’utilisateurs et d’utilisatrices. Le capital culturel légitime, celui des institutions, n’a pas disparu, mais il est devenu marginal en termes de portée, d’audience, d’impact sur les vies.

Minoritaire n’est pas mineur

Gilles Deleuze et Félix Guattari, dans Kafka, pour une littérature mineure (1975), ont proposé une distinction éclairante entre le majeur et le mineur. Le majeur, c’est ce qui domine, ce qui fixe les normes, ce qui établit les standards. Le mineur, c’est ce qui détourne, ce qui invente dans les interstices, ce qui fait fuir les lignes de pouvoir. Mais le mineur n’est pas le diminué. Au contraire : Deleuze et Guattari montrent que c’est dans le mineur que se produisent les véritables inventions, les véritables créations, parce que le mineur est libéré de l’obligation de représenter et de maintenir l’ordre. Kafka écrit en allemand à Prague, dans un allemand déterritorialisé, et c’est cette position de marge qui fait la puissance singulière de son écriture.

Je crois que le secteur culturel professionnel est exactement dans cette position. Il est devenu mineur, au sens de Deleuze. Il n’est plus le lieu où se fabrique la culture dominante. Il est le lieu d’où peuvent s’inventer des pratiques qui ne sont pas celles de la culture dominante numérique, qui offrent autre chose, qui proposent des expériences que les plateformes ne proposent pas. Et c’est précisément parce qu’il est dans cette marge qu’il peut être inventif. S’il était encore au centre, il serait pris dans les obligations du centre : reproduire, maintenir, représenter. Dans la marge, il est libre d’expérimenter.

La marge fertile : un concept pour notre condition

Je propose d’appeler marge fertile cette position nouvelle du secteur culturel et, plus largement, de tous les professionnels et professionnelles de la médiation, qu’elle soit culturelle, éducative ou thérapeutique. La marge fertile n’est pas la marge subie, celle de la relégation, du sous-financement, du mépris institutionnel. C’est la marge choisie, cultivée, assumée comme le lieu d’où l’on peut agir avec le plus de liberté et de pertinence.

La marge fertile se distingue de la marge subie par un renversement de perspective. Dans la marge subie, on déplore d’avoir perdu le centre. On réclame des moyens, de la reconnaissance, du pouvoir. On dit : rendez-nous notre place. Dans la marge fertile, on prend acte du déplacement et on en tire les conséquences créatives. On dit : puisque nous ne sommes plus au centre, nous n’avons plus les obligations du centre. Nous pouvons inventer des formes que le centre ne peut pas inventer, parce que le centre doit se conformer aux attentes de masse, aux logiques d’audience, aux impératifs économiques des plateformes.

Gilbert Simondon, dans L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information (1958), propose un concept qui éclaire cette idée : la transduction. La transduction est un processus par lequel une activité se propage de proche en proche dans un domaine, chaque étape de la propagation servant de principe pour l’étape suivante. Ce n’est pas une diffusion du centre vers la périphérie. C’est un mouvement qui se constitue au fur et à mesure, à partir de ses propres résultats intermédiaires. La marge fertile fonctionne par transduction : elle ne cherche pas à irradier depuis un centre de pouvoir, elle propage de proche en proche des expériences qui se nourrissent les unes des autres. Un atelier mené ici nourrit une réflexion qui nourrit un autre atelier mené ailleurs, qui produit des résultats inattendus qui nourrissent une nouvelle proposition. C’est un processus vivant, adaptatif, qui ne dépend pas d’un pouvoir central mais de la qualité des connexions locales.

Ce que cela change pour la médiation culturelle

Accepter d’être dans la marge fertile change profondément la posture de médiation. Si je me pense au centre, j’ai quelque chose à transmettre : la culture légitime, le savoir, le goût, la compétence. Je suis dans la logique de la démocratisation culturelle : apporter aux gens ce qu’iels n’ont pas, les élever vers ce que je considère comme la vraie culture. C’est la posture que Bourdieu a décrite et démontée : une posture de domination symbolique déguisée en générosité.

Si je me pense dans la marge, je n’ai pas plus de culture que les personnes avec lesquelles je travaille. J’ai une autre culture. Et cette autre culture peut entrer en dialogue avec la leur, dans un échange qui enrichit les deux parties. C’est la logique de la démocratie culturelle, telle que la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007) la formule : chaque personne est riche de sa propre culture, et le travail de médiation consiste à créer les conditions pour que ces richesses diverses se rencontrent et se fécondent.

Les personnes que nous accompagnons, qu’elles soient des adolescent·e·s placé·e·s, des personnes en situation de handicap, des personnes âgées, des familles en difficulté, ont déjà une culture numérique. Elles ont des pratiques avec les images, avec les réseaux, avec les jeux vidéo, avec les intelligences artificielles, qui sont souvent plus élaborées, plus fines, plus inventives que ce que les professionnels et professionnelles imaginent. Nous n’arrivons pas dans un désert culturel. Nous arrivons dans un écosystème culturel foisonnant, dont nous ne comprenons pas toujours les codes, et c’est normal.

Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant (1987), a montré à travers l’histoire de Joseph Jacotot que l’enseignement le plus émancipateur est celui qui part du principe que l’élève a déjà une intelligence égale à celle du·de la maître·sse, et que le travail éducatif consiste non pas à transmettre un savoir mais à créer les conditions pour que cette intelligence s’exerce. Ce que Rancière dit de l’enseignement, je le crois profondément de la médiation. Nous ne savons pas mieux que les personnes avec lesquelles nous travaillons. Nous savons autrement. Et c’est cet autrement qui a de la valeur, s’il se propose comme un dialogue et non comme une correction.

Ce que cela change pour la médiation thérapeutique

Le même renversement s’applique au champ thérapeutique. Les professionnels et professionnelles du soin qui pensent avoir le monopole de l’écoute et de l’accompagnement psychologique doivent prendre acte du fait que ce monopole n’existe plus. Les personnes dialoguent avec des intelligences artificielles sur leurs problèmes existentiels. Elles se construisent des identités complexes sur les réseaux sociaux. Elles trouvent des communautés de soutien en ligne qui leur apportent des choses que l’institution ne leur apporte pas.

Ce constat n’est pas une mise en cause de la qualité du travail thérapeutique. Il est une invitation à le repositionner. Comment devenir complémentaire de ce qui existe déjà dans la vie des personnes ? Comment articuler ce que nous apportons, l’écoute clinique, le cadre, la relation incarnée, le transfert, avec ce qu’elles trouvent par ailleurs, la disponibilité permanente de la machine, l’absence de jugement, la reconnaissance de compétences que l’institution ignore ?

Félix Guattari, dans Les Trois Écologies (1989), proposait de penser ensemble l’écologie environnementale, l’écologie sociale et l’écologie mentale. Nos pratiques de médiation et de soin s’inscrivent dans un milieu, un écosystème, un environnement où coexistent des relations humaines incarnées, des relations médiées par des machines, des relations avec des intelligences artificielles, des relations avec des communautés en ligne. Prendre au sérieux cette écologie relationnelle, c’est accepter que notre intervention ne se fait pas dans le vide, mais dans un milieu déjà densément peuplé de pratiques, de liens, de ressources que les personnes se sont constituées par elles-mêmes.

Les marges qui tiennent la page

Je reprends la citation de Godard, « Ce sont les marges qui tiennent la page » : sans les marges, il n’y a pas de page. Il n’y a qu’un bloc de texte illisible, sans respiration, sans espace pour le regard. Les marges ne sont pas du vide autour du plein. Elles sont la condition de possibilité de la lisibilité du plein.

Transposé dans notre champ, cela signifie que le secteur culturel et thérapeutique, en tant que marge, rend possible quelque chose que la culture numérique dominante ne peut pas produire par elle-même. Les plateformes produisent du flux, de l’engagement, de la connexion, de l’audience. Mais elles ne produisent pas de la lenteur, de la profondeur, de la rencontre incarnée, de la confiance dans un cadre protégé. Elles ne produisent pas ces bulles, comme les appelait Serge Tisseron à propos du jeu des trois figures, ces espaces temporaires où les rapports de pouvoir habituels sont suspendus et où autre chose peut advenir.

C’est cela, notre rôle de marge. Pas de transmettre la « vraie » culture à des gens qui consommeraient de la « fausse » culture sur leurs écrans. Pas de corriger les usages numériques des personnes. Pas de les ramener dans le droit chemin de la contemplation muséale ou de la lecture silencieuse. Mais de proposer des espaces que les plateformes ne proposent pas : des espaces de création partagée, d’écoute mutuelle, de regard collectif, de découverte de soi par le détour de l’art. Des espaces où le temps est différent, où l’attention est différente, où la relation est différente.

L’humilité comme force

Il y a une vertu que le secteur culturel n’aime pas beaucoup et qui me semble pourtant la clé de tout : l’humilité. L’humilité de reconnaître que nous ne sommes plus au centre. L’humilité de reconnaître que les pratiques culturelles des gens ne nous attendent pas. L’humilité de reconnaître que nous avons autant à apprendre des personnes avec lesquelles nous travaillons qu’elles ont à apprendre de nous.

Cette humilité ne nous destitue en rien de notre place. Elle la redéfinit. Nous ne sommes plus des prescripteurs et prescriptrices, des arbitres du goût, des gardien·nes du temple. Nous sommes des proposeurs et proposeuses d’expériences, des créateurs et créatrices de cadres, des artisans et artisanes de rencontres. Notre légitimité ne vient pas de notre position institutionnelle. Elle vient de la qualité de ce que nous proposons, de la pertinence de nos cadres, de la sincérité de notre écoute. Elle se gagne à chaque atelier, à chaque rencontre, à chaque proposition. Et elle se perd tout aussi vite si nous retombons dans l’arrogance de la personne qui sait et qui vient apporter la lumière.

Isabelle Stengers, philosophe des sciences, dans Résister au désastre (2019), propose de penser les pratiques non pas depuis le surplomb de la théorie mais depuis la situation concrète, locale, singulière. Chaque situation appelle ses propres réponses, ses propres inventions, ses propres compromis. Il n’y a pas de recette universelle de la médiation, comme il n’y a pas de recette universelle de la culture. Il y a des rencontres singulières entre des personnes singulières dans des contextes singuliers, et c’est de la qualité de ces rencontres que dépend tout le reste.

Financer l’invention plutôt que le pouvoir

Tout cela a des conséquences politiques. Si le secteur culturel est une marge, il faut le financer comme une marge, c’est-à-dire comme un lieu d’expérimentation, d’invention, de production de formes nouvelles. Il ne faut pas le financer comme un centre de pouvoir, c’est-à-dire comme un lieu de reproduction de l’existant, de maintien des hiérarchies, de conservation des positions acquises.

Il y a des financements qui servent à perpétuer le pouvoir de gens qui croient avoir du pouvoir culturel sur les populations. Et il y a des financements qui servent à soutenir des personnes qui savent qu’elles travaillent dans les marges de l’hégémonie culturelle numérique, et qui inventent des actions pertinentes, importantes, nécessaires, dans ces marges. Ce n’est pas le même financement, ce ne sont pas les mêmes critères, ce n’est pas la même vision de ce que la culture publique doit être.

Il est absolument essentiel de financer la culture publique. Mais à condition que ce financement serve l’émancipation des personnes, et non le maintien de positions de pouvoir institutionnel. La culture publique doit être défendue non pas parce qu’elle est au centre, mais précisément parce qu’elle est dans la marge, et que cette marge est irremplaçable. Les plateformes numériques ne produiront jamais ce qu’un atelier de création partagée produit. Le marché ne financera jamais des rencontres qui ne rapportent pas d’argent mais qui transforment des vies. C’est le rôle du financement public de rendre possible ce que ni le marché ni les plateformes ne rendront possible. Mais pour que cela ait un sens, il faut que les personnes financées soient lucides sur leur place, sur leur marge, sur la modestie de leur portée et l’immensité de leur responsabilité.

La marge fertile n’est pas une résignation. C’est un programme. C’est le choix de cultiver, dans les interstices de l’hégémonie culturelle numérique, des espaces de liberté, de création, de rencontre, qui n’existeraient pas sans nous, et dont les personnes ont besoin, même si elles ne le savent pas toujours, même si elles ne viennent pas toujours, même si nous restons, par la force des choses, des marginaux·ales. Des marginaux·ales qui tiennent la page.

La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.

Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.

Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.

Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.


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