Nous croyons voir le monde tel qu’il est. Nous croyons que nos yeux captent une image objective de ce qui se trouve devant nous, comme un appareil photo capturerait une scène. C’est faux. Notre vision est une reconstruction permanente, opérée par un cerveau qui assemble des fragments, comble des lacunes, invente du mouvement là où il n’y en a pas. Et si nous comprenions vraiment cela, notre rapport aux images, et notre manière de proposer des médiations avec les images, en seraient profondément transformés.
Commençons par ce qui se passe physiologiquement dans nos yeux, parce que c’est à cet endroit que les choses deviennent intéressantes et que les évidences s’effondrent.
Notre œil est une chambre noire. Il fonctionne exactement comme un appareil photo : il y a une ouverture, la pupille, par laquelle les rayons lumineux pénètrent. Ces rayons traversent le cristallin, qui joue le rôle de l’objectif, et viennent former une image inversée sur la rétine, au fond de l’œil, qui est l’équivalent du capteur photographique. Jusque-là, rien de surprenant. Mais ce qui surprend, c’est la suite.
Sur la rétine, il y a deux types de cellules réceptrices : les cônes, qui sont sensibles aux couleurs et aux détails, et les bâtonnets, qui sont sensibles aux contrastes et au mouvement. Les cônes, qui nous donnent la vision nette et colorée, sont concentrés dans une zone extrêmement petite de la rétine, qu’on appelle la fovéa. La fovéa ne couvre qu’environ deux degrés d’angle visuel. C’est à peu près la taille d’un ongle tenu à bout de bras. En dehors de cette zone minuscule, nous ne voyons pas net. Nous percevons du mouvement, des contrastes, des formes vagues, mais pas de détails.
Vous allez me dire : c’est impossible, je vois net partout devant moi. Je regarde cette page et tout est net, les mots, les marges, le fond. Non. Ce n’est pas net. C’est votre cerveau qui vous donne l’illusion que c’est net, en reconstituant une image globale à partir de fragments captés par une succession de mouvements oculaires extrêmement rapides. Vos yeux bougent en permanence, par des saccades que les physiologistes évaluent à environ trois par seconde. À chaque saccade, la fovéa se pose sur un nouveau point et capte un fragment net. Et votre cerveau assemble tous ces fragments en une image qui vous semble continue, stable, complète. Mais cette image n’existe nulle part ailleurs que dans votre cerveau. Elle n’est pas devant vous. Elle est en vous.
Le docteur William Horatio Bates, ophtalmologiste new-yorkais du début du XXe siècle, a été l’un des premiers à tirer des conséquences pratiques de cette réalité physiologique. En observant le comportement visuel de ses patient·e·s, il a constaté que les personnes qui voient bien ont des yeux en mouvement permanent, détendus, qui balaient le champ visuel avec aisance. Et que les personnes qui voient mal ont des yeux tendus, fixés, qui essaient de tout voir net d’un seul coup, ce qui est physiologiquement impossible puisque seule la fovéa voit net et qu’elle ne couvre que deux degrés.
Bates en a tiré une méthode d’éducation visuelle qu’il a appelée, de façon significative, l’art de voir. Non pas une technique de correction, mais un art. Son idée centrale est que la vision naturelle repose sur trois principes : la détente, la mobilité permanente du regard et la conscience de la différence entre vision centrale (ce que la fovéa capte net) et vision périphérique (tout le reste du champ visuel, perçu mais pas vu net). L’œil vivant est un œil en mouvement, jamais figé. La fixité du regard est l’ennemi de la vision. Quand nous essayons de tout voir net en même temps, nous produisons une tension qui dégrade notre perception. Quand nous acceptons de ne voir net qu’un point à la fois, en laissant notre regard se déplacer librement, la vision se détend et s’améliore.
Ce qui est remarquable dans l’approche de Bates, et qui la distingue de l’ophtalmologie classique, c’est qu’elle considère la vision non pas comme un mécanisme optique passif mais comme un processus actif, lié au corps entier, au mental, aux émotions, au stress. La vision n’est pas la simple réception d’une image par un capteur. C’est une activité du sujet tout entier. On ne voit pas seulement avec ses yeux : on voit avec son attention, sa mémoire, son imagination, son état émotionnel. Comme le résument les enseignant·e·s de la méthode Bates : « Les yeux accueillent les informations de notre environnement, mais c’est le cerveau qui les traite. » La vue concerne l’acuité mesurable. La vision, elle, englobe la capacité de visualiser, d’interpréter, de comprendre, d’assimiler et de relier à la mémoire les informations reçues par les yeux.
Cette distinction entre vue et vision est fondamentale pour notre sujet. Car quand nous travaillons avec des images dans la médiation, nous ne travaillons pas avec la vue. Nous travaillons avec la vision. C’est-à-dire avec tout l’appareil d’interprétation, de mémoire, d’imagination, d’émotion, qui fait que deux personnes placées devant la même image ne voient pas la même chose.
Il y a un autre phénomène qui illustre de façon spectaculaire le caractère reconstructif de notre vision : l’illusion du mouvement au cinéma. Quand nous regardons un film, nous croyons voir du mouvement. Des personnes qui marchent, des voitures qui roulent, des feuilles qui bougent dans le vent. En réalité, il n’y a aucun mouvement sur l’écran. Il n’y a qu’une succession d’images fixes, projetées à une cadence suffisante, environ seize images par seconde au minimum, pour que notre cerveau fusionne ces étapes successives en une illusion de mouvement continu.
Cette illusion est si puissante que nous l’oublions en permanence. Personne, en regardant un film, ne se dit : « je suis en train de regarder des images fixes ». Le mouvement nous semble aussi réel que le mouvement d’une personne qui marche devant nous dans la rue. Et pourtant, c’est une fabrication de notre cerveau, pas une propriété de l’image. Thomas Edison l’avait compris dès 1891 en inventant le kinétoscope. Les frères Lumière l’avaient compris en 1895 avec le cinématographe. Mais nous, spectateur·rice·s, nous l’oublions à chaque film. Le cerveau ne nous laisse pas voir ce qu’il fait. Il nous livre le résultat, l’illusion, et cache le processus.
Ce que cela signifie, c’est que notre expérience visuelle n’est jamais un accès direct au réel. Elle est toujours une construction, un montage, une interprétation. Le cerveau ne nous montre pas le monde : il nous raconte le monde. Et il le raconte à partir de fragments partiels, de souvenirs, d’attentes, de projections. Le neuroscientifique Antonio Damasio, dans L’Erreur de Descartes (1994), a montré que la perception et l’émotion sont inséparables : nous ne percevons pas d’abord et ne réagissons pas ensuite. La perception est déjà colorée par l’émotion. Ce que nous voyons dépend de ce que nous ressentons, de ce que nous attendons, de ce que nous avons vécu.
Il y a une expérience que tout le monde a faite et qui illustre parfaitement ce phénomène. Vous achetez une voiture d’un certain modèle, et soudain, vous voyez ce modèle partout dans les rues. Les voitures n’ont pas proliféré. C’est votre attention qui s’est reconfigurée. Ce que les psychologues appellent le « biais de fréquence » ou l’effet Baader-Meinhof montre que notre perception du monde est filtrée par nos préoccupations, nos intérêts, nos investissements émotionnels. Nous ne voyons pas ce qui est là. Nous voyons ce que nous sommes disposé·e·s à voir.
Cela a été théorisé par le psychologue Jerome Bruner dès les années 1940 dans ses travaux sur la perception : la perception n’est pas un enregistrement passif de stimuli mais un acte de catégorisation active, guidé par les attentes, les besoins et les valeurs du sujet. On perçoit ce qu’on est prêt·e à percevoir. Et ce qu’on n’est pas prêt·e à percevoir, on ne le voit tout simplement pas, même si c’est devant nos yeux. Les expériences de cécité inattentionnelle, comme le célèbre « gorille invisible » de Daniel Simons et Christopher Chabris (1999), où la moitié des spectateur·rice·s ne voient pas un gorille qui traverse l’écran pendant qu’il·elle·s comptent des passes de basket, en sont la démonstration expérimentale la plus frappante.
Si notre vision elle-même est une reconstruction, alors les images que nous fabriquons avec des machines ne peuvent pas être objectives non plus. Un appareil photo a un objectif, un angle, un éclairage, une sensibilité, des réglages automatiques, et désormais des traitements d’intelligence artificielle intégrés au matériel. L’image qu’il produit est le résultat de toutes ces médiations techniques. Et l’image que nous percevons quand nous regardons cette photo est le résultat d’une seconde médiation, celle de notre cerveau qui interprète, complète, projette.
Il y a donc une double reconstruction : celle de la machine qui fabrique l’image, et celle du cerveau qui la reçoit. À aucun moment de cette chaîne il n’y a d’accès direct à une réalité objective. L’image n’est pas un miroir du réel. Elle est un artefact technique interprété par un organisme biologique. Deux couches de construction, deux couches de biais, deux couches de sélection.
Cette réalité, que les philosophes de l’image connaissent bien depuis les travaux de Vilém Flusser (Pour une philosophie de la photographie, 1983), a des implications immenses pour la médiation. Si nous croyons que les images sont des fenêtres transparentes sur le réel, nous les manipulons avec naïveté. Si nous comprenons qu’elles sont des constructions, nous pouvons les aborder avec la conscience critique et la liberté créative qu’elles méritent.
Et voici la conséquence la plus directe pour la médiation : ce que nous voyons dans une image dit autant de nous que de ce qui est photographié. Notre perception est active, sélective, projective. Quand je regarde une photo, je ne reçois pas passivement un contenu. J’y mets mes attentes, mes souvenirs, mes peurs, mes désirs, mes préoccupations du moment. Comme le disait le psychanalyste Ernst Kris, l’un des pionniers de la psychologie de l’art : « Nous ne voyons que ce que nous regardons, et nous ne regardons que ce qui nous préoccupe. »
C’est pourquoi, dans les ateliers de regard collectif que je propose, dix personnes placées devant la même photo y voient dix choses différentes. L’une y voit de la liberté, l’autre y voit de l’enfermement. L’une y voit une porte qui s’ouvre, l’autre y voit une porte qui se ferme. Et les deux ont raison. Parce que l’image ne contient pas un sens unique qui serait déposé par l’auteur·rice et qu’il faudrait retrouver. L’image est un champ de possibles interprétatifs, et chaque regard y prélève ce qui le concerne.
Roland Barthes, dans La Chambre claire (1980), distinguait le studium, ce qui dans l’image relève de la culture partagée et que tout le monde peut lire, et le punctum, ce détail qui perce le·la regardeur·euse personnellement, qui le·la touche sans qu’il·elle sache toujours pourquoi. Le punctum n’est pas dans l’image. Il est dans la rencontre entre l’image et la personne. Et chaque personne a son propre punctum. C’est la preuve expérimentale, vécue dans chaque atelier, que la vision est bien une reconstruction subjective, pas un enregistrement objectif.
Si la vision est une reconstruction, si l’image n’est pas objective, si ce que nous voyons dit autant de nous que de ce qui est montré, alors la médiation par les images n’est pas une transmission de contenus visuels. C’est une mise en relation de regards singuliers avec des artefacts visuels, dans un cadre qui permet à cette rencontre de produire quelque chose.
Et ce quelque chose, ce n’est pas de la connaissance sur l’image. C’est de la connaissance sur soi. Quand je dis ce que je vois dans la photo de quelqu’un d’autre, je parle de moi autant que de l’image. Et quand j’entends ce que les autres voient dans ma photo, j’apprends quelque chose sur moi que je ne savais pas, parce que la machine a capté des choses que je n’avais pas décidées et que les regards des autres révèlent.
Ce mécanisme est puissant parce qu’il est physiologique avant d’être psychologique. Ce n’est pas une théorie de la subjectivité. C’est un fait biologique : notre cerveau ne nous donne pas accès à une réalité pure. Il nous donne accès à sa reconstruction de la réalité. Et cette reconstruction est personnelle, unique, irréductiblement singulière. C’est pourquoi l’exercice du regard collectif, où chacun·e dit ce qu’il·elle voit dans une image, n’est pas un exercice de bonnes manières, un petit tour agréable de partage d’impressions. C’est une démonstration expérimentale, incarnée, vécue, que le monde n’est pas le même pour tout le monde. Et cette démonstration, quand elle est faite dans un cadre de confiance, est l’une des expériences d’éducation aux médias les plus puissantes qu’on puisse proposer, et aussi l’une des expériences les plus structurantes en termes thérapeutiques, parce qu’elle dit à chaque personne : ton regard est unique, ce que tu vois est légitime, et ta vision du monde a sa place dans l’espace commun.
Il y a dans l’approche de Bates quelque chose qui rejoint, de façon inattendue, l’éthique de la médiation. Bates dit : voir, ce n’est pas un effort. On ne voit pas mieux en essayant plus fort. On voit mieux en se détendant, en laissant le regard se déplacer librement, en acceptant que tout ne soit pas net en même temps. L’enseignante Sonia Djaoui, qui enseigne la méthode Bates, pose cette question : « Voir ne demande pas un effort ? Faites-vous un effort pour ressentir le goût du carré de chocolat sur votre langue ? »
Cette invitation à la non-volonté dans l’acte de voir rejoint ce que je défends dans la médiation : le lâcher-prise comme condition de la découverte. Quand on propose à des personnes de faire une photo en quinze minutes sur un thème donné, le conseil le plus important qu’on puisse leur donner est : ne cherchez pas le sujet dans votre tête. Sortez, laissez-vous inspirer par ce que le monde vous propose. Ne forcez pas. Laissez votre regard se promener. Et quand quelque chose vous accroche, même si vous ne savez pas pourquoi, prenez la photo. C’est exactement l’art de voir selon Bates : une attention détendue, une mobilité du regard, une confiance dans ce qui vient plutôt que dans ce qu’on cherche.
Les enseignant·e·s de la méthode Bates disent que nos préoccupations mentales encombrent notre cerveau et l’empêchent d’intégrer les images du monde extérieur, et que cet état mental affecte la mobilité naturelle des yeux. C’est une phrase qui pourrait décrire exactement ce qui se passe quand quelqu’un entre dans un atelier de création photographique avec trop d’idées préconçues, trop de pression, trop de désir de bien faire. Le regard se fige. La créativité se bloque. La personne ne voit plus rien parce qu’elle cherche trop fort quelque chose de précis.
La vision, au sens plein du terme, c’est-à-dire pas seulement la vue mais la capacité d’interpréter, de comprendre, de relier à la mémoire et à l’imagination, est un acte global qui engage le corps, l’esprit, les émotions, l’état de détente ou de tension. Et la médiation par les images, quand elle fonctionne bien, est précisément un espace où cette vision globale peut se déployer : un espace de détente suffisante pour que le regard se libère, un cadre de confiance suffisant pour que l’interprétation singulière de chacun·e ose s’exprimer, un moment de présence partagée où nous découvrons, ensemble, que nous ne voyons pas le même monde, et que cette diversité est notre richesse la plus précieuse.
La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.
Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.
Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.
Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.