Je suis fatigué le soir d’une fatigue physique (« je n’ai rien fait »), parce que je me suis mis en état de recevoir. Cette phrase, dite un jour à des étudiant·es en formation, m’a pris des années à formuler. Dans la médiation, recevoir ce que les autres apportent est l’acte le plus exigeant.
Nos métiers valorisent l’action. Être professionnel·le, c’est faire quelque chose : organiser un atelier, donner des consignes, accompagner les participant·es, résoudre des problèmes techniques, gérer le temps. L’intervenant·e qui ne fait rien ne travaille pas, c’est en tout cas ce que nous avons intériorisé.
Cette croyance est un piège qui nous pousse à remplir tout le temps disponible avec de l’activité, à ne jamais laisser de vide. Ce faisant, elle nous ferme à ce qui vient des autres. Pour recevoir ce que l’autre apporte, il faut un espace intérieur libre, ne pas être en train de faire autre chose, être disponible. La disponibilité est l’envers de l’activisme.
Donald Winnicott parlait de la capacité d’être seul·e en présence de l’autre. Cette capacité, que l’enfant développe en sachant que sa mère est là même si elle ne fait rien, est aussi ce que la ou le médiateur·rice doit cultiver. Être là, pleinement, sans faire. Être disponible à ce qui vient, sans l’anticiper ni le diriger. Cet état de présence ressemble de l’extérieur à de la passivité ; c’est une forme d’attention active.
Je me souviens de cette animatrice en formation avec moi. On avait envoyé des jeunes filmer en autonomie pendant quarante-cinq minutes. Donc on avait quarante-cinq minutes d’attente. On attendait leur retour. Et elle m’a dit, toute angoissée : « Mais on ne travaille pas, là ! Qu’est-ce qu’on fait ? On ne fait rien ! »
Je lui ai expliqué que, quand les jeunes allaient revenir et qu’on allait regarder leurs films, notre rôle serait de recevoir. Peut-être que ce ne serait pas ce qu’on attendait. Notre travail serait de renvoyer aux personnes ce qu’on avait reçu de leurs films, ce que ça nous avait fait. Lâcher nos critères de jugement, renvoyer ce qu’on avait vu de précieux, même si ce n’était pas ce qu’on attendait.
Pour être en état de recevoir, il fallait ce temps de pause. Si nous avions été dans l’action pendant ces quarante-cinq minutes, à préparer la suite, à ranger, à organiser, nous aurions été moins ouvert·es au moment du retour. Ce temps de pause était un temps de préparation à la réception, du temps gagné sur la qualité de notre présence.
Cette qualité de présence, au moment où les participant·es reviennent et nous montrent ce qu’ils et elles ont fait, est essentielle. Vu de l’extérieur, cela peut paraître superflu : il ne s’agit que d’un regard, et un regard ne change rien à l’objet qu’on regarde. On a l’impression que c’est un supplément, un commentaire après coup. Or l’art est expérience, comme le rappelle John Dewey dans L’Art comme expérience (1934). Dans la création, le moment de la réception fait partie de l’œuvre, il l’achève autant qu’il la révèle.
Quand nous avons passé commande, quand nous avons proposé un cadre, demandé à des personnes de filmer, de photographier, d’écrire, notre regard sur ce qu’elles ont produit n’est pas un commentaire externe. Il fait partie de l’acte créatif lui-même. Il n’en va pas de même dans la création individuelle spontanée, qui répond à une logique différente, où l’auteur·rice est sa propre instance de validation. Ici, nous sommes commanditaires, et notre regard est structurant.
Si nous n’exerçons pas ce regard, si nous n’accordons pas à ce moment l’attention qu’il mérite, nous ramenons les personnes à une solitude terrible. Comme si nous avions ouvert une porte vers leur expression, vers leur sensibilité mise en partage, et que nous la leur claquions au nez. Cette violence est d’autant plus grande qu’elle suit un mouvement d’ouverture : on a invité l’autre à se risquer, à montrer quelque chose de soi, et on ne reçoit pas.
Être regardé·e, c’est exister. On le sait dans le cadre des relations amoureuses : quelqu’un qui n’est pas regardé·e perd confiance en soi. Nous ne vivons pas en autarcie, nous sommes pris·es dans un système de liens. Quand on dit qu’il faut que les personnes construisent leur confiance en elles, c’est juste, mais cette construction ne se fait pas en isolement ; elle se structure dans les liens qui les portent. Notre rôle, à ce moment précis, est de faire lien. C’est ce qui rend la chose si difficile à défendre : on ne fabrique rien, on offre une qualité de présence qui permet à l’autre d’exister.
Cette mise en capacité de faire lien est intérieure ; elle se prépare et se cultive. Quand elle n’est pas au rendez-vous, le travail qu’on a patiemment construit peut être défait en quelques minutes.
Il m’arrive régulièrement, à la fin d’une journée d’atelier, d’être vidé·e. D’une fatigue presque physique. Et pourtant, si je regarde ma journée, j’ai l’impression de ne pas avoir fait grand-chose de visible. Je n’ai pas fabriqué, je n’ai pas monté, je n’ai pas enseigné au tableau. J’ai installé un espace, donné quelques consignes, puis j’ai regardé les gens faire. Ensuite, j’ai regardé avec elles et eux ce qu’ils et elles avaient fait.
Cette fatigue est la preuve que recevoir est un travail, un travail de transformation. Quand je reçois ce que les autres ont fait, je m’ouvre à quelque chose qui ne vient pas de moi, qui ne correspond pas à mes attentes, qui peut me surprendre, me déranger, m’émouvoir. Je n’applique pas de filtre, j’accueille. Cette ouverture a un coût énergétique réel.
Le cerveau humain représente environ 2 % de la masse corporelle mais consomme près de 20 % de l’énergie métabolique de l’organisme au repos. Cette consommation augmente fortement quand le cerveau est mobilisé en attention soutenue, comme c’est le cas lorsqu’on reçoit ce qu’une autre personne nous adresse. Plusieurs circuits travaillent simultanément : la mémoire de travail, qui retient ce qui vient d’être vu ou entendu ; les zones préfrontales, qui inhibent les jugements automatiques pour laisser place à ce qui se présente ; les réseaux liés à l’empathie et à la théorie de l’esprit, qui permettent de se représenter ce que l’autre vit. Maintenir ces circuits actifs ensemble, sur la durée, a un coût métabolique réel. La fatigue qu’on ressent en fin de journée a une réalité biologique précise.
Les professionnel·les du soin le savent, depuis la place qui est la leur. L’écoute thérapeutique est épuisante parce qu’on reçoit. On se tient dans un état de disponibilité à ce que l’autre apporte, avec ses charges émotionnelles et son travail intérieur silencieux. La médiation par la création artistique mobilise la même énergie, sur un autre mode.
J’ai constaté, au fil des années, que dans la plupart des ateliers de création, on passe beaucoup de temps à fabriquer et peu de temps à regarder ce qu’on a fabriqué. La fabrication prend tout l’espace. Le regard sur les productions est expédié en fin de séance, rapidement, avant de se quitter. Comme si le temps de fabrication était le temps utile et le temps de regard un supplément.
Je propose l’inverse. Un quart d’heure pour faire une photo, une heure pour la regarder ensemble. Ce déséquilibre rétablit la juste proportion. La fabrication est le moment où les personnes produisent quelque chose. Le regard collectif est celui où ce quelque chose prend sens, où l’image devient polysémique, se charge des lectures des autres, se révèle plus riche que ce que son auteur·rice croyait. C’est le moment de la symbolisation.
Ce temps de regard est aussi un temps de réception mutuelle. Chacun·e reçoit le regard des autres sur son image et donne son regard sur celles des autres. Cet échange ne passe pas par le jugement, mais par le partage de ce qu’on voit, de ce qu’on ressent, de ce à quoi l’image fait penser. Le cœur de la médiation est là, dans la réception partagée plus que dans la fabrication.
Ce regard est coûteux pour la ou le médiateur·rice, mais aussi pour toutes les personnes présentes. Recevoir ce qu’on a soi-même fait, et recevoir ce que les autres ont fait, demande à chacun·e une mobilisation intérieure que rien dans nos habitudes scolaires ou professionnelles ne nous a appris à fournir. C’est pour cela que ces moments sont difficiles, et que les participant·es ont parfois du mal à rester attentif·ves. Ce qu’on lit alors comme de l’inattention est en réalité l’effet d’une dépense d’énergie qui dépasse ce que nous avons l’habitude de mobiliser. Notre rôle, en tant que médiateur·rices, inclut donc une attention à l’énergie que les autres mobilisent pour rester en présence, et à ce qu’on peut leur demander sans excéder leur capacité.
Il faut revaloriser, dans nos métiers, le temps de non-action : le temps où l’on attend, où l’on regarde les autres faire sans intervenir, où l’on se prépare à recevoir. Ce temps n’est pas du temps mort, c’est du temps de préparation intérieure et d’ouverture.
Ce que la ou le médiateur·rice fabrique en ne faisant rien, c’est de la disponibilité, de l’espace pour l’autre, une qualité de présence qui autorise l’autre à se risquer, parce que la personne sait que quelqu’un est là pour recevoir ce qu’elle va faire.
Dans un monde professionnel qui valorise la productivité et le résultat mesurable, il est difficile de défendre le fait qu’on est payé·e pour attendre, pour regarder, pour recevoir. C’est pourtant le cœur de ce métier, et ce qui le rend exigeant malgré son apparente légèreté.
La médiation culturelle, telle que je la conçois et la pratique, n’est pas d’abord un ensemble de techniques, mais une éthique de la relation. Elle consiste à créer les conditions d’une expérience singulière pour chaque personne, dans le respect de sa dignité et de son identité culturelle. Cette rubrique rassemble des méthodes que j’ai élaborées au fil de mes interventions, ainsi que des réflexions sur les enjeux contemporains de la médiation.
Ces méthodes partagent quelques principes communs. Elles placent la personne, et non l’œuvre ou le savoir, au centre du processus. Elles reconnaissent que recevoir est créer, et que chaque participant est générateur de son expérience. Elles s’inscrivent dans la perspective des droits culturels et de la démocratie culturelle, c’est-à-dire dans une logique horizontale plutôt que descendante.
Concrètement, ces méthodes s’appuient souvent sur la création : réaliser un film avec son téléphone, animer une image en papier découpé, écrire collectivement. La création n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire advenir une expérience authentique, de permettre à chacun de se révéler à soi-même et aux autres. Les contraintes de temps, de format ou de technique ne sont pas des obstacles mais des cadres qui libèrent l’expression.
Je partage ici ces méthodes non comme des recettes à appliquer, mais comme des invitations à expérimenter. Chaque contexte, chaque groupe, chaque personne appelle une adaptation. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation qu’on établit, l’espace de confiance qu’on crée, la place qu’on donne à l’autre. Les articles de réflexion qui accompagnent ces méthodes visent à nourrir cette attention permanente à ce qui se joue dans la rencontre entre des personnes autour de l’art et de la culture.