Le féminisme patriarcal

13 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Étonnamment, certaines formes de lutte contre le patriarcat peuvent involontairement renforcer les structures mêmes qu’elles cherchent à combattre, notamment au sein des couples hétérosexuels. Je propose une analyse, que j’espère nuancée et utile, de ces biais, que j’inscris donc dans une démarche féministe critique.

L’autonomie relationnelle comme piège conceptuel

L’anthropologue Sherry Ortner observait déjà dans les années 1970 que les structures de domination persistent souvent à travers les tentatives mêmes de s’en libérer. Cette observation trouve une résonance particulière dans l’analyse des dynamiques relationnelles contemporaines, où la quête d’autonomie peut paradoxalement reconduire des schémas de dépendance. Dans le sujet des relations amoureuses hétérosexuelles avec le couple en ligne de mire, par exemple, les attentes normatives sur ce que devrait être une relation « égalitaire » créent parfois de nouvelles formes de rigidité qui en réalité reproduisent les asymétries qu’elles voudraient combattre.

Le concept que je propose de « féminisme patriarcal » désigne ces situations où la recherche d’émancipation s’appuie sur des présupposés inconscients qui maintiennent intacte la logique même de la domination, et dans le même sens. Comme le souligne Judith Butler dans Trouble dans le genre (1990), « les structures de pouvoir à travers lesquelles on cherche l’émancipation sont très souvent celles-là mêmes qui produisent la subordination ». Cette dynamique se manifeste particulièrement dans les relations de couple hétérosexuels, où les codes de la libération peuvent devenir des injonctions aussi contraignantes que les normes traditionnelles.

L’analyse des relations de couple contemporaines révèle ainsi comment certaines personnes, en cherchant à reprendre le pouvoir dans leurs relations, adoptent des stratégies qui les maintiennent paradoxalement dans une position d’attente vis-à-vis du comportement de leur partenaire masculin. Cette posture, qui investit l’homme d’un pouvoir déterminant sur le cours de la relation, reproduit précisément le schéma patriarcal qu’elle prétend contester, en plaçant toujours l’homme en position de centralité.

Le paradoxe du féminisme qui reproduit la domination

Observer que des personnes intériorisent les schémas patriarcaux est une chose ; constater que des personnes qui se revendiquent explicitement du féminisme les reproduisent sans en avoir conscience en est une autre, et c’est celle-ci qui m’intéresse. Mon analyse ne vise en aucun cas à discréditer le féminisme, bien au contraire, car ses apports sont majeurs et essentiels, y compris parfois dans leurs excès, pour lesquels j’ai le plus grand respect. Je m’inscris dans une démarche féministe qui cherche avec humilité à identifier certains angles morts, afin de pouvoir mieux les dépasser. Comme le rappelle Sara Ahmed dans Living a Feminist Life (2017), « le féminisme n’est pas une position d’arrivée mais un travail constant de questionnement, y compris de nos propres pratiques. »

L’enjeu n’est pas de pointer des contradictions individuelles pour les dénoncer, mais de comprendre comment le patriarcat, en tant que système total, infiltre même les espaces qui lui sont pourtant explicitement opposés. Christine Delphy, dans L’Ennemi principal (1998), insiste sur cette dimension systémique : « Le patriarcat n’est pas une somme de comportements individuels mais un système qui nous traverse toutes et tous. Prétendre y échapper par la seule volonté, c’est méconnaître sa nature structurelle. »

Un exemple révélateur de cette dynamique s’est produit lors d’une réunion féministe sur le travail des femmes à laquelle j’assistais. Une personne avait courageusement pris la parole pour dénoncer les violences sexistes qu’elle subissait au sein même d’une association de cinéma féministe. La personne à la tête de cette association, qui était sur scène, plutôt que d’accueillir cette parole, l’avait immédiatement renvoyée à sa « responsabilité personnelle », arguant qu’elle ne pouvait « pas suivre tout ce qui se passait » dans une structure comptant beaucoup de membres. Cette réponse reproduisait exactement les mécanismes de silenciation et d’individualisation que le féminisme dénonce habituellement : transformation d’un problème systémique en défaillance individuelle, refus d’entendre la parole des personnes subalternes, maintien de la hiérarchie entre la personne qui dirige et celle qui subit.

Cette scène illustre parfaitement ce que Nancy Fraser appelle, dans Fortunes of Feminism (2013), le « féminisme néolibéral » : un féminisme qui, tout en prônant l’émancipation, reproduit les logiques de responsabilisation individuelle et de hiérarchisation propres au système qu’il prétend combattre. La personne dirigeante, en refusant d’examiner les dynamiques de pouvoir au sein de sa propre organisation, perpétuait précisément ce contre quoi elle militait par son discours un quart d’heure plus tôt.

La sororité prescriptive comme nouvelle orthodoxie

La solidarité féminine, concept central des mouvements féministes, absolument essentielle à cultiver, peut aussi parfois se transformer en instance de normalisation qui impose ses propres codes relationnels. Bell hooks, dans Le féminisme est pour tout le monde (2000), met en garde contre une sororité qui deviendrait prescriptive plutôt qu’émancipatrice :

« La sororité puissante ne devrait jamais signifier que nous devons toutes et tous penser de la même façon. Au contraire, elle devrait nous permettre d’apprécier nos différences tout en reconnaissant notre lutte commune. Quand la sororité devient un moyen de policer le comportement d’autres personnes, quand elle devient un outil pour dire aux un·es et aux autres comment on doit aimer, qui on doit aimer, et comment on doit gérer ses relations intimes, alors elle cesse d’être libératrice et devient une nouvelle forme de patriarcat exercé par certain·es sur d’autres. »

Cette dérive est d’autant plus pernicieuse qu’elle se pare des atours de l’émancipation. Les groupes de pair·es, même explicitement féministes, peuvent ainsi devenir des espaces où se renforcent mutuellement des attentes normatives sur ce que devrait être une « vraie » relation égalitaire. Le paradoxe est que ces espaces, conçus pour libérer la parole et déconstruire les normes patriarcales, peuvent parfois les reconduire sous une forme plus subtile et inconsciente.

Cette dynamique collective peut conduire à ce que Pierre Bourdieu appelait la « violence symbolique » - l’intériorisation par les personnes dominées des catégories de perception des personnes dominantes. Dans La Domination masculine (1998), il écrit : « La violence symbolique s’institue par l’intermédiaire de l’adhésion que la personne dominée ne peut manquer d’accorder à la personne dominante (donc à la domination) lorsqu’elle ne dispose, pour la penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec elle, que d’instruments de connaissance qu’elle a en commun avec elle. »

Les conseils entre ami·es féministes, guidés par des représentations normatives de ce que devrait être l’engagement masculin « acceptable », peuvent ainsi paradoxalement renforcer l’idée que l’homme reste le principal agent de la relation, celui dont on attend qu’il prenne les initiatives « correctes » ; simplement, les critères de ce qui est « correct » ont changé. Cette attente place les personnes dans une position d’évaluation permanente du comportement masculin plutôt que dans une posture d’affirmation de leurs propres désirs et besoins. La sororité devient alors non pas un espace de libération mutuelle, mais un tribunal où l’on juge collectivement si les partenaires des un·es et des autres sont « assez féministes », « assez engagé·es », « assez déconstruit·es », réaffirmant ainsi la centralité masculine dans la définition même de ce qu’est une relation réussie.

L’anthropologue Marilyn Strathern a montré comment les relations de genre en Mélanésie révèlent que l’agentivité (agency) n’est pas une propriété individuelle mais émerge des relations elles-mêmes. Transposée au contexte occidental contemporain, cette analyse suggère que la focalisation sur les « manquements » masculins peut paradoxalement renforcer une conception où l’homme reste le centre gravitationnel de la relation, même dans sa défaillance présumée.

L’injonction à la confrontation comme nouvelle norme

L’idée selon laquelle une relation authentique nécessiterait des confrontations régulières, du temps offert à la relation de façon très définie, et des « discussions franches » constitue aussi une nouvelle normativité relationnelle. Cette conception, qui valorise le conflit comme mode de communication privilégié et signe d’une relation « saine » et « égalitaire », peut devenir une forme d’orthodoxie qui invalide d’autres modes de maintien du lien, comme la tendresse épistolaire ou la présence à distance par exemple. Il est vrai que, dans le système patriarcal, les hommes sont formés à se représenter comme « forts » via la coupure avec la reconnaissance de leurs propres émotions, et il est très important de le dévoiler. Je veux juste pointer que face à ces constructions enfermantes, les vrais chemins d’émancipation sont soit bien plus nuancés, soit bien plus radicaux (par exemple mettre fin à une relation patriarcale et s’engager dans une sororité sociale, qui manque tant), mais que croire qu’on peut « transformer de l’intérieur » est souvent un grand leurre, qui reproduit précisément ce qu’on croit mettre en mouvement, sans qu’on en ait conscience, ce qui l’ancre encore plus dans les formes sociales et dans les préjudices graves que cela porte aux femmes et à leur réelle émancipation.

Eva Illouz, dans Les Sentiments du capitalisme (2006), analyse comment les modèles thérapeutiques ont colonisé l’imaginaire amoureux contemporain, créant de nouvelles injonctions à la communication « transparente » et à l’expression émotionnelle codifiée. Elle observe :

"Le langage de la thérapie a créé une nouvelle normativité émotionnelle qui exige des individus qu’ils soient constamment conscient·es de leurs émotions, qu’ils et elles les verbalisent, et qu’ils et elles confrontent leur partenaire sur ses ’manquements émotionnels’. Cette injonction à la communication permanente peut devenir une forme de tyrannie qui ne laisse aucun espace au silence, à la pudeur, ou simplement à des formes non-verbales d’expression de l’affection. Paradoxalement, en voulant tout dire, tout expliciter, on peut perdre ce qui fait le mystère et la poésie d’une relation. »

Cette grille de lecture transforme toute forme de distance ou de retenue en « évitement » pathologique, sans considérer la pluralité des modes d’expression affective. Le paradoxe est que cette injonction à la confrontation, souvent portée par un discours féministe qui valorise l’« authenticité » et la « transparence », peut elle-même devenir un outil de domination : celui ou celle qui maîtrise le mieux les codes de la communication « déconstruite » acquiert une position de pouvoir sur l’autre, jugé·e « immature » ou « en fuite » s’il ou elle ne s’y conforme pas.

La valorisation exclusive de la confrontation directe comme mode relationnel légitime peut ainsi devenir une forme de violence symbolique qui disqualifie d’autres formes de soin et d’attention. Cette normativité communicationnelle, en prétendant libérer la parole, impose en réalité un scénario relationnel unique qui ne laisse pas de place à la diversité des tempéraments et des situations de vie. Les personnes féministes qui exigent ces « conversations franches » de leurs partenaires reproduisent ainsi, sans le vouloir, une forme de contrôle sur les modalités acceptables de l’expression affective.

Le paradoxe de l’appartenance dans l’émancipation

L’analyse des dynamiques relationnelles contemporaines révèle un paradoxe fondamental : la quête d’émancipation peut conduire à rechercher une forme d’appartenance qui reproduit les schémas de possession patriarcaux. Simone de Beauvoir avait déjà identifié dans Le Deuxième Sexe (1949) cette tension entre le désir d’autonomie et la tentation de se définir à travers l’autre :

"La personne amoureuse essaie de voir avec les yeux de l’être aimé, elle lit les livres qu’il lit, préfère les tableaux et la musique qu’il préfère ; elle ne s’intéresse qu’aux paysages qu’elle voit avec lui, aux idées qui viennent de lui ; elle adopte ses amitiés, ses inimitiés, ses opinions ; quand elle s’interroge, c’est sa réponse qu’elle cherche à entendre ; [...] Elle ne fait plus qu’un avec lui. Par cette entière démission, elle assure son bonheur ; s’il l’aime, il la choisira à chaque instant ; la voilà nécessaire, justifiée. Mais cette démission ne peut être authentique que si elle est librement consentie. »

Ce paradoxe se manifeste dans de multiples attentes contemporaines :

  • L’exigence que le partenaire « officialise » la relation sur les réseaux sociaux par exemple révèle le besoin de validation publique masculine.
  • L’attente qu’il « fasse le premier pas » pour les grandes étapes (dire « je t’aime », emménager ensemble, proposer le mariage) maintient les personnes dans une position d’attente.
  • La demande récurrente qu’il « prouve » son amour par des gestes spectaculaires reproduit l’idée que l’amour masculin doit être conquérant et démonstratif, tandis que l’amour de sa ou son partenaire serait naturellement acquis.

L’anthropologue Françoise Héritier, dans Masculin/Féminin : la pensée de la différence (1996), montre comment la « valence différentielle des sexes » persiste même dans les sociétés qui prônent l’égalité, à travers des mécanismes subtils de reproduction des hiérarchies. Elle note : « Les personnes qui réclament que les hommes ’assument’ leurs sentiments, qu’ils ’sachent ce qu’ils veulent’, qu’ils ’prennent leurs responsabilités’ reconduisent sans le savoir l’idée ancestrale que l’homme est le moteur de la relation, celui qui donne le tempo et définit les règles du jeu amoureux. »

La notion même de « lâcheté » masculine, fréquemment mobilisée dans les ruptures par exemple, révèle cette persistance : en accusant l’homme de ne pas assumer son rôle relationnel, on réaffirme implicitement que ce rôle lui revient prioritairement. Cette attribution de responsabilité première maintient intacte la structure patriarcale qui fait de l’homme l’agent principal de la relation, même lorsqu’on lui reproche de mal jouer ce rôle.

L’adolescence et la servitude volontaire, ou l’apprentissage paradoxal de la soumission

La construction identitaire adolescente révèle de façon particulièrement aiguë les paradoxes du féminisme patriarcal. Étienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire (1576), posait déjà la question, plus large : « Comment se peut-il que tant de gens, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne ? » Cette interrogation trouve un vrai écho dans l’observation des dynamiques relationnelles adolescentes, où la quête de liberté coexiste avec une attirance pour des figures masculines dominantes, voire violentes.

Malcolm Gladwell, dans Le Point de bascule (2000), offre une grille de lecture éclairante à travers son analyse de l’addiction au tabac chez les adolescent·es. Il démontre que les jeunes continuent à fumer non pas malgré mais à cause de la transgression que cela représente :

"Le tabagisme adolescent n’est pas une erreur de jugement. Les adolescent·es savent parfaitement que fumer est dangereux. Mais c’est précisément parce que c’est dangereux, parce que leurs parents le désapprouvent, parce que c’est un acte de rébellion et d’affirmation de soi, qu’ils et elles le font. Le danger n’est pas un bug, c’est une feature. Les campagnes de prévention basées sur les risques pour la santé échouent parce qu’elles ratent complètement le point : les adolescent·es ne fument pas en dépit du danger, ils et elles fument pour le danger, pour ce qu’il signifie socialement. »

Cette analyse s’applique à mon sens tout à fait aussi aux dynamiques amoureuses adolescentes. Les jeunes personnes qui choisissent des partenaires dominants ou violents ne le font pas par ignorance des risques, mais précisément parce que cette relation représente une double transgression : celle des attentes parentales d’une part, et paradoxalement, celle de leur propre liberté d’autre part. En se soumettant volontairement à une figure masculine dominante, elles croient affirmer leur autonomie (« c’est mon choix ») tout en intégrant le groupe social des personnes « en couple », perçu comme un rite de passage vers l’âge adulte.

Marie-France Hirigoyen, dans Femmes sous emprise (2005), analyse ce paradoxe :

« Les jeunes qui se veulent libres et indépendant·es sont souvent celles et ceux qui tombent le plus facilement sous l’emprise de personnes manipulatrices. Leur désir d’affirmer leur autonomie les rend paradoxalement vulnérables à des relations où elles et ils perdront précisément cette autonomie qu’elles et ils revendiquent. »

Cette vulnérabilité n’est pas le fruit d’une faiblesse individuelle, mais le résultat d’une socialisation qui valorise paradoxalement, comme on vient de le voir, simultanément l’indépendance féminine et la séduction par la force masculine. L’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, dans ses travaux sur la violence et le genre, observe que :

"l’attrait pour la transgression masculine violente constitue souvent, pour les adolescent·es, une façon paradoxale d’affirmer leur propre liberté : en choisissant le ’mauvais garçon’, on croit exercer un choix libre qui nous distingue des attentes parentales et sociales, sans voir qu’on reproduit le plus ancien des schémas patriarcaux, celui de la personne qui ’sauve’ ou ’transforme’ l’homme violent par son amour. »

Comme pour la cigarette analysée par Gladwell, les campagnes de sensibilisation sur les violences conjugales qui se focalisent uniquement sur les dangers échouent souvent auprès des adolescent·es. Elles ratent l’essentiel : ces relations dangereuses sont précisément recherchées pour ce qu’elles signifient socialement, l’entrée dans le monde adulte de la séduction, l’appartenance au groupe des personnes « désirables » capables d’attirer des partenaires « forts », la transgression de l’autorité parentale. La soumission volontaire devient ainsi, paradoxalement, un acte d’émancipation de l’enfance, une façon de prendre le risque d’accéder au statut d’adulte.

Ce mécanisme adolescent pose les bases d’un rapport au masculin qui perdure à l’âge adulte, consciemment ou inconsciemment. Les personnes qui ont intériorisé que leur valeur sociale dépend de leur capacité à être choisies par des partenaires « puissants » continuent souvent à rechercher cette validation, même lorsqu’elles proclament leur indépendance. La transgression adolescente se mue alors en une forme plus subtile de dépendance : l’attente permanente que le partenaire structure la relation, définisse ses contours, en soit le moteur principal. Le paradoxe est que cette attente est souvent formulée dans le langage même de l’émancipation : on demande à son partenaire d’« assumer », de « s’engager », de « prendre ses responsabilités », autant d’injonctions qui réaffirment sa centralité dans la dynamique relationnelle. C’est une demande qui s’adresse à l’homme d’être dominant, avec des critères qui deviennent plus politiquement corrects, si ce n’est féministes, mais qui ne modifient pas le système symbolique d’organisation du pouvoir.

Les demandes féminines comme révélateurs de la persistance patriarcale

Au-delà de la dynamique adolescente, l’analyse des attentes au sein des relations de couple adultes révèle donc la persistance de schémas patriarcaux intériorisés. Plusieurs demandes récurrentes illustrent cette dynamique paradoxale où les partenaires, en exigeant certains comportements de leur conjoint, réaffirment leur position subordonnée. Ce qui est très paradoxal dans la posture, même dite féministe, face aux demandes que je liste ici, c’est qu’en réalité, ce sont les femmes qui portent toujours la charge mentale de toutes les dimensions du foyer, qu’elles soient matérielles, émotionnelles, relationnelles, éducatives logistiques, etc. Et elles portent même la charge mentale de « demander à leur partenaire d’évoluer », croyant être dans un projet émancipateur de couple, alors que dans les postures, en réalité elles restent dans la tradition patriarcale la plus éculée de la personne qui devient le parent de l’ensemble de la famille, sans en percevoir aucun bénéfice en termes d’autonomie, économique, sociale et même émotionnelle, car, toujours, elle vit pour les autres et non pas pour elle-même, ce qui s’inscrit dans sa réalité juridique et patrimoniale.

Ces demandes peuvent être :

  • L’exigence que le partenaire « prenne des initiatives » dans la relation. Cette attente, souvent formulée comme une demande d’engagement, place en réalité l’autre personne dans une position d’attente passive. Comme le note Illouz dans Pourquoi l’amour fait mal (2012) : « L’injonction moderne faite aux hommes de ’montrer leurs sentiments’ et de ’prendre des initiatives émotionnelles’ maintient paradoxalement les femmes dans une position de réceptrices plutôt que d’actrices de la relation. Elles évaluent, jugent, acceptent ou refusent, mais n’initient pas. »
  • La demande récurrente que le partenaire « mette des mots sur ses sentiments » révèle une attente que celui-ci structure et définisse l’espace émotionnel du couple. L’exigence qu’il planifie des sorties romantiques, qu’il « surprenne » sa ou son partenaire, qu’il se souvienne des dates anniversaires sans rappel, place les personnes dans une position de bénéficiaires passif·ves de l’attention masculine plutôt que de co-créatrices et co-créateurs de la romance. La critique du manque d’« efforts » masculins dans la relation présuppose que c’est à l’homme de « travailler » pour maintenir la flamme, reconduisant l’idée du partenaire conquérant qui doit sans cesse mériter l’amour de l’autre. Et le « travail » des femmes, ne serait-ce que pour formuler ces attentes, lui n’est jamais reconnu, il va avec leur affectation genrée, d’être celles qui prennent soin.
  • La demande de « protection » émotionnelle ou matérielle, même reformulée en termes modernes de « sécurité affective », reconduit l’idée que le partenaire doit être le garant de la stabilité relationnelle. L’attente que le partenaire « sache ce qu’il veut » et « soit clair sur ses intentions » révèle une conception où il reste l’étalon (avec un mauvais jeu de mot volontaire) du cadre relationnel. L’exigence qu’il « se projette » dans l’avenir du couple, qu’il ait « un plan » pour la relation, maintient les partenaires dans une position où l’on réagit aux projections masculines plutôt que d’élaborer ses propres visions. La demande qu’il « rassure » constamment sur ses sentiments place les partenaires dans une dépendance émotionnelle vis-à-vis de la validation masculine.
  • La critique de l’« immaturité émotionnelle » masculine, souvent présente dans les discours contemporains, et très vraie, présuppose aussi que les hommes devraient naturellement assumer un rôle de leadership émotionnel, reconduisant ainsi l’idée patriarcale de l’homme comme figure d’autorité, simplement déplacée du domaine matériel vers le domaine affectif. L’attente que le partenaire « gère » les conflits, qu’il « prenne sur lui » pour maintenir l’harmonie, reproduit le schéma traditionnel de l’homme stoïque qui doit absorber les tensions du couple. On lui demande au fond d’être encore plus dominant qu’il ne l’est.

Françoise Héritier observait avec justesse :

« Les personnes modernes attendent souvent de leurs partenaires qu’ils soient à la fois sensibles et forts, protecteurs et égalitaires, entreprenant·es et respectueux·ses. Ces attentes contradictoires révèlent moins une évolution vers l’égalité qu’une complexification des exigences patriarcales : l’homme doit désormais exceller dans tous les registres, traditionnel ET moderne, maintenant ainsi sa position de référent principal de la relation. »

Vers une redéfinition de l’autonomie relationnelle

Ce concept de « féminisme patriarcal », que je suis loin d’être la première personne à identifier, ne vise pas à affaiblir le projet féministe, mais au contraire à le renforcer en identifiant certains de ses angles morts. Comme le souligne Audre Lorde dans Sister Outsider (1984), « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître ». Nous devons je crois constamment interroger nos propres pratiques pour nous assurer qu’elles ne reproduisent pas, sous d’autres formes, les structures que nous cherchons à déconstruire. Cette vigilance autocritique n’est pas une faiblesse mais une force du féminisme : sa capacité à se questionner, à évoluer, à reconnaître ses propres contradictions pour mieux les dépasser. Mon intention est plus d’égalité et d’autonomie mutuelles.

La sociologue britannique Lynn Jamieson, dans Intimité : les relations personnelles dans les sociétés modernes (1998), propose de repenser l’intimité non pas comme fusion ou confrontation, mais comme « pratiques de proximité » qui peuvent prendre des formes multiples. Cette perspective permet de sortir du piège binaire qui oppose autonomie et dépendance, pour penser des formes relationnelles plus fluides et moins normatives.

L’enjeu n’est pas de nier les rapports de pouvoir qui traversent les relations intimes, mais de reconnaître comment certaines stratégies de résistance peuvent involontairement les reconduire. Raewyn Connell, dans ses travaux sur les masculinités, montre que la transformation des rapports de genre nécessite de dépasser les scénarios relationnels figés, qu’ils soient traditionnels ou prétendument progressistes :

"La véritable révolution dans les rapports de genre ne consistera pas à inverser les rôles ou à imposer de nouvelles normes, mais à reconnaître la multiplicité des façons d’être en relation. Tant que nous resterons prisonnier·es de l’idée qu’il existe une ’bonne’ façon d’aimer, une ’vraie’ égalité à atteindre, nous reproduirons des schémas de domination, simplement habillés de nouveaux oripeaux. L’émancipation authentique réside dans la capacité à inventer, ensemble, des formes relationnelles qui correspondent aux singularités de chaque relation, sans se référer constamment à un modèle externe de ce que devrait être l’amour. »

La véritable émancipation relationnelle pourrait ainsi résider non pas dans l’adoption de nouveaux codes normatifs, fussent-ils féministes dans leurs dénominations, mais dans la capacité à inventer des formes relationnelles singulières, adaptées aux situations et aux personnes en présence. Cette approche nécessite d’abandonner l’idée d’un modèle relationnel idéal pour embrasser la multiplicité des façons d’être en lien, sans que cette diversité ne soit interprétée comme défaillance ou compromission.

Le défi pour le féminisme contemporain est donc à mon sens double : continuer à déconstruire les structures patriarcales tout en veillant à ne pas les reconduire sous de nouvelles formes. Cela nécessite une vigilance constante, une capacité d’autocritique, et surtout l’humilité de reconnaître que nous sommes toutes et tous traversé·es par les systèmes de domination que nous combattons. Comme le résume Gilles Deleuze avec une grande force incisive dans ses Dialogues avec Claire Parnet : « Il n’y a pas de désir de pouvoir, c’est le pouvoir qui est désir. Non pas désir-manque, mais désir-machine, désir-agencement. »

Sortir du féminisme patriarcal, c’est peut-être cesser de désirer le pouvoir dans la relation pour inventer des agencements relationnels inédits. C’est accepter que la lutte féministe n’est jamais achevée, qu’elle doit constamment se réinventer, se questionner, pour ne pas devenir à son tour une orthodoxie. Cette conscience critique, loin d’être une faiblesse, constitue la plus grande force du féminisme : sa capacité à se transformer pour rester fidèle à son projet émancipateur.

La pratique du féminisme me semble être un enjeu essentiel dans les actions culturelles, car la prise de conscience des systèmes de domination permet d’aller vers plus d’égalité, donc de contribuer à la démocratie. Les inégalités entre les femmes et les hommes sont pour moi une pierre angulaire des dominations qui portent préjudice à toutes et tous.

Mais comment « mettre en pratique le féminisme » concrètement dans les propositions d’activités publiques ? Comment des actions culturelles, quel que soit leur champ de mise en œuvre (artistique, social, éducatif, professionnel...), peuvent susciter des prises de conscience intimes qui peuvent nous déplacer intérieurement vers plus de respect des droits humains ? Il ne s’agit pas d’énoncer un discours féministe normatif, mais de mettre en pratique une égalité dans les manières d’agir. C’est beaucoup plus fin et délicat à faire qu’on pourrait le croire, car cela passe par des remises en question de ses propres fonctionnements inconscients.

Je partage ici des ressources, partielles, à partir de mes propres cheminements, pratiques et questionnements collectifs : propositions et récits d’actions culturelles, méthodes de travail, approches de la création artistique et réflexions plus conceptuelles ou biographiques.


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