Sur les systèmes de domination dans le milieu du cinéma

29 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le milieu du cinéma repose sur des systèmes de domination profondément ancrés. Ces mécanismes hiérarchiques légitiment les violences, dont les violences sexistes, et nécessitent une refonte structurelle au-delà des sanctions.

Du pouvoir de séduction de la domination

Le monde semble découvrir de façon éberluée, à l’aune des différentes enquêtes et actualités, que le monde du cinéma est terriblement dominateur, sexiste, brutal, et qu’il doit être mieux réglementé pour que de tels excès ne puissent plus avoir lieu. C’est comme si c’était une découverte récente, datant de MeToo, que ce milieu – je ne veux pas dire qu’il est pire que d’autres milieux, mais là, j’évoque ce milieu-ci – est des plus ignobles en termes de relations sociales. Et il faut bien se rendre compte que, sans évidemment excuser les personnes qui commettent des actes de domination, d’exclusion, de viol, de maltraitance et autres disqualifications, ce type de comportements n’a lieu dans ce milieu-là que parce qu’il y est légitimé. Non pas couvert ou excusé de manière gênée, mais bien légitimé, par le système dans ses modalités d’organisation. Cela ne signifie pas que « tout est pourri » et que tout le monde dans le milieu du cinéma se comporte de façon ignoble. C’est simplement la majorité, et c’est ce qui y est légitime.

Par exemple, ce n’est pas du tout pour faire une comparaison avec des choses qui ne sont pas comparables, mais c’est pour illustrer le type de processus, dans l’Allemagne nazie, le système politique était absolument ignoble, tout le monde ou presque en convient aujourd’hui. Mais en tant qu’Allemand, si vous n’étiez pas nazi, vous étiez de facto exclu du système. Les allemands étaient obligés, sous peine de déclassement absolu, d’être nazis. Une grande partie des attitudes humaines au sein du régime nazi étaient ignobles, et c’était ce qui était légitime et légitimé. Mais ce n’est pas pour autant que tous les Allemands portant le képi avec l’aigle étaient sans exception des brutes. Un certain nombre d’entre eux, qui étaient obligés, pour pouvoir exister socialement, de vivre dans ce système, n’en pensaient pas moins et pouvaient, par leurs attitudes particulières et de façon illégitime, risquer, défendre par leurs pensées et leurs actes d’autres valeurs que les valeurs dominantes.

J’ai toujours perçu le milieu du cinéma comme un univers dans lequel les systèmes de domination divers étaient de règle, dès que je me suis retrouvé à commencer à le côtoyer dans ma vie de jeune adulte. Par exemple, je voyais à l’université de sciences humaines et de cinéma dans laquelle j’étudiais, des étudiants qui rêvaient d’aller au Festival de Cannes. Certains d’entre eux réussissaient à y aller de temps en temps. Et quand ils me racontaient, à la fin des années 80, le dispositif d’organisation sociale de ce festival, avec ses systèmes de passe-droit, de hiérarchies sociales, de fêtes de Canal+, auxquelles il fallait absolument être, leurs démarches incroyables et veules pour réussir à avoir le sésame pour pouvoir être assis dans la grande salle, et toute la soumission à un ordre social basé sur la domination, l’humiliation, le sexisme, la séduction… Ce que me décrivaient mes homologues étudiants comme étant l’alpha et l’oméga de ce qui les faisait rêver, et cela les faisait réellement rêver, car ils mettaient tous leurs efforts à pouvoir y être, pour moi, ce qu’ils me racontaient ressemblait bien plus à la description d’un enfer duquel j’avais envie de faire tous mes efforts pour me protéger !

Je préférais largement attendre quelques mois avant de pouvoir voir les films qui étaient présentés en avant-première au Festival de Cannes, car nos enjeux en tant que jeunes gens n’étaient alors pas encore très professionnels, c’était avant tout la cinéphilie qui s’exerçait pour leur envie de participer à ce festival. Donc je préférais attendre pour voir les films que devoir me soumettre à ce système de domination, qui d’ailleurs s’exerçait sur les corps, et s’exerce toujours aujourd’hui sur les corps masculins notamment pour pouvoir « monter les marches », les hommes doivent absolument être vêtus d’un smoking standardisé. S’ils n’ont pas de smoking, ils n’ont même pas le droit d’entrer ! Quand on y pense, c’est complètement fou. Personnellement, je voyais cela comme une folie ignoble qui ne rejoignait pas du tout mon désir d’aller contribuer à fabriquer des films enrichissants tels que je pouvais les percevoir en tant que spectateur. J’ai d’ailleurs réalisé un court-métrage qui évoque ce sujet en 1999, La montée des marches.

Et je recevais aussi les récits de jeunes gens qui commençaient à travailler dans le milieu du cinéma, sur des tournages ou dans des sociétés de production, qui racontaient un système hiérarchique d’une violence d’un niveau tel que je n’en avais jamais entendu parler ailleurs. Il fallait commencer par être stagiaire régie, pour ensuite pouvoir être assistant régie, et enfin régisseur, cela prenait des années de couleuvres avalées. Et puis on me racontait comment cela se passait sur les tournages, comment des gens se faisaient humilier en permanence. Et puis après, j’ai pu, pour mes propres films et pour les films d’autres personnes, travailler sur des tournages à divers postes, que ce soit en tant que chef opérateur, réalisateur, ou comédien. J’en détestais l’ambiance. Il y avait des codes récurrents. Par exemple, le chef opérateur est forcément quelqu’un d’imbuvable, de colérique, auquel tout le monde doit obéir, y compris le réalisateur, surtout s’il est jeune. Car le chef opérateur, notamment sur les tournages de courts-métrages, il faut bien s’en rendre compte, était à l’époque le seul, souvent, qui avait une carte professionnelle. Donc, grâce à lui, le film pouvait exister et être diffusé dans les précieux festivals. Ainsi, le chef-opérateur était légitime à se permettre des dominations ignobles sur les autres. Et là, je n’évoque pas les dominations sexistes, j’évoque l’ensemble du système de domination dont, pour moi, le sexisme fait partie. Ce n’est absolument pas pour réduire l’importance des traumatismes subis par les femmes, c’est juste pour situer que le sexisme et les violences sexuelles sont pris dans un contexte de domination dans lequel elles sont tout à fait cohérentes. Si un système de hiérarchie sociale basée sur la domination est présent, il ira forcément de pair avec un système de domination sexiste. On ne peut pas déconstruire l’un sans déconstruire l’autre. Et ce n’est pas du tout pour réduire la portée de l’un ni de l’autre, mais pour comprendre dans quel système général ce type de rapports humains peuvent avoir lieu.

Une vision déformée des mesures à prendre

C’est pour cette raison que je suis assez peiné de voir que dans les préconisations qui sont faites pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, on est le plus souvent complètement centré sur le bâton potentiel de la sanction pour ces violences, qu’elles soient la sanction des auteurs de violences, mais aussi la sanction des organismes qui les auraient laissés avoir lieu, sans du tout questionner que la logique de sanction, qui est une logique de contrôle externe et en aucun cas de prévention, est malheureusement elle aussi prisonnière, si je puis dire, du système de domination. Au fond, ce nouvel arsenal juridique répressif ne questionne pas le système de domination dans ses fondamentaux. C’est une sorte de nouvelle domination par la sanction, qui voudrait empêcher d’autres dominations. Mais philosophiquement, il s’agit de la même logique ! Et c’est pour cela que je me permets de prendre la plume à ce sujet.

Je ne jette en aucun cas la pierre aux personnes qui essaient de faire de leur mieux pour réglementer et pour établir des sanctions. Je ne suis pas contre la sanction. Je veux simplement pointer le fait qu’il faudrait sans doute, à mon avis, travailler en amont à déconstruire l’ensemble des méthodes de travail, à les questionner dans leurs fondamentaux, et ainsi on fabriquerait une autre écologie relationnelle dans ces espaces de travail, ce qui permettrait que n’aient pas lieu différentes modalités dominatrices, y compris celles qui concernent les violences sexistes et sexuelles, et que la régulation en serait presque intrinsèque. Encore une fois, les violences sexistes et sexuelles ne peuvent avoir lieu que si elles sont autorisées par un système. Ces faits seraient infiniment plus rares si le système était vertueux. Là, c’est le système qui est malade, c’est le système qu’il faut soigner, et il faut aussi soigner les gens, mais si on ne questionne pas le système, on continuera à psychologiser les violences, au lieu d’envisager les causes profondes de leur systématisme.

Même dans une école de cinéma comme la FEMIS, dans laquelle j’interviens souvent depuis longtemps, j’ai pu percevoir dans ce que les jeunes gens pouvaient recevoir d’intervenants professionnels – car les personnes qui enseignent dans cette école sont tous des professionnels en activité, il n’y a pas d’enseignants titulaires à la FEMIS – des mimétismes dans les rôles des uns par rapport aux autres avec le système de hiérarchie sociale qui a lieu sur un tournage, par exemple, d’une rigidité incroyable, qui ne serait acceptée dans aucune entreprise si syndicats il y avait. Car les syndicats dans le domaine de l’audiovisuel ne sont pas du tout là pour défendre des questions démocratiques sur les tournages, ils sont là pour défendre des questions financières pour les règles de rémunération des techniciens. Donc j’ai vu, même à cet endroit-là, à l’école de cinéma, comment très tôt il y avait non pas seulement une transmission de manières de faire artistiques et techniques, mais tout autant une transmission de manières de faire dominatrices, afin aussi de pouvoir trouver sa place dans un milieu professionnel et d’y être légitimé. Et c’est cela le plus terrible : pour être légitimé dans le système, il faut épouser la logique dominatrice. Donc le travail de déconstruction à faire est immense, et on en est aujourd’hui encore très très loin. J’ouvre la porte avec cet article, qui est une sensibilisation, pour nourrir un regard un peu différent sur le monde du cinéma, sur la façon dont il est malade. J’ajoute deux exemples pour illustrer.

La domination dans les festivals de cinéma

Je prends un exemple vécu et mis en pratique par moi-même, lorsque j’étais un jeune homme à l’université. Dès que j’y suis arrivé, à l’âge de 18 ans, j’ai commencé à organiser des projections publiques mensuelles de courts-métrages. C’était tout à fait à ma portée, je pouvais disposer gratuitement d’une salle de projection à l’université. Avant cela, j’en organisais chez moi pour mes amis, et tout à coup c’est devenu quelque chose de plus public et c’était important pour moi de le faire. Je l’ai fait pendant des années et j’ai aussi appris en le faisant. Je m’en suis rendu compte plus tard lorsque j’ai pu organiser des festivals de cinéma beaucoup plus ambitieux.

À l’époque, on était à la fin des années 80, j’ai tout de suite perçu quelque chose que je trouvais terrible dans les festivals de cinéma. C’était bien avant l’arrivée du numérique et en salle, les films commerciaux avaient un support obligatoire du fait de la technique de la projection et de l’exploitation commerciale : c’était la pellicule 35 mm, qui était quelque chose qui coûtait très cher à tourner, à monter, à post-produire et à diffuser. Donc le cinéma professionnel était tourné et diffusé sur ce support, la pellicule 35 mm, qui était extrêmement chère à produire et à manipuler. Ainsi il y avait une ségrégation par l’argent dans les salles de cinéma commerciales. Cela peut tout à fait se comprendre, si l’objectif n’est que commercial, qu’il y ait un système organisé de ségrégation par l’argent et par la technique.

Dans une salle de cinéma, que ce soit un réseau privé ou une salle municipale, il y avait seulement un projecteur 35 mm. Il n’y avait pas de vidéoprojecteurs dans les salles à l’époque. Ils existaient déjà, mais leur qualité n’était pas du tout du même niveau que le 35mm, et il n’y avait absolument pas de réseau de diffusion des supports vidéo en salle, ce n’était pas légitimé comme tel (les vidéo-clubs étaient faits pour la diffusion à la maison, pas en public). La légitimation passait par le support 35 mm, au départ pour des raisons strictement techniques, mais vu qu’à cette époque-là, la vidéo existait déjà, il y avait aussi, sous couvert de raisons techniques, aussi la protection d’un milieu professionnel à de nouveaux entrants pas encore légitimés par l’argent, et notamment les femmes.

C’est pour cette raison-là d’ailleurs que les femmes qui ont pris la caméra à partir des années 70 l’ont fait pour la plupart d’entre elles avec la vidéo, qui était un support moins cher, donc plus accessibles à des démarches moins financées, mais malheureusement pas du tout diffusable de façon aussi légitime que ce qui était produit par le support masculin, très onéreux financièrement. Et d’ailleurs, aujourd’hui, les supports vidéo de l’époque étant beaucoup plus fragiles que les supports des pellicules argentiques 35mm, il y a un vrai problème matrimonial pour les productions vidéo des femmes des années 70 et 80, car les supports fragiles font que beaucoup plus de films de femmes disparaissent que de films d’hommes. La restauration des supports a un coût. Et qui, aujourd’hui, va investir de l’argent dans la restauration de films tournés en vidéo, pour une grande partie d’entre eux militants pour le féminisme, des années 70 ? Ce n’est pas du tout « sexy »… Donc, on n’est pas sortis de la domination, à l’endroit de la constitution présente et future du matrimoine.

Revenons à mes projections de courts-métrages. J’évoque un temps complètement révolu en termes techniques, même s’il est en réalité récent, tout cela a une bonne trentaine d’années d’années. Il y avait aussi un autre support de diffusion que le 35 mm, moins cher : le 16 mm. L’image étant deux fois moins large que le 35 mm, la pellicule était donc quatre fois moins longue pour la même durée, ainsi cela coûtait beaucoup moins cher à développer, même si en valeur absolue ce n’était accessible qu’à des films avec budget. Le 16 mm était utilisé pour tourner et diffuser les films institutionnels, les films d’entreprise, les films de propagande, les documentaires, les actualités, les documentaires de télévision aussi.

Donc un certain nombre de salles, pas les salles des grands circuits commerciaux, mais un certain nombre de salles étaient dotées aussi de projecteurs 16 mm, qui permettaient de diffuser d’autres types de films, qui pouvaient être réalisés de façon moins onéreuse. Mais ces projections étaient exceptionnelles, car les salles de cinéma, pour pouvoir bénéficier des aides publiques automatiques en France gérées par le CNC, doivent projeter avant tout des films du « système » validés par un visa d’exploitation (ce qui n’était pas la cas des films en 16mm ou très rarement, du fait qu’ils étaient moins facilement diffusables). Et certaines salles, par exemple, le réseau de la diffusion itinérante, était uniquement en 16 mm. Mais le 16 mm, qui était un format semi-professionnel, si on peut dire, restait aussi vraiment onéreux, n’était pas du tout accessible à toutes les bourses.

Et puis, il y avait le 8 mm ou le Super 8. Là, c’était un format complètement amateur. Aucune salle digne de ce nom n’avait de projecteur Super 8. Il pouvait y avoir des projecteurs Super 8 dans des MJC, par exemple, et il y avait même des films d’exploitation en Super 8, des petits dessins animés, des Charlie Chaplin et autres, qu’on pouvait projeter dans sa chambre ou chez soi ou pour quelques amis, avant l’apparition de la cassette vidéo VHS à la fin des années 70. Donc il y avait avec les caméras Super 8 une pratique de la création amateur du film de famille, et puis de la diffusion amateur aussi de certaines œuvres commerciales. Mais jamais de diffusion grand public de films tournés en Super 8, c’était absolument dévalorisé, et qui plus est impossible techniquement (pas de projecteurs Super 8 dans les salles).

Si quelqu’un tournait un film en Super 8, du fait de ce support-là, jamais, et je dis bien jamais, il n’aurait pu avoir accès à quelque festival de cinéma que ce soit, à part les festivals de cinéma amateurs et certains festivals de cinéma expérimental (des œuvres d’art plastique qu’on voit plutôt dans les musées d’avant-garde). Mais des événements culturels ouverts à la création cinématographique n’avaient même pas de projecteurs Super 8. D’ailleurs, ils étaient très difficiles à trouver parce qu’il n’y avait que très peu de projecteurs Super 8 qui permettaient de projeter en grand. La plupart étaient des petits projecteurs pour projeter chez soi, qui n’auraient pas pu fonctionner sur un grand écran car l’image n’aurait pas été assez lumineuse.

Donc les productions en Super 8 étaient considérées forcément comme des productions amateurs du fait de leur choix technique, mais qui était en réalité un choix financier. Si vous n’aviez pas d’argent, le Super 8, qui était quand même relativement cher, était plus accessible. Et par ailleurs, une différence essentielle entre le Super 8 et les deux autres formats, 16 et 35 mm, c’est que le 16 et le 35 mm étaient des pellicules négatives dont il fallait tirer des copies. Cela représentait déjà le double du prix matériellement (un négatif + un positif). Et ces copies permettaient de préserver l’original, qui était conservé dans un laboratoire professionnel. On n’avait pas encore le numérique, où il y a juste à copier un fichier. Il fallait tirer des copies matérielles, et puis on tirait de nouvelles copies parce que les copies s’abîmaient au fil du temps.

Par contre la plupart, enfin 99% des pellicules Super 8 vendues, étaient des pellicules inversibles, c’est-à-dire qu’il n’y avait qu’une seule copie du film. On ne pouvait pas tirer d’autres copies du même film. Donc, vous aviez un exemplaire unique qui par conséquent s’abîmait à chaque projection. Et si vous l’envoyiez dans un festival, eh bien, il ne pouvait pas passer ailleurs en même temps.

Et puis, au début des années 70, mais surtout au début des années 80, la vidéo est arrivée. Elle n’avait absolument pas la même qualité d’image, même que le Super 8. La vidéo produisait des images un peu bizarres, auxquelles on n’était pas habitués et qui ressemblaient aux informations télévisuelles. On avait du mal à croire à une fiction en vidéo. Mais la vidéo, elle, permettait de tirer autant de copies qu’on voulait. Elle avait une assez mauvaise qualité technique et l’acquisition du matériel était chère, beaucoup plus cher qu’une caméra Super 8. Le montage était compliqué car on devait copier d’un magnétoscope sur un autre magnétoscope. Bref, l’équipement était cher, mais une fois qu’on avait l’équipement, on pouvait à très peu de frais, comme aujourd’hui en numérique, créer autant qu’on voulait ou presque ! Les cassettes, les supports, étaient assez peu chers mais malheureusement très fragiles.

Et dans les salles de cinéma et les festivals, la vidéo était encore plus mal considérée que le Super 8. Jamais on n’aurait daigné regarder de la vidéo sur un grand écran. Le tout premier film tourné en vidéo et reporté sur pellicule pour sortir en salles, assumé comme tel, comme un film amateur, c’était en 1996 « La Rencontre » d’Alain Cavalier. Il avait d’ailleurs était tourné avec une caméra numérique DV, qui étaient des caméras vidéo peu chères, apparues en 1996, qui offraient une qualité technique assez exceptionnelle (les films Dogme - Lars Von Trier, furent tournés avec des caméras DV). C’était l’arrivée du numérique dans le domaine de la vidéo, car c’était un format numérique. Avant cela, il y avait eu quelques expériences, mais un film entier sorti en salle de cinéma, tourné en vidéo, ça n’existait pas.

Et moi, jeune homme naïf, voulant ouvrir la porte à la créativité indépendamment des questions de domination, c’est-à-dire des questions d’argent, principalement, tel que c’était organisé dans le milieu du cinéma de l’époque, j’ai absolument tenu dans les projections que j’ai organisées, et j’ai pu le faire, techniquement, car c’était des salles pas trop grandes, à mélanger dans chacune de mes séances et à donner la même légitimité à, sur le même écran et les uns derrière les autres, des films en 35 mm, des films en 16 mm, des films en Super 8, des films tournés en vidéo, car j’avais aussi un vidéoprojecteur, et même des diaporamas dont les diapos s’enchaînaient avec une bande-son synchronisée. Je voulais absolument que les spectateurs ne dévalorisent pas une œuvre du fait de son lien à l’argent. Je voulais que le film en Super 8 ait la même légitimité que le film en 16 mm, que le film en 35 mm. C’était essentiel pour moi. Aussi je mélangeais dans chaque projection des documentaires, des fictions, des films expérimentaux et des films militants, réalisés autant par des femmes que par des hommes (inconsciemment, je respectais la parité, encore inexistante dans le milieu professionnel du cinéma). Je tenais absolument à cela, le mélange des techniques et le mélange des genres, pour qu’il n’y ait aucune trace des dominations de ce système. Aujourd’hui, cela a bien changé fort heureusement sur l’aspect technique. Mais à l’époque je crois que j’étais un des seuls lieux où il y avait cette attention à autant de diversité, qu’elle soit stylistique, technique, financière, genrée, car il y avait beaucoup de films de femmes aussi. Je voulais faire du cinéma, créer des films, montrer des films hors du système de domination.

Le modèle de la famille

Je voudrais ajouter un dernier point, qui est sans doute le point le plus pernicieux des systèmes de domination, qui les rend, à mon avis, si difficiles à déconstruire, c’est que la domination exerce aussi une séduction extrêmement efficace. Une séduction noire, il est vrai, mais une puissante séduction. Pourquoi ? Parce que la promesse de la domination, c’est de faire partie des dominants. C’est l’une des choses qui fait accepter les pires humiliations et qui fait soutenir ce système même par ceux qui en sont les premières victimes. C’est qu’il y a l’espoir, la promesse de sortir du rôle de victime pour entrer dans le rôle du bourreau, du bourreau jouisseur. On voit le monde par ce prisme. Et c’est pour cette raison que le système est si figé. Car si l’on observe ce qui se passe dans les familles, par exemple, on peut trouver des systèmes similaires. Les parents ont le pouvoir sur les enfants, notamment le pouvoir de les battre, de les punir. Et un jour, les enfants gagnent ce pouvoir-là sur leurs propres enfants et répètent ce système dont ils ont cru que c’était le seul et qu’il fallait réussir à faire sa place, faire son trou, devenir dominant pour ne plus être dominé.

La pratique du féminisme me semble être un enjeu essentiel dans les actions culturelles, car la prise de conscience des systèmes de domination permet d’aller vers plus d’égalité, donc de contribuer à la démocratie. Les inégalités entre les femmes et les hommes sont pour moi une pierre angulaire des dominations qui portent préjudice à toutes et tous.

Mais comment « mettre en pratique le féminisme » concrètement dans les propositions d’activités publiques ? Comment des actions culturelles, quel que soit leur champ de mise en œuvre (artistique, social, éducatif, professionnel...), peuvent susciter des prises de conscience intimes qui peuvent nous déplacer intérieurement vers plus de respect des droits humains ? Il ne s’agit pas d’énoncer un discours féministe normatif, mais de mettre en pratique une égalité dans les manières d’agir. C’est beaucoup plus fin et délicat à faire qu’on pourrait le croire, car cela passe par des remises en question de ses propres fonctionnements inconscients.

Je partage ici des ressources, partielles, à partir de mes propres cheminements, pratiques et questionnements collectifs : propositions et récits d’actions culturelles, méthodes de travail, approches de la création artistique et réflexions plus conceptuelles ou biographiques.


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