Apprendre, c’est créer de nouvelles connexions neuronales, ce qui nécessite de résister à la pensée réflexe, activée en cas de danger ou de stress. Pour apprendre, il faut un environnement de confiance, sans peur ni sanction, où le cerveau peut se libérer de ses mécanismes de protection. En classe, comme en éducation parentale, la menace bloque l’apprentissage. Punir un élève perturbateur active sa pensée réflexe, mais ne lui permet pas d’apprendre. La solution réside dans la transformation : créer un espace de dialogue et de collaboration, où chaque élève se sent en sécurité pour explorer et construire. La confiance est la clé de l’apprentissage.
Apprendre, au niveau physiologique, c’est créer de nouvelles connexions neuronales. Pour cela, il faut être dans des conditions qui rendent la création de ces nouvelles connexions possibles. On connaît encore mal le fonctionnement du cerveau, même si on l’étudie énormément, et ce que l’on croyait avoir compris est quasiment toujours remis en question par les recherches futures. On sait aujourd’hui qu’il existe des groupes de neurones préactivés, ce que l’on appelle la pensée réflexe, et que pour créer de nouvelles connexions neuronales, il faut résister à ces groupes de neurones préactivés. C’est ce qu’on nomme la résistance cognitive. Pour apprendre, on doit donc résister contre soi-même. Jean-Pierre Changeux, Stanislas Dehæne, Olivier Houdé, entre autres, ont travaillé sur le processus de résistance cognitive.
La pensée réflexe est utilisée par l’être humain pour répondre aux situations d’urgence. Lorsqu’il faut prendre une décision rapidement, par exemple en cas de menace, nous mobilisons nos neurones préactivés, notre pensée réflexe, pour produire des réponses immédiates aux stimuli extérieurs. Ce danger peut être de tous ordres : physique, social, émotionnel, etc. Ainsi, dans une salle de classe par exemple, si des élèves craignent une sanction, leur cerveau est en modalité de pensée réflexe. Si nous sommes en situation de peur ou de crainte, nous ne pouvons tout simplement pas apprendre, car notre cerveau n’est pas dans les conditions qui permettent la résistance cognitive et donc la création de nouvelles connexions neuronales.
Les conditions qui permettent à notre cerveau de « prendre le temps » de résister à cette pensée réflexe sont celles d’une situation de confiance, où nous ne percevons aucun danger. Le premier rôle du pédagogue, si son objectif est bien que ses élèves apprennent, est de créer ces conditions favorables. Ces conditions incluent l’absence de peur, la confiance dans le groupe, et la certitude émotionnelle que dans cet espace qu’est la classe, aucun danger n’est présent. C’est la condition initiale sans laquelle aucun apprentissage n’est physiologiquement possible.
Il est particulièrement difficile, dans un système d’enseignement hiérarchisé, de mettre en place ces conditions. Cela est d’autant plus complexe lorsque, au collège ou au lycée par exemple, les élèves ne sont avec un enseignant que pendant une heure. Comment, en l’espace d’une heure, construire un cercle de confiance entre les personnes présentes, explorer des apprentissages ensemble, puis sortir de cet espace de confiance ?
Dans le cadre de l’éducation parentale, c’est le même enjeu. Un enfant soumis à des menaces, puni, brimé, ou même violenté physiquement (ce qui est interdit par la loi en France depuis novembre 2019, la France étant le dernier pays d’Europe à avoir légiféré sur les Violences Educatives Ordinaires), ne pourra pas apprendre. Si le rapport éducatif entre les parents et l’enfant est basé sur la menace ou la sanction, l’enfant ne pourra pas apprendre de ses erreurs. On croit souvent que sanction rime avec apprentissage, mais c’est exactement l’inverse. Plus il y a de sanctions, moins il y a d’apprentissage. L’enfant développe dans ces situations des mécanismes de protection psychique, fonctionnant en permanence avec sa pensée réflexe, mais sans jamais créer de nouvelles connexions neuronales. Il n’apprend rien, mais s’habitue à fonctionner dans un mode de protection réflexe.
Cela peut sembler déstabilisant, car on pourrait penser que si quelqu’un fait quelque chose de mal (selon un jugement moral propre à chacun), une sanction devrait l’amener à ne pas recommencer. Par exemple, si un élève fait du bruit en classe, gênant les autres, l’enseignant pourrait le punir en lui donnant un zéro, en lui mettant un mot dans son cahier, ou en le privant de quelque chose. On s’attendrait à ce que, ayant subi les conséquences de sa punition, l’élève apprenne à ne plus recommencer. Mais en réalité, il ne fait que se protéger contre l’agression de la punition, activant des systèmes de protection réflexe, sans que son système d’apprentissage ne soit engagé. Il n’apprend rien.
Alors, que faire ? Si l’on se met à la place de l’enseignant, comment gérer une situation où un élève perturbe le cours ? Car cela gêne les autres élèves, mais une punition forte crée une menace pour tous, inhibant la capacité de tout la groupe à apprendre !s La violence exercée sur un élève fait peur à toute la classe, et personne n’est plus en mesure de se concentrer sur le cours. La solution réside dans la transformation. Le mot « travail » ne vient pas que de « tripalium », un instrument de torture, mais aussi de « travel », le voyage, la transformation. Apprendre, c’est être transformé : acquérir de nouvelles connaissances, de nouvelles capacités de raisonnement, de nouveaux gestes, de nouveaux réflexes… Il faut donc faire travailler le groupe, en restant dans le sujet, mais en construisant quelque chose de durable.
Par exemple, face à un élève qui perturbe un cours de mathématiques, plutôt que de punir, on pourrait chercher à comprendre les raisons de son comportement. Cela ne signifie pas le justifier, mais le ramener à lui-même, en évitant de le percevoir comme une agression contre l’enseignant ou l’institution. Cela peut sembler déstabilisant pour la classe, car d’autres élèves pourraient exprimer leur frustration, demandant pourquoi on accorde de l’importance à celui qui les dérange plutôt qu’à eux qui respectent les règles. Dans ce cas, il faut faire preuve d’imagination pédagogique. Par exemple, scinder la classe en trois groupes : un groupe qui continue à travailler de manière autonome sur des exercices, un autre qui réfléchit à des manières respectueuses d’apprendre ensemble, et un troisième qui discute avec l’élève perturbateur pour comprendre son comportement et l’aider à s’exprimer autrement.
L’objectif est d’éviter la peur et de construire un espace de confiance. En transformant un moment déstabilisant en une opportunité de dialogue et de construction collective, on favorise l’apprentissage. Les élèves se sentiront en sécurité, et leur cerveau sera en mesure de créer de nouvelles connexions neuronales. Au lieu d’un système répressif, l’enseignant propose une approche collaborative, semant des graines de confiance. Les élèves apprendront, car ils ne se sentiront plus en situation de peur donc de protection.
En fonction des niveaux des élèves, ceux qui sont plus avancés pourront travailler de manière autonome, tandis que d’autres pourront explorer des sujets plus philosophiques ou logiques, en lien avec les mathématiques. L’objectif ne sera plus alors de suivre strictement le programme, mais de permettre à chaque élève d’acquérir des bases de mathématiques, utiles pour sa vie et pour sa pensée. Le programme est un outil, mais si les élèves n’apprennent pas, c’est l’échec de la pédagogie. Notre rôle est d’accompagner les élèves à apprendre, pas simplement de les exposer aux informations contenues dans les programmes.
Enfin, il est essentiel de ne pas stigmatiser les élèves en difficulté. Si un élève est jugé ou stigmatisé, il se retrouve dans une situation de peur, ce qui inhibe ses capacités d’apprentissage. Le généticien Albert Jacquard racontait une expérience pédagogique où des élèves en échec scolaire, considérés comme excellents dans un nouvel établissement, sont devenus performants. Cette confiance placée en eux leur a permis d’apprendre, alors que dans leur situation précédente, ils étaient biologiquement incapables de le faire. La situation de confiance est donc ce qui rend possible l’apprentissage.
Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis les années 1990. J’ai développé une pratique pédagogique singulière, opérante, inspirée des méthodes de Célestin Freinet entre autres, adaptée aux enjeux humains contemporains et aux outils du XXIe Siècle.
La pédagogie est une pratique expérimentale, qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles ou de la médiation culturelle par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.